Rapa Nui — ou l’Île de Pâques, puisque c’est sous ce nom qu’elle entre dans l’imaginaire occidental — occupe à peine 164 km² au beau milieu du Pacifique Sud, à quelque 3 700 kilomètres des côtes chiliennes. C’est l’une des terres habitées les plus isolées de la planète : la première île voisine, Pitcairn, se trouve à plus de 2 000 kilomètres. Pourtant, ce fragment de lave battu par les vents abrite l’une des énigmes les plus tenaces de l’archéologie. Le 5 avril 1722, les marins hollandais du capitaine Roggeveen y débarquent et découvrent près de neuf cents statues colossales — les moai. Taillés dans le tuf du volcan Rano Raraku, hauts de quatre à dix mètres, lourds de dix à quatre-vingts tonnes, ces colosses sont dressés sur des plateformes cérémonielles (ahu) et tournés vers l’intérieur des terres — autrement dit, ils veillent sur les villages, pas sur l’océan. Certains portent un pukao, un cylindre de scorie rouge posé sur le crâne comme un chapeau. Qui les a érigés ? Comment des hommes sans roues, sans grues et sans bêtes de somme ont-ils déplacé des blocs de plusieurs dizaines de tonnes sur des kilomètres de terrain accidenté ? Et pourquoi nombre de ces statues gisent-elles face contre terre, renversées ?
À ces questions s’ajoute l’énigme du rongorongo : des tablettes de bois gravées de glyphes — silhouettes humaines, oiseaux, poissons, formes géométriques — qui constituent peut-être une véritable écriture, peut-être un simple aide-mémoire rituel. Personne, à ce jour, n’a percé le code de ces signes. Dans les années 1860, des raids esclavagistes péruviens ont décimé la population de l’île, et les épidémies de variole et de tuberculose qui ont suivi ont achevé le travail : les dernières personnes capables de lire le rongorongo ont disparu avec elles. Les théories sur l’île n’ont pas manqué : continent englouti, intervention extraterrestre, guerres civiles, effondrement écologique… Depuis trois siècles, Rapa Nui aimante les hypothèses les plus raisonnables comme les plus extravagantes.
Voici six livres qui, chacun à sa manière, tentent d’éclairer les mystères de ce caillou volcanique où, selon l’un de ses noms anciens — Mata-Kite-Rani —, des yeux regardent les étoiles.
1. L’Île de Pâques (Alfred Métraux, 1941)

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Avant que l’île de Pâques ne devienne le terrain de jeu des amateurs de paranormal, il a fallu qu’un scientifique pose le cadre. Ce scientifique, c’est Alfred Métraux. Ethnologue suisse formé à Paris, condisciple de Georges Bataille et de Michel Leiris à l’École des chartes, Métraux débarque à Rapa Nui en juillet 1934 dans le cadre d’une mission franco-belge. Il y reste cinq mois. Ce qu’il trouve sur place l’afflige : la compagnie britannique Williamson Balfour loue l’île au Chili et en clôture les trois quarts pour y faire paître quarante mille moutons. Les quelque quatre cent cinquante habitants sont parqués dans le petit district de Hanga Roa, sans droit de circuler librement sur leur propre terre. Leurs traditions se délitent, leur langue s’érode au contact du tahitien et de l’espagnol. Métraux ne supporte pas l’idée de « mystère » ; il veut des faits, des preuves, des recoupements. Publié en 1941 chez Gallimard, son livre est le fruit de cette exigence.
L’Île de Pâques passe en revue chaque question soulevée par cette civilisation insulaire. L’origine polynésienne des Pascuans, d’abord — et non sud-américaine, comme d’autres le soutiendront après lui. La fonction des moai, ensuite : des représentations des ancêtres que chaque clan (mata) dressait sur sa plateforme cérémonielle pour affirmer sa puissance. Le culte du tangata manu (l’homme-oiseau), enfin : chaque année, des représentants de chaque clan devaient nager jusqu’à l’îlot de Motu Nui, au large de la pointe sud-ouest, pour y récupérer le premier œuf de sterne fuligineuse de la saison ; le vainqueur offrait à son chef le pouvoir sur l’île pour l’année à venir. Métraux aborde aussi les tablettes rongorongo, les structures sociales et les mythes fondateurs. Il démonte méthodiquement les théories dites « diffusionnistes » — celles qui postulent que toute innovation culturelle provient nécessairement d’un foyer unique et se propage par contact, ce qui revient ici à nier que les Polynésiens aient pu inventer seuls l’art monumental des moai.
