Né vers 1942 dans les environs de Syrte, Mouammar Kadhafi grandit dans une famille modeste de la tribu des Kaddadfa. Fasciné dès l’adolescence par le président égyptien Gamal Abdel Nasser — champion du nationalisme arabe et de la lutte contre l’influence occidentale au Moyen-Orient —, il s’engage dans l’armée et gravit les échelons militaires avec une idée fixe : renverser la monarchie du roi Idris Ier, jugée corrompue et soumise aux intérêts britanniques et américains. Le 1er septembre 1969, à la tête d’un groupe de jeunes officiers, il s’empare du pouvoir sans effusion de sang. La Libye est alors un pays pauvre malgré des réserves de pétrole considérables, dont les revenus profitent surtout aux compagnies étrangères et à l’entourage royal. Kadhafi a vingt-sept ans.
Commence alors un règne de quarante-deux ans, l’un des plus longs du monde arabe au XXe siècle. Nationalisation des hydrocarbures, expulsion des bases militaires étrangères, théorisation d’une « troisième voie » politique entre capitalisme et communisme, tentatives répétées de fusion avec des pays voisins (Égypte, Tunisie, Syrie, Tchad…) pour forger une grande puissance arabe unifiée : le jeune colonel séduit d’abord, y compris des gouvernements occidentaux qui voient en lui un rempart contre l’influence soviétique dans la région. Puis il bascule. À partir des années 1980, Kadhafi finance des mouvements armés et des attentats à travers le monde — dont l’explosion du vol Pan Am 103 au-dessus de Lockerbie (Écosse, 1988, 270 morts) et celle du vol UTA 772 au-dessus du Ténéré (Niger, 1989, 170 morts). Ces attentats lui valent des sanctions internationales et plus d’une décennie d’isolement diplomatique. Au tournant des années 2000, il négocie un retour en grâce : il indemnise les familles des victimes, renonce officiellement à ses programmes d’armes de destruction massive et se pose en allié de l’Occident contre le terrorisme islamiste. Les capitales européennes rouvrent leurs portes — Paris reçoit Kadhafi en décembre 2007 et lui permet de planter sa tente bédouine dans les jardins de l’hôtel de Marigny, à deux pas de l’Élysée.
En février 2011, la vague de soulèvements populaires qui secoue le monde arabe (les « Printemps arabes », nés en Tunisie quelques semaines plus tôt) atteint la Libye. La révolte part de Benghazi, dans l’est du pays, et se transforme en guerre civile. Le Conseil de sécurité de l’ONU autorise une intervention militaire. L’OTAN bombarde les forces loyalistes. Le 20 octobre 2011, Kadhafi est capturé et tué dans des conditions sordides aux abords de Syrte — la ville même où il est né. Mais sa disparition n’apporte ni paix ni stabilité : privée d’institutions solides, la Libye sombre dans un conflit entre milices rivales dont elle n’est toujours pas sortie.
Pour comprendre ce personnage et le pays qu’il a façonné à son image, voici sept ouvrages qui offrent autant d’angles d’approche — du manifeste idéologique à l’enquête géopolitique, du témoignage diplomatique à l’essai biographique.
1. Le Livre vert (Mouammar Kadhafi, 1975)

