Le territoire qui forme aujourd’hui le Pakistan a longtemps fait partie de l’Empire moghol, fondé au XVIe siècle par des souverains turco-mongols persanophones. Pendant trois siècles, les Moghols étendent au sous-continent indien un pouvoir musulman dont l’islam, d’inspiration soufie, compose avec les pratiques hindoues locales plutôt que de chercher à les supplanter ; Lahore, Delhi et Agra deviennent les capitales d’une civilisation indo-persane qui a laissé le Taj Mahal et le Fort Rouge. Cet équilibre vacille avec l’arrivée de la Compagnie britannique des Indes orientales, puis bascule en 1857. Cette année-là, des soldats indiens — les cipayes, hindous et musulmans — se révoltent contre les officiers britanniques. La répression est féroce, et frappe en priorité les élites musulmanes, vues comme les principaux instigateurs : le dernier empereur moghol Bahadur Shah est déposé et exilé en Birmanie, ses fils sont exécutés, et la Couronne britannique reprend le contrôle direct des Indes. Le persan, langue de l’administration depuis trois siècles, est remplacé par l’anglais, et la nouvelle administration s’appuie davantage sur les élites hindoues.
Pour défendre une communauté qu’ils estiment menacée d’être reléguée au second rang, des réformistes comme Sir Syed Ahmad Khan (1817-1898), fondateur de l’université musulmane d’Aligarh, puis la Ligue musulmane fondée en 1906, militent pour des droits politiques séparés. Dans les années 1930 et 1940, sous l’impulsion du poète-philosophe Muhammad Iqbal puis de l’avocat Muhammad Ali Jinnah, cette revendication se durcit en « théorie des deux nations » : hindous et musulmans appartiennent à des communautés distinctes qui méritent chacune leur État. En août 1947, les Britanniques quittent les Indes et le Pakistan voit le jour dans la violence — un État découpé en deux territoires séparés par 1 600 kilomètres d’Inde, le « Pakistan occidental » (l’actuel Pakistan) et le « Pakistan oriental » (le futur Bangladesh). La partition provoque le déplacement de douze à quinze millions de personnes et la mort de plusieurs centaines de milliers d’autres dans des massacres intercommunautaires.
Le différend du Cachemire empoisonne immédiatement les relations entre les deux nouveaux États. Ce royaume princier à population majoritairement musulmane est dirigé par un maharaja hindou, Hari Singh, qui hésite entre indépendance et rattachement. Lorsque des miliciens pachtounes soutenus par le Pakistan envahissent la vallée en octobre 1947, Hari Singh se résout au rattachement à l’Inde, qui lui envoie aussitôt des troupes ; le Pakistan refuse cette annexion et la guerre éclate. Trois conflits avec l’Inde (1947-1948, 1965, 1971) jalonnent les premières décennies, dont aucun n’apporte de victoire à Islamabad. La troisième guerre est la plus traumatisante : en mars 1971, l’armée pakistanaise déclenche au Pakistan oriental, majoritairement bengali, une opération de répression massive — les estimations du nombre de morts vont de plusieurs centaines de milliers à trois millions. L’Inde intervient militairement en décembre, prend Dacca en quinze jours, et le Pakistan oriental fait sécession sous le nom de Bangladesh. Le pays perd alors plus de la moitié de sa population et la moitié de son territoire en une seule défaite.
À l’intérieur, l’armée prend le pouvoir à quatre reprises (Ayub Khan en 1958, Yahya Khan en 1969, Zia ul-Haq en 1977, Pervez Musharraf en 1999) et n’a jamais cessé d’orienter en coulisse la politique du pays, même pendant les périodes civiles. Zulfikar Ali Bhutto, fondateur du Parti du peuple pakistanais (socialiste), dirige le pays de 1971 à 1977 avant d’être renversé par le général Zia ul-Haq, qui le fait pendre en avril 1979. Zia islamise alors massivement le droit pakistanais : ordonnances Hudood qui imposent les châtiments coraniques (lapidation, amputation, flagellation), alourdissement des peines pour blasphème, multiplication des madrasas (écoles religieuses), discrimination contre la minorité ahmadie. Les années 1980 voient le pays devenir la base arrière du jihad antisoviétique en Afghanistan : après l’invasion soviétique de 1979, les États-Unis et l’Arabie saoudite financent à travers les services secrets pakistanais (l’ISI) les moudjahidines afghans, ce qui consolide durablement les réseaux islamistes armés à l’intérieur même du Pakistan.
