La gendarmerie nationale est l’une des plus anciennes institutions françaises encore en activité. Son ancêtre, la maréchaussée, apparaît au XIVe siècle : une force armée chargée de traquer les brigands sur les routes et de maintenir l’ordre dans les campagnes, sous l’autorité des maréchaux de France. La Révolution ne la supprime pas — fait rare pour un héritage de l’Ancien Régime — mais la rebaptise « gendarmerie nationale » par la loi du 16 février 1791 et lui confie un rôle élargi de police générale. Sous Napoléon, elle encadre les armées et traque les déserteurs à travers l’Europe. Au XIXe siècle, elle assure l’ordre public lors des révolutions de 1830 et 1848, réprime la Commune de Paris en 1871, puis quadrille le territoire républicain avec ses brigades — ces petites unités de quelques gendarmes, installées jusque dans les cantons les plus reculés, qui deviennent le visage quotidien de l’État dans la France rurale.
Le XXe siècle met l’institution à rude épreuve : deux guerres mondiales, la collaboration institutionnelle avec le régime de Vichy, les guerres coloniales en Indochine et en Algérie, les crises sociales de Mai 68. En 1974, la création du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) dote la gendarmerie d’une unité d’élite spécialisée dans les situations de crise — prises d’otages, terrorisme, grand banditisme. En 2009, la gendarmerie, jusque-là rattachée au ministère de la Défense, passe sous l’autorité du ministère de l’Intérieur : elle rejoint ainsi la même tutelle que la police nationale, tout en conservant son statut militaire — une particularité qui la définit encore aujourd’hui et la distingue de toutes les autres forces de sécurité intérieure. Elle couvre 95 % du territoire national.
Les huit ouvrages présentés ici sont classés selon un ordre de lecture progressif : d’abord une introduction grand public, puis des synthèses universitaires de plus en plus spécialisées, un ouvrage encyclopédique et une mise en perspective avec l’histoire des polices en France ; viennent ensuite un livre sur la période de l’Occupation, et deux consacrés au GIGN.
1. La Gendarmerie pour les Nuls (Hubert Bonneau, Guillaume Dard, 2025)

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Dirigé par le général d’armée Hubert Bonneau, alors directeur général de la gendarmerie nationale, et le colonel Guillaume Dard, ce livre fait exactement ce que promet la collection « Pour les Nuls » : il rend accessible, sans le simplifier à l’excès, un sujet souvent noyé sous le jargon institutionnel. De la maréchaussée médiévale aux unités spécialisées d’aujourd’hui — GIGN, pelotons de haute montagne, brigades de recherches —, l’histoire de l’institution est retracée dans ses grandes lignes et ses tournants décisifs. L’édition augmentée de 2025 intègre les développements récents, notamment la création de l’UNCyber (l’unité nationale chargée de la lutte contre la cybercriminalité) et le renforcement des missions de protection de l’environnement.
Mais l’ouvrage ne s’arrête pas au récit historique. Il passe en revue les métiers concrets de la gendarmerie : le travail quotidien d’une brigade territoriale (la cellule de base de l’institution, implantée dans les zones rurales et périurbaines), les techniques d’enquête en police judiciaire, l’organisation des unités spécialisées et les défis du XXIe siècle — terrorisme, criminalité numérique, flux migratoires. Si vous n’avez jamais ouvert un livre sur le sujet, c’est celui par lequel commencer. Les lecteur·ice·s déjà familier·ère·s de l’institution y trouveront aussi de quoi actualiser leurs connaissances — et peut-être, l’envie de signer un contrat d’engagement.
2. Histoire de la gendarmerie (Éric Alary, 2000)

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Fils de gendarme, agrégé et docteur en histoire de Sciences Po Paris, Éric Alary publie avec ce livre la première grande synthèse universitaire sur l’histoire de la gendarmerie. D’abord paru chez Calmann-Lévy en 2000 avec une préface de René Rémond, puis réédité en poche chez Perrin en 2011 dans une version augmentée, l’ouvrage couvre plus de cinq siècles, de la naissance de la maréchaussée aux réformes des années 2000. Comment la gendarmerie a-t-elle survécu à la Révolution de 1789, qui a pourtant aboli la plupart des institutions d’Ancien Régime ? Comment s’est-elle adaptée à chaque changement de régime — monarchie, empire, république — sans jamais disparaître ?
Alary ne se contente pas de retracer les grandes dates. Il s’attache aux conditions de vie concrètes des gendarmes : leur solde, leurs casernes souvent vétustes, leurs rapports avec les populations locales — tantôt protecteurs respectés, tantôt figures d’autorité redoutées ou moquées. Les périodes sombres (l’Occupation, la guerre d’Algérie) ne sont pas esquivées, mais le propos évite le réquisitoire. L’appareil critique — notes, sources, bibliographie — est suffisamment étoffé pour servir de point de départ à des recherches plus poussées. Vingt-cinq ans après sa première parution, aucune autre synthèse individuelle n’est venue la remplacer.
3. Histoire des gendarmes : de la maréchaussée à nos jours (Jean-Noël Luc, dir., 2016)