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C’est le texte fondateur du régime, sa bible politique et sa vitrine idéologique. Publié en trois parties entre 1975 et 1981 — sur le modèle assumé du Petit Livre rouge de Mao —, Le Livre vert expose la « troisième théorie universelle » de Kadhafi, une doctrine qui se veut une alternative au capitalisme libéral et au communisme autoritaire. Le colonel y fait le procès de la démocratie représentative, qu’il juge illusoire (les élus, une fois au pouvoir, ne représentent qu’eux-mêmes), du parlementarisme, qu’il considère comme une confiscation du pouvoir par les partis, et du salariat, qu’il assimile à une forme d’esclavage moderne. Sa solution ? Les « congrès populaires », des assemblées locales censées permettre au peuple d’exercer directement le pouvoir, sans intermédiaire. Sur le papier, un programme qui séduit. En pratique, ces congrès n’ont jamais eu de pouvoir réel : Kadhafi conservait la main sur l’armée, les services de sécurité et les revenus pétroliers, et gouvernait à travers des « comités révolutionnaires » qui lui étaient directement loyaux.
La deuxième partie aborde l’économie et défend un « socialisme naturel » fondé sur la redistribution des richesses et l’abolition de l’exploitation. La troisième, plus hétéroclite, traite de la nation, de la famille, de la tribu, du rôle des femmes et — pourquoi pas — du sport. Kadhafi y affirme par exemple que la femme et l’homme sont égaux en dignité mais biologiquement différents, ce qui justifie selon lui des rôles sociaux distincts — une position conservatrice habillée de vocabulaire révolutionnaire. L’ensemble ne dépasse guère la centaine de pages et, il faut le dire, n’est pas Le Capital : les généralisations y sont fréquentes, les démonstrations parfois rudimentaires, les contradictions nombreuses.
Reste que Le Livre vert est un document indispensable pour quiconque veut saisir la logique interne du régime libyen. Il permet de mesurer l’écart — abyssal — entre la théorie et la réalité, entre l’utopie proclamée de la Jamahiriya (littéralement « État des masses », le nom officiel de la Libye sous Kadhafi) et la dictature de fait. C’est à la lecture de ce texte que l’on comprend comment un régime a pu habiller l’autocratie d’un vocabulaire démocratique pendant plus de quatre décennies.
2. Kadhafi (Vincent Hugeux, 2017)

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Grand reporter à L’Express et fin connaisseur de l’Afrique et du Moyen-Orient, Vincent Hugeux livre avec ce volume de quatre cents pages la biographie la plus complète en langue française sur le dirigeant libyen. De la naissance obscure du futur « Guide » dans le désert de Syrte à sa mise à mort filmée par des téléphones portables en 2011, Hugeux retrace un itinéraire fait de paradoxes : celui d’un jeune putschiste idéaliste dont le visage, au fil des décennies, se transforme aussi radicalement que le régime — les traits anguleux et le regard ardent du jeune officier cèdent la place au faciès bouffi d’un homme accroché au pouvoir et à la chirurgie esthétique. Le livre s’appuie sur des archives et sur des témoignages — souvent inédits — de personnes qui ont côtoyé, admiré ou exécré Kadhafi.
L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans le traitement des relations entre Kadhafi et la France : les ventes d’armes, l’aveuglement des intellectuels et des politiques français face au régime, et bien sûr la relation tumultueuse avec Nicolas Sarkozy — qui reçoit Kadhafi en grande pompe à Paris en décembre 2007, avant de mener la coalition militaire contre lui en 2011. Hugeux aborde aussi la dérive intime du personnage — mégalomanie, prédation sexuelle — et montre comment l’exercice sans limites du pouvoir a progressivement détruit l’homme qui l’exerçait. L’approche est plus thématique que strictement chronologique : plutôt que de dérouler les événements année par année, Hugeux consacre des chapitres aux différentes facettes du personnage (le rapport au corps, la politique tribale, les relations internationales), ce qui pourra dérouter les lecteur·ices en quête d’un récit linéaire, mais qui permet de cerner un homme dont la cohérence n’a jamais été la qualité première.
3. Au cœur de la Libye de Kadhafi (Patrick Haimzadeh, 2011)

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Là où la plupart des ouvrages sur la Libye se concentrent sur la figure de Kadhafi, celui de Patrick Haimzadeh s’intéresse d’abord au pays lui-même et à sa population. Arabisant, ancien diplomate en poste à Tripoli pendant plusieurs années, Haimzadeh a également travaillé en Irak, au Yémen et en Égypte pour le compte de la France et des Nations Unies. Il connaît la Libye de l’intérieur, bien loin des seuls cercles du pouvoir officiel. Son essai, publié en pleine révolte de 2011, se nourrit d’entretiens avec des Libyens de tous horizons et de confidences recueillies au fil de séjours prolongés dans le pays.
L’ouvrage propose un panorama historique et humain de ce territoire immense (trois fois la France, désertique à 95 %), de l’Antiquité phénicienne à l’ère Kadhafi, avec un éclairage précieux sur les structures tribales. En Libye, la tribu n’est pas un vestige folklorique : c’est le réseau de solidarité concret à travers lequel chaque citoyen négocie un emploi, un logement, un crédit ou un passe-droit. Kadhafi a bâti son système sur cette réalité : les ressources pétrolières allaient aux tribus loyales, les autres étaient punies. Haimzadeh décrypte aussi les rivalités entre Tripolitaine (l’ouest, autour de Tripoli) et Cyrénaïque (l’est, autour de Benghazi), une fracture qui existe depuis l’Antiquité et que Kadhafi n’a jamais résolue. On y apprend par exemple qu’un Libyen sur sept était inscrit comme fonctionnaire — souvent sans poste réel ni obligation de présence, le salaire servait en réalité de subvention déguisée. On y trouve aussi le portrait de Tobrouk, ville ordinaire qui incarne à elle seule l’échec du modèle kadhafien : infrastructures défaillantes, chômage des jeunes, absence de perspectives. Un livre concis (186 pages), clair et fort utile à qui veut comprendre la Libye sans la réduire à son dictateur.
4. Anatomie d’un tyran : Mouammar Kadhafi (Alexandre Najjar, 2011)