En août 1988, Zia ul-Haq meurt dans un crash d’avion encore inexpliqué. Des élections sont organisées et portent au pouvoir Benazir Bhutto, fille de Zulfikar — première femme cheffe de gouvernement d’un État musulman. Ses deux mandats (1988-1990, 1993-1996) alternent avec ceux de Nawaz Sharif, dans un climat de corruption et d’instabilité. En mai 1998, en réponse aux essais nucléaires indiens des semaines précédentes, le Pakistan procède à ses propres essais et rejoint le club des puissances nucléaires. Après les attentats du 11 septembre 2001, l’allié américain redevient incontournable : Pervez Musharraf, sommé de choisir son camp, autorise l’armée américaine à utiliser le territoire pakistanais. Le pays se trouve alors pris dans la tourmente du terrorisme islamiste interne, des frappes de drones américains et des assassinats politiques, dont celui de Benazir Bhutto en décembre 2007. Aujourd’hui, sixième État le plus peuplé de la planète avec plus de 240 millions d’habitants, où l’armée tient le pays en tutelle de fait et désormais partenaire stratégique majeur de la Chine, le Pakistan demeure un acteur central — et un facteur d’instabilité — pour toute l’Asie du Sud.
Pour saisir cette trajectoire et aborder le pays sous des angles complémentaires, voici les principaux titres disponibles en français.
1. Le Pakistan en 100 questions (Gilles Boquérat, 2018)

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Spécialiste de l’Asie du Sud, rattaché à la Fondation pour la recherche stratégique après un séjour à l’Institute of Strategic Studies d’Islamabad, Gilles Boquérat propose un format pédagogique : cent questions, cent réponses qui tiennent chacune en deux à trois pages. Le bouquin se lit aussi bien d’une traite que par picorage. Les questions vont de la fondation du pays au statut de l’islam dans la Constitution, des principaux courants religieux à la prééminence économique du Pendjab, du conflit hydrique avec l’Inde au partenariat avec la Chine, de la mort de Benazir Bhutto au destin de Malala Yousafzai (la jeune Pakistanaise qui se bat pour l’éducation des filles, blessée par balle par les talibans pakistanais en 2012, prix Nobel de la paix en 2014).
L’auteur traite les rendez-vous manqués avec la démocratie, le poids central de la religion dans la vie publique, les dérives jihadistes et l’arsenal nucléaire, mais aussi les ressorts économiques, démographiques et environnementaux. Boquérat insiste sur le poids stratégique d’un État qui compte plus de 240 millions d’habitants, dont une jeunesse massivement frustrée par le manque d’emplois et de perspectives, dans une région où la rivalité indo-pakistanaise et la présence chinoise (à travers le corridor économique CPEC, qui doit relier le Xinjiang au port pakistanais de Gwadar) redessinent les équilibres asiatiques.
Si vous abordez le Pakistan pour la première fois, partez de là : un livre court, clair, à jour. Boquérat a passé plusieurs années à Islamabad et à New Delhi, et cette familiarité de terrain donne aux réponses leur précision.
2. Le Pakistan : de l’empire des Moghols à la République islamique (Ardavan Amir-Aslani, 2019)

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Amir-Aslani inscrit le Pakistan dans une histoire longue, qui remonte à l’Empire moghol. Avocat au barreau de Paris, conseil de plusieurs États moyen-orientaux et professeur de géopolitique à l’École de guerre économique, il assume une thèse précise : le véritable héritier culturel des Moghols est le Pakistan, non l’Inde. Le Taj Mahal d’Agra, le Fort Rouge de Delhi ou les palais des États princiers témoignent d’un islam des Indes pétri de pensée perse et de syncrétisme avec l’hindouisme. Cette civilisation indo-musulmane est brisée par les Britanniques après 1857 — empereur déposé, fils exécutés, persan administratif remplacé par l’anglais —, et c’est cette mémoire perdue que l’auteur entend rouvrir.