Son ami Georges Bataille a salué l’ouvrage en le qualifiant de « livre humain, un grand livre ». Le compliment n’est pas usurpé : même dans les passages les plus techniques, Métraux laisse percer l’émotion d’un homme confronté à la dislocation d’une culture. Le livre a vieilli sur certains points de détail, mais son armature intellectuelle reste solide, plus de quatre-vingts ans après sa parution. C’est le socle à partir duquel tous les ouvrages suivants se sont construits — pour le prolonger ou le contredire.
2. Aku-Aku : Le secret de l’île de Pâques (Thor Heyerdahl, 1958)

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Thor Heyerdahl n’est pas du genre à théoriser depuis un bureau. En 1947, cet archéologue et navigateur norvégien a traversé le Pacifique sur un radeau de balsa — le fameux Kon-Tiki — pour démontrer que des marins d’Amérique du Sud avaient pu atteindre la Polynésie. Sa conviction : l’île de Pâques a d’abord été peuplée par des hommes venus du Pérou, et non par des Polynésiens. Pour étayer cette thèse, il arrive à Rapa Nui en 1955 à la tête de vingt-trois chercheurs. C’est la première campagne de fouilles archéologiques d’envergure menée sur l’île. Le livre qu’il en tire, Aku-Aku, publié en 1957 en norvégien puis traduit en français l’année suivante, se lit comme un roman d’aventure — ce qui a fait son succès planétaire, et sa fragilité scientifique.
Heyerdahl raconte comment son équipe a fouillé le volcan Rano Raraku — la carrière d’où sont issus la plupart des moai — ainsi que la plage d’Anakena, sur la côte nord, où la tradition situe le débarquement du roi légendaire Hotu Matu’a. Il relate aussi une expérience spectaculaire : faire « marcher » un petit moai en le faisant pivoter alternativement sur chacune de ses arêtes, à la manière d’un réfrigérateur que l’on déplace (le test a été interrompu quand la base de la statue s’est abîmée). Mais le fil conducteur du récit, c’est la relation nouée avec les derniers Pascuans : ceux-ci hésitent longuement avant d’ouvrir aux Norvégiens l’accès à un réseau de cavernes sacrées protégées par les aku-aku, des esprits gardiens invisibles qui donnent son titre au livre. Ces grottes renferment des objets rituels, des sculptures de famille, des vestiges que les insulaires conservent depuis des générations à l’abri des regards. Pour les archéologues, c’est un trésor scientifique ; pour les Pascuans, c’est un héritage sacré — et le violer, c’est risquer la colère des esprits.
Il faut toutefois lire Aku-Aku avec prudence. La thèse de Heyerdahl a été largement réfutée par les recherches ultérieures : les analyses ADN, les études linguistiques et l’archéologie convergent pour confirmer une origine polynésienne des Pascuans, issue d’une longue migration depuis l’Asie du Sud-Est insulaire à travers la Mélanésie et le Pacifique. L’archéologue Paul Bahn a reproché à Heyerdahl de sélectionner ses preuves pour aboutir à des conclusions prédéterminées. Exemple concret : Heyerdahl rapprochait les murs en pierres ajustées de l’Ahu Vinapu, une plateforme cérémonielle de l’île, de la maçonnerie précolombienne de Tiwanaku, un site monumental bolivien antérieur de plusieurs siècles à l’empire inca. Or Métraux avait déjà montré que les techniques différaient en profondeur : les murs pascuans sont fourrés de gravats à l’intérieur, ceux de Tiwanaku non. Reste un livre qui a contribué, plus que tout autre, à faire connaître l’île de Pâques au grand public — et qui se dévore encore aujourd’hui, à condition de ne pas le prendre pour un traité scientifique.
3. Fantastique île de Pâques (Francis Mazière, 1965)

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Francis Mazière embarque en 1962 avec sa femme Tila sur une goélette de dix-neuf mètres, direction l’île de Pâques. Cinquante jours de mer, puis deux ans sur place. Il étudie les moai, les soumet à des datations au carbone 14 pour en établir la chronologie, recense les carrières, interroge les anciens. Jusque-là, rien que de très sérieux. Mais Mazière est un personnage plus complexe qu’un simple archéologue de terrain : c’est un homme partagé entre la méthode scientifique et une fascination pour l’inexpliqué qui va finir par lui coûter sa crédibilité.