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Connu pour ses biographies de Khalil Gibran et de nombreuses figures du Levant, le romancier et essayiste libanais Alexandre Najjar aborde Kadhafi avec le regard d’un homme de lettres doublé d’un juriste. Publié chez Actes Sud/Sindbad en 2011, cet essai biographique reconstitue le parcours du colonel depuis sa naissance sous une tente jusqu’à la répression sanglante de 2011 et l’opération militaire « Aube de l’odyssée » (nom de code de l’intervention occidentale en Libye, lancée en mars 2011 sous mandat de l’ONU). L’approche est au scalpel : Najjar ne cherche pas à « comprendre » Kadhafi au sens empathique du terme, il démonte la mécanique d’un pouvoir tyrannique, rouage par rouage.
Le livre excelle à repérer les traits qui rapprochent Kadhafi des autres tyrans du XXe siècle — Idi Amin Dada, Mussolini — sans négliger ce qui fait de lui un cas à part : le goût pour les déguisements, la garde rapprochée composée d’« amazones » (des femmes soldats en tenue militaire et talons aiguilles), les théories fumeuses (Shakespeare serait un « grand dramaturge arabe » dont le nom dériverait de « cheikh Zubayr », le sida un « virus paisible »), et cette capacité à passer du bouffon au sanguinaire sans transition. Najjar rappelle également les épisodes truculents des sommets arabes — comme cette scène où Kadhafi enfile des gants blancs pour saluer Hassan II du Maroc sans toucher ses mains « tachées de sang » (le roi marocain avait serré celle de Shimon Peres, le dirigeant israélien).
Najjar ne traite cependant pas son sujet avec le détachement de l’universitaire. Il y a dans ce livre une colère froide qui empêche d’oublier l’essentiel : derrière les anecdotes burlesques, il y a eu le massacre de la prison d’Abou Salim en 1996 (plus d’un millier de détenus politiques abattus en quelques heures), des exécutions publiques retransmises à la télévision, et une population muselée pendant quarante-deux ans.
5. Kadhafi : Vie et mort d’un dictateur (Hélène Bravin, 2012)

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La journaliste Hélène Bravin, spécialiste des questions politiques et économiques liées au Maghreb, collaboratrice des Cahiers de l’Orient et de la Revue de Défense Nationale, publie ce portrait environ trois mois après la mort de Kadhafi. Le livre embrasse l’intégralité de la trajectoire du dirigeant libyen, du jeune Bédouin pauvre au dictateur traqué par l’OTAN et les insurgés. Sa particularité : Bravin accorde une attention soutenue au volet économique du régime — la gestion de la rente pétrolière, les grands projets d’infrastructure (dont la « Grande Rivière artificielle », un pharaonique réseau de canalisations souterraines destiné à acheminer l’eau du sous-sol saharien vers la côte), et la manière dont l’argent du pétrole a servi à acheter la paix sociale et à financer le terrorisme à l’étranger.
L’ouvrage constitue une porte d’entrée accessible pour les lecteur·ices qui ne connaissent ni la Libye ni son ancien maître. Il retrace les grandes étapes : le renversement du roi Idris en 1969, la nationalisation du pétrole, les rêves de fédération arabe, le financement d’attentats qui lui vaut des sanctions internationales dans les années 1990 (la Libye est alors mise au ban des nations, ses avoirs gelés, son espace aérien fermé), puis le retour en grâce des années 2000. Le livre pose aussi une question à laquelle peu d’ouvrages répondent clairement : comment Kadhafi a-t-il pu conserver un pouvoir absolu sans titre officiel après 1979 ? Cette année-là, il renonce à toute fonction gouvernementale mais conserve le titre, sans base constitutionnelle aucune, de « Guide de la Révolution » — ce qui lui permet de régner sans rendre de comptes à personne, puisqu’il n’occupe officiellement aucun poste. L’urgence de l’actualité dans laquelle le livre a été rédigé se fait parfois sentir, et certains épisodes auraient mérité un traitement plus approfondi. Mais l’ouvrage a le mérite de la clarté et dresse le bilan d’un règne qui a laissé un pays sans État et sans institutions.
6. Kadhafi, le berger des Syrtes (Guy Georgy, 1996)