Le livre déroule ensuite l’histoire de la subordination des musulmans indiens sous le Raj britannique, la formation d’un nationalisme musulman avec Sir Syed Ahmad Khan, Muhammad Iqbal et Jinnah, jusqu’à la naissance du « pays des Purs » en 1947. Le poids des militaires, la lente substitution du wahhabisme aux traditions soufies locales sous influence saoudienne, le différend du Cachemire et l’arme nucléaire occupent les chapitres consacrés à l’époque contemporaine. Amir-Aslani insiste sur un point souvent négligé : à sa création en 1947, le Pakistan apparaissait comme le foyer le plus crédible du sunnisme moderne — l’Indonésie restait politiquement marginale, et les pétromonarchies du Golfe (Arabie saoudite, Émirats, Qatar) n’avaient pas encore connu leur essor pétrolier. Cette légitimité a été disputée à partir des années 1970, lorsque le choc pétrolier a permis à l’Arabie saoudite de financer madrasas et prédicateurs jusqu’au Pendjab pakistanais et de diffuser une lecture wahhabite plus rigoriste de l’islam.
Quelques recensions pointent une approche par moments superficielle et un appareil critique léger. Le mérite du livre tient ailleurs : il rappelle l’épaisseur historique et culturelle du Pakistan, que les analyses centrées sur 1947 ou sur le terrorisme effacent. Pour qui veut saisir d’où vient le pays — pas seulement comment il sombre —, ce livre est pertinent, à confronter cependant à des travaux universitaires plus rigoureux comme ceux de Christophe Jaffrelot.
3. Histoire du Pakistan de 1947 à nos jours : un lent cheminement vers l’abîme ? (Olivier Louis, 2014)

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Diplomate de carrière, en poste à Islamabad puis à New Delhi pendant plusieurs années, Olivier Louis a rejoint l’Institut français des relations internationales en 2006 pour y créer une section Asie du Sud. Son livre prend le parti d’une histoire politique chronologique, organisée autour des grands tournants de la République depuis Jinnah jusqu’à la réélection de Nawaz Sharif en 2013. L’auteur identifie 1965, année de la deuxième guerre du Cachemire, comme le moment où se fixe l’idéologie pakistanaise contemporaine : faute d’avoir gagné militairement, le pouvoir se replie sur un nationalisme plus dur, qui soude haine de l’Inde et islamisme rigoriste pour former le ciment d’une identité nationale officielle ; l’animosité contre les États-Unis viendra s’y ajouter après 2001.
Le livre éclaire les responsabilités successives des dirigeants civils et militaires, des Bhutto à Musharraf, dont la période 1999-2008 fait l’objet d’un chapitre fouillé. Olivier Louis n’épargne pas grand monde : il pointe la corruption des élites, le très faible nombre de contribuables (à peine 700 000 sur 180 millions d’habitants à l’époque), la pression démographique mise en regard de la rareté de l’eau, et le rôle ambigu de l’ISI — les services secrets de l’armée — dans la fabrication de groupes jihadistes utilisés comme bras armé clandestin en Afghanistan et au Cachemire indien.
Le titre, formulé sous forme de question, traduit l’ambivalence de l’auteur : il aimerait croire à un sursaut, mais il constate l’absence des conditions politiques et sociales qui le rendraient possible. Sans apaisement avec New Delhi, sans réforme de la fiscalité, sans desserrement du nœud entre armée, religion et politique étrangère, le pays paraît voué à s’enfoncer. L’analyse, méthodique et appuyée sur des sources de terrain, vaut comme guide chronologique pour qui souhaite suivre pas à pas la trajectoire pakistanaise depuis 1947.