Car le livre bascule. Quelques dizaines de lignes — sur les trois cents pages environ de l’ouvrage — évoquent la « possible lévitation des moai » grâce à l’électromagnétisme naturel de l’île volcanique, ou encore un cercle de végétation modifiée qui ressemblerait, selon lui, à une piste d’atterrissage pour engins extraterrestres. Il n’en a pas fallu davantage pour que la communauté scientifique, impitoyable, disqualifie le livre entier. Mazière est mort en 1994 dans une quasi-indifférence médiatique, à Carpentras, et son nom a sombré avec lui. C’est dommage, car la première partie du livre — consacrée à l’histoire des navigations vers l’île, aux conditions de vie des Pascuans sous l’administration militaire chilienne et aux observations de terrain — reste sérieuse et instructive. Elle-même polynésienne, sa femme Tila a obtenu la confiance des habitants, qui lui ont révélé d’anciennes coutumes et ouvert des grottes interdites aux étrangers : un accès privilégié dont peu de chercheurs occidentaux ont bénéficié.
Fantastique île de Pâques est donc un livre à double fond : un récit de terrain solide, greffé de quelques pages où l’archéologue cède la place au rêveur. À lire les pieds bien sur terre — ce que l’auteur, lui, n’a pas toujours su faire.
4. L’Île de Pâques : Des dieux regardent les étoiles (Catherine Orliac et Michel Orliac, 1988)

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Après les aventuriers et les rêveurs, place à la synthèse scientifique. Publié pour la première fois en 1988 dans la collection « Découvertes Gallimard » — puis réédité en 2004 —, ce petit volume de cent quarante-quatre pages est l’un des meilleurs résumés disponibles en français sur la civilisation pascuane. Tous deux archéologues spécialistes de l’Océanie, Catherine et Michel Orliac ont eux-mêmes mené des recherches sur l’île et publié de nombreux travaux sur les bois sculptés rapanui.
Le récit part de la découverte de 1722 et suit le fil chronologique. L’arrivée des navigateurs polynésiens, d’abord, aux alentours de l’an mille : de petits groupes de marins venus probablement des Marquises ou des Gambier, qui peuplent progressivement l’île et s’organisent en clans rivaux. Chaque clan fait ériger des moai à l’effigie de ses ancêtres, et la compétition entre lignées entraîne une surenchère : les statues deviennent de plus en plus grandes, de plus en plus nombreuses. Puis vient la catastrophe écologique. Les palmiers géants qui couvraient l’île disparaissent, victimes d’un double fléau : la déforestation — il faut du bois pour transporter les statues sur des rondins ou des traîneaux, pour construire des pirogues, pour se chauffer — et les rats polynésiens, arrivés avec les premiers colons, qui dévorent les graines de palmier et empêchent la forêt de se régénérer. Les conséquences s’enchaînent : sans arbres, plus de pirogues de haute mer (donc plus de pêche au large ni de possibilité de quitter l’île), plus de bois de construction, et une érosion des sols qui réduit les rendements agricoles. Les Orliac retracent aussi le basculement vers le culte de l’homme-oiseau (tangata manu), qui remplace le culte des ancêtres, et consacrent des pages éclairantes au rongorongo — un cas unique dans l’ensemble de la Polynésie, où aucune autre société n’a développé de système d’écriture.
L’ouvrage bénéficie d’une iconographie abondante — photographies, cartes, reproductions de gravures anciennes — qui permet de mettre des images sur chaque étape du récit. C’est le livre d’entrée idéal pour qui souhaite aborder l’île de Pâques sans se perdre dans les spéculations. On pourra le compléter utilement par le chapitre que Jared Diamond consacre à Rapa Nui dans Effondrement (2005) — une lecture qui entre d’ailleurs en tension directe avec le livre suivant de cette sélection.
5. Île de Pâques, le grand tabou : dix années de fouilles reconstruisent son histoire (Nicolas Cauwe, 2011)

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Archéologue belge et conservateur de la section Océanie des Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, Nicolas Cauwe n’avait pas prévu de consacrer une décennie à l’île de Pâques. En 1999, il se rend à Rapa Nui pour une campagne de fouilles ponctuelle, sur les traces de l’expédition Métraux-Lavachery de 1934 qui avait rapporté un imposant moai en Belgique. Mais ce qui devait durer quelques mois s’est prolongé plus de dix ans. Et ses conclusions ont de quoi renverser le récit que l’on croyait acquis.