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Voilà un ouvrage singulier dans cette bibliographie. Guy Georgy (1918-2003) n’est ni journaliste ni universitaire : c’est un ambassadeur de France, un diplomate de carrière qui a été en poste à Tripoli de 1969 à 1975 — c’est-à-dire pendant les six premières années du régime, celles où tout se met en place : les nationalisations, l’idéologie, les alliances tribales, les premières purges. Il a connu personnellement Kadhafi, fréquenté sa tribu, appris les prénoms de ses cousins et les petits secrets familiaux des Kaddadfa. Ce volume, quatrième tome de ses mémoires, se lit autant comme un portrait du colonel que comme un récit de voyage dans une Libye alors presque inconnue des Européens.
Ce qui frappe ici, c’est le regard de l’auteur : celui d’un diplomate habitué à observer sans juger trop vite, qui ne produit ni un éloge ni un réquisitoire mais cherche à rendre intelligible un personnage que la plupart des Occidentaux réduisent à ses extravagances. Georgy est aussi un écrivain reconnu — son récit d’enfance pauvre en Dordogne, La Folle avoine, lui a valu une notoriété littéraire tardive. Cela se sent dans sa manière de restituer la Libye des années 1970, ses négociations tribales, ses ambitions démesurées et ses paysages de sable : le témoignage est précis, mais il est aussi rendu avec un sens du récit que l’on trouve rarement chez les diplomates. C’est là toute la valeur de ce livre : Georgy était sur place quand Kadhafi a pris le pouvoir, il a vu le régime se construire de l’intérieur, et aucun ouvrage rédigé après 2011 ne peut remplacer cela.
7. Pour la peau de Kadhafi (Roumiana Ougartchinska et Rosario Priore, 2013)

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Ici, on change radicalement de registre. Journaliste d’investigation bulgaro-française, auteure de KGB & Cie à l’assaut de l’Europe, Roumiana Ougartchinska s’associe au magistrat italien Rosario Priore — célèbre pour avoir instruit les affaires des Brigades rouges, de la tentative d’assassinat contre Jean-Paul II et de l’affaire Ustica — pour livrer une enquête sur les coulisses géopolitiques du règne et de la chute de Kadhafi. Pendant quarante-deux ans, une vingtaine de tentatives d’assassinat et de coups d’État ont visé le « Guide ». Des snipers aux bombes téléguidées, des opérations commandos aux frappes aériennes : tout a été tenté, sans succès — jusqu’en 2011.
L’intérêt de l’ouvrage réside dans les questions qu’il pose, documents inédits et témoignages de membres des services de renseignement à l’appui. Comment la France a-t-elle vendu des Mirages à Tripoli en 1970 avant de chercher à éliminer l’acheteur ? Quel rôle le Qatar a-t-il joué dans la chute du régime, et pourquoi ? Quelles tractations ont permis la libération des infirmières bulgares — ces cinq soignantes et ce médecin palestinien accusés à tort, en 1999, d’avoir inoculé le virus du sida à des enfants libyens, et détenus pendant huit ans dans les geôles de Kadhafi avant d’être libérés en 2007 grâce à une intense activité diplomatique européenne ?
Les auteurs décortiquent ces guerres secrètes, ces négociations parallèles et ces mensonges d’État qui ont entouré la Libye pendant quatre décennies. L’ensemble remet en perspective l’intervention de 2011, et en particulier une question qui empoisonne encore la vie politique française : Kadhafi a-t-il financé la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 ? Si oui, cela signifierait que la France a bombardé un régime qui avait contribué à porter au pouvoir le président qui a ordonné ces frappes. Le fait que cette question reste ouverte, plus de dix ans après les événements, donne la mesure de ce que ce livre tente de dénouer.