4. Le syndrome pakistanais (Christophe Jaffrelot, 2013)

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Directeur de recherche au CNRS et longtemps à la tête du CERI à Sciences Po, Christophe Jaffrelot est l’un des spécialistes français majeurs de l’Asie du Sud. Avec ce volume de plus de six cents pages, il livre une somme thématique plutôt qu’un récit chronologique. Trois grandes lignes de fracture organisent l’analyse : la question de l’État (centralisé ou fédéral, et incapable d’intégrer durablement les Baloutches, les Mohajirs ou les Bengalis du Pakistan oriental avant 1971) ; la question du régime (rotation à peu près régulière entre civils et militaires, tous les dix ans) ; et la question religieuse (de l’ambiguïté laïque des fondateurs jusqu’à l’islamisation par Zia ul-Haq et la talibanisation récente).
L’auteur démontre que le Pakistan est d’abord né d’une stratégie d’élite : l’aristocratie musulmane indienne, après 1857, cherche à préserver son rang face à la majorité hindoue, et joue à la fois sur un sentiment de vulnérabilité et sur un complexe de supériorité hérité de la grandeur moghole. L’islamisation n’est pas un accident mais un usage répété : Zulfikar Ali Bhutto, qui se voulait socialiste et laïque, avait composé avec les ulémas (les savants religieux musulmans) ; Zia ul-Haq, lui, a transformé la société dans la durée par un dispositif systématique — dictature militaire, promotion de l’école déobandie (un courant sunnite rigoriste né dans le nord de l’Inde au XIXe siècle), multiplication des madrasas financées par l’Arabie saoudite, application des ordonnances Hudood. Cette construction a survécu à son auteur et continue de structurer la vie publique pakistanaise.
Tout est dans le titre : le « syndrome » pakistanais est celui d’un pays soumis à des injonctions contradictoires — ni jacobin ni fédéral, ni laïque ni théocratique, ni démocratique ni autocratique. Salué dès sa parution comme une référence dans la Revue politique étrangère, ce livre demeure la synthèse la plus complète en langue française sur le Pakistan contemporain. Sa densité le réserve plutôt à des lecteur·ice·s déjà familier·ière·s du sujet ou décidé·e·s à se plonger dans plus de six cents pages d’analyse serrée.
5. Le Pakistan et l’Islam : Anthropologie d’une république islamique (Michel Boivin, 2015)

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Anthropologue et historien, Michel Boivin codirige à l’EHESS le Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud. Spécialiste reconnu du soufisme (la tradition mystique de l’islam), des chiites ismaéliens (une branche minoritaire du chiisme dont le chef spirituel est l’Aga Khan) et de la province pakistanaise du Sind, il prend dans ce livre le contre-pied des analyses politiques habituelles pour saisir le Pakistan par les outils de l’anthropologie de la religion. La société y apparaît fragmentée, fortement patriarcale, et traversée par un islam plastique : ses formes varient selon les régions, les castes et les classes. Les groupes sociaux au sommet l’instrumentalisent à leur profit, mais cette instrumentalisation ne parvient jamais à figer une vie religieuse beaucoup plus diverse que ne le laisse croire l’État.
Boivin examine la place du soufisme — encore très présent dans la société sindhie, malgré les attaques des groupes jihadistes contre les sanctuaires (le mausolée de Lal Shahbaz Qalandar a été frappé par un attentat-suicide en 2017, avec plus de 80 morts). Il décrit aussi les mécanismes ordinaires de violence : attentats, lynchages, et instrumentalisation politique de la loi anti-blasphème (il suffit d’accuser un voisin chrétien, ahmadi ou chiite pour le faire emprisonner ou le pousser à fuir). Il aborde enfin la condition des femmes et des minorités — chiites duodécimains, ismaéliens, et surtout ahmadis, qui se considèrent musulmans mais sont juridiquement exclus de l’islam par la Constitution depuis 1974.
Plus court qu’un manuel de Jaffrelot, plus dense qu’une introduction grand public, ce livre s’adresse à des lecteur·ice·s prêt·e·s à sortir du cadre médiatique habituel. Il donne à voir une autre intelligence du pays : l’islam n’y est plus seulement la matière première d’un projet politique, mais aussi une culture héritée, négociée au quotidien par des dizaines de millions de personnes.