Le grand « tabou » du titre, c’est celui-ci : le déboisement de l’île n’a pas provoqué de guerres civiles, ni la destruction des statues par des clans ennemis. Cette thèse, popularisée par Jared Diamond dans Effondrement, faisait de Rapa Nui le symbole même de l’autodestruction d’une civilisation par surexploitation de ses ressources. Cauwe, preuves de terrain à l’appui, propose un scénario radicalement différent. Les moai n’auraient pas été abattus lors de conflits armés : les cassures sont trop nettes, trop régulières, pour être le résultat de saccages. Selon lui, les statues ont été couchées de façon délibérée et ordonnée, dans le cadre d’un profond changement religieux : le culte des ancêtres incarnés par les moai cède la place au culte du tangata manu — l’homme-oiseau —, centré sur le village cérémoniel d’Orongo, au bord du cratère du Rano Kau. Ce n’est pas un effondrement, c’est une transformation volontaire : la société pascuane ne s’écroule pas, elle se réorganise autour de nouvelles croyances. La carrière de Rano Raraku, elle non plus, n’a pas été abandonnée dans la panique : elle a été fermée de façon intentionnelle, les statues inachevées laissées en place comme les vestiges d’un culte révolu.
L’ouvrage, bien illustré de photographies et de relevés de terrain, se structure en trois parties — la carrière, les statues renversées, la mutation religieuse — et des encadrés pédagogiques éclairent les points les plus techniques. Cauwe reconnaît que ses hypothèses heurtent certaines représentations, y compris celles que les Pascuans eux-mêmes ont élaborées. Quand les missionnaires et les ethnographes les ont interrogés sur leur passé à la fin du XIXe siècle, les insulaires — dont la mémoire collective avait été ravagée par les épidémies, les déportations et les raids esclavagistes des décennies précédentes — ont reconstitué leur propre histoire à partir de fragments, et ces récits « traditionnels » sont en partie des reconstructions tardives. Métraux lui-même, en 1934, avait recueilli sans le savoir une tradition déjà réinventée. C’est le livre le plus stimulant de cette sélection, et celui qui rappelle le mieux qu’en archéologie, les certitudes d’une génération deviennent souvent les hypothèses de la suivante.
6. Secrets et mystères de l’île de Pâques (Gilles Van Grasdorff, 2013)

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Gilles Van Grasdorff est avant tout un journaliste et écrivain spécialisé dans le Tibet — il a consacré une vingtaine d’ouvrages au dalaï-lama, à Alexandra David-Néel et à la médecine tibétaine. Avec Secrets et mystères de l’île de Pâques, il quitte l’Himalaya pour le Pacifique et adopte un angle d’enquête historique plutôt qu’archéologique : ce qui l’intéresse, ce sont les gens qui ont cherché à comprendre l’île, autant que l’île elle-même.
Van Grasdorff retrace les parcours de celles et ceux qui, au fil des siècles, ont tenté de percer les secrets de Rapa Nui. Il y a les missionnaires du XIXe siècle — dont certains, comme Mgr Jaussen, évêque de Tahiti, ont sauvé des tablettes rongorongo de la destruction, tandis que d’autres brûlaient les objets sacrés des Pascuans au nom de l’évangélisation. Il y a Katherine Routledge, cette Britannique pionnière qui, en 1914, fut la première archéologue à étudier méthodiquement les sites de l’île : elle a passé un an sur place, photographié et mesuré des dizaines de moai, et surtout tenté de recueillir les derniers témoignages sur le rongorongo auprès de deux vieillards — Tomenika et Kapiera — qui détenaient encore des bribes de ce savoir perdu. Il y a, bien sûr, Alfred Métraux. Le livre s’intéresse aussi aux découvertes récentes sur les moai, notamment le fait que leurs fondations s’enfoncent à plusieurs mètres sous terre — certaines statues, que l’on croyait être de simples « têtes », possèdent en réalité un corps entier enfoui.
Mais l’un des passages les plus saisissants du livre concerne un personnage que l’on connaît peu. Fils de notaire charentais, Jean-Baptiste Onésime Dutrou-Bornier quitte la France à quatorze ans pour courir les mers. Devenu capitaine de marine marchande, il s’installe sur l’île de Pâques dans les années 1860, épouse une princesse locale, se lance dans le commerce de laine puis d’esclaves, et finit par s’autoproclamer roi sous le nom de Pito-Pito en 1870. Son règne tourne vite à la tyrannie ; il est assassiné six ans plus tard dans des conditions jamais élucidées. Cette histoire dans l’histoire donne au livre sa singularité. Van Grasdorff ne prétend pas rivaliser avec les archéologues, mais c’est un narrateur efficace, et son livre conviendra à celles et ceux qui veulent aborder Rapa Nui par ses personnages — héroïques, tragiques ou franchement détestables — plutôt que par ses strates géologiques.