6. Le capitalisme à main armée : Caïds et patrons à Karachi (Laurent Gayer, 2023)

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Directeur de recherche CNRS au CERI-Sciences Po, Laurent Gayer enquête à Karachi depuis plus de quinze ans. Son livre s’ouvre sur un fait précis : le 11 septembre 2012, l’incendie de l’usine Ali Enterprises à Karachi, fournisseur du discounter allemand KiK, fait au moins 255 morts parmi les ouvriers et ouvrières — l’une des pires catastrophes industrielles de l’histoire du pays. Accident dû à des locaux verrouillés et sans issue de secours, ou attentat ciblé pour faire pression sur les patrons après un refus d’extorsion ? Cette controverse ouvre une enquête de terrain conduite pendant plusieurs années dans les zones industrielles de la mégapole pakistanaise — capitale économique du pays, peuplée de plus de 20 millions d’habitants, et l’une des villes les plus violentes du monde.
Gayer démontre que les patrons karachiites ont noué, depuis les années 1980-1990, des alliances pragmatiques avec les forces du désordre : voyous de quartier, miliciens des partis politiques (notamment le MQM, le parti des Mohajirs, héritiers des musulmans réfugiés d’Inde en 1947), gangs de la pègre, anciens militaires reconvertis dans la sécurité privée, voire groupes jihadistes. Ces marchands de force servent à briser les syndicats, à imposer des conditions de travail précaires, à contourner les inspections du travail et à capter des rentes illégales sur la fourniture d’eau, d’électricité ou sur le foncier industriel. Le désordre n’est plus un obstacle au capitalisme : il en est devenu un instrument, comme cela a pu se voir à Marseille, à Naples ou à Medellín.
Le livre tire de cette étude pakistanaise une thèse plus large sur le capitalisme contemporain, dans la continuité des travaux de Gayer sur les justiciers et les violences urbaines. Salué dans la presse comme dans les revues académiques (l’European Journal of Sociology lui a consacré une recension favorable sous la plume de Dennis Rodgers), c’est un ouvrage majeur pour qui veut comprendre l’envers de la fast fashion — cette mode jetable produite à très bas coût dans les usines du Sud — et, plus largement, ce que devient le travail dans les pays où la régulation publique a cédé.
7. Fille de l’Orient : 1953-2007, une vie pour la démocratie. Autobiographie (Benazir Bhutto, 2008)

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Première femme à diriger un État musulman moderne, Benazir Bhutto a achevé peu avant son assassinat à Rawalpindi en décembre 2007 ce livre autobiographique, qui reprend et complète son ouvrage antérieur Daughter of the East (paru en 1988). L’édition française parue chez Héloïse d’Ormesson en 2008 fait office de testament politique : elle court de l’enfance à Karachi dans la famille la plus puissante du Sind jusqu’aux derniers mois d’un retour d’exil sous menaces de mort. Entre les deux : Harvard et Oxford, l’exécution du père Zulfikar Ali Bhutto par le régime militaire de Zia ul-Haq en 1979, les années de prison et d’exil à Londres, puis les deux mandats de Premier ministre (1988-1990 et 1993-1996).
Le récit vaut autant comme document historique que comme plaidoyer : Bhutto y construit l’image d’une héritière dévouée à la démocratie, victime de l’armée et des intégristes, gardienne du Parti du peuple pakistanais et du legs paternel. Le texte a ses limites, bien identifiées par la critique : il passe sous silence ou minimise les accusations de corruption qui ont entaché ses gouvernements (son mari Asif Ali Zardari, surnommé « Mister Ten Percent », a été inculpé à plusieurs reprises) ; il justifie le soutien militaire et logistique apporté aux talibans afghans pendant son second mandat — soutien décisif dans leur prise de Kaboul en 1996 ; et il lisse les conflits meurtriers du clan, en particulier l’assassinat de son frère Murtaza, abattu par la police à Karachi en 1996, dans des circonstances que sa nièce Fatima Bhutto a depuis longuement contestées dans Le Chant du sabre et du sang — où elle accuse Benazir et Zardari d’en avoir été les commanditaires. Pour qui veut entendre la voix d’une figure majeure de l’histoire pakistanaise, ce livre est toutefois irremplaçable.