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Professeur à la Sorbonne et principal artisan du renouveau des études sur la gendarmerie en France, Jean-Noël Luc réunit ici treize chercheur·se·s pour un travail collectif paru chez Nouveau Monde éditions. Le livre est une version allégée et actualisée de l’imposant Histoire et dictionnaire de la gendarmerie (voir plus bas) : il en reprend la partie historique, remaniée pour le format poche. L’approche n’est pas seulement chronologique ; elle est aussi thématique : maintien de l’ordre, police judiciaire, protection des populations, défense nationale, chaque angle fait l’objet d’un traitement distinct.
La particularité de cet ouvrage, c’est qu’il place les individus au centre du récit, et non la seule institution. On y voit comment les cavaliers de la maréchaussée nouaient des liens avec les communautés rurales au XVIIIe siècle — entre familiarité et méfiance —, comment les gendarmes de la Grande Armée enduraient les marches forcées à travers l’Europe, ou comment un officier s’opposait à l’esclavage en Martinique sous la Restauration. Le dernier volet analyse la figure du gendarme dans la culture populaire : depuis « Pandore » — surnom ironique donné au gendarme dans les chansons du XIXe siècle, symbole du fonctionnaire tatillon — jusqu’au brigadier Cruchot incarné par Louis de Funès dans Le Gendarme de Saint-Tropez, en passant par la série télévisée Une femme d’honneur. Deux annexes renforcent l’utilité du livre : une bibliographie commentée de 140 titres, qui oriente les lectures complémentaires en signalant les forces et les lacunes de chaque référence, et une chronologie de 280 dates.
4. Histoire et dictionnaire de la gendarmerie : de la maréchaussée à nos jours (Jean-Noël Luc, Frédéric Médard, dir., 2013)

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Plus de 700 pages, une trentaine de contributeur·ice·s, deux directeurs — Jean-Noël Luc, côté université, et le lieutenant-colonel Frédéric Médard, officier de gendarmerie et docteur en histoire, côté institution : c’est, à ce jour, l’ouvrage le plus complet jamais consacré à la gendarmerie française. La première moitié du livre propose un triptyque historique : les grandes étapes de l’institution (de la guerre de Cent Ans au XXIe siècle), les missions concrètes des gendarmes sur le terrain (dans les campagnes, les villes, les colonies, les théâtres d’opérations extérieures), et enfin les représentations du gendarme dans la littérature, la bande dessinée, le cinéma et les séries télévisées — de la figure du « soldat de la loi » respecté à celle du trouble-fête borné.
La seconde moitié est un dictionnaire de 311 notices, et c’est ce qui rend le livre irremplaçable. On peut y chercher des entrées institutionnelles classiques (Maintien de l’ordre, Épuration, Garde républicaine), mais aussi des curiosités qui donnent à voir la gendarmerie sous un angle inattendu : Cyclomoteur (l’arrivée de la mobylette dans les brigades), Irlandais de Vincennes (l’arrestation abusive, en 1982, de trois Irlandais accusés à tort de terrorisme — une affaire qui éclabousse la gendarmerie et l’Élysée), ou encore Fauvette à tête noire et Essence de chaussettes — deux des nombreux surnoms argotiques du gendarme dans la culture populaire. Les zones d’ombre — collaboration sous Vichy, bavures, tensions avec d’autres corps — ne sont pas éludées. C’est un livre que l’on peut lire de la première à la dernière page, mais aussi ouvrir au hasard et parcourir par rebonds, d’une notice à l’autre.
5. Histoire des polices en France, des guerres de Religion à nos jours (Vincent Milliot, dir., Emmanuel Blanchard, Vincent Denis, Arnaud-Dominique Houte, 2020)

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Ce livre n’est pas un ouvrage sur la gendarmerie seule, et c’est justement ce qui lui donne sa place dans cette sélection. Paru chez Belin dans la collection « Références », il retrace l’histoire de l’ensemble des forces de l’ordre françaises — police, maréchaussée, gendarmerie — sur plus de quatre siècles. Quatre historiens, chacun spécialiste d’un pan du sujet (la police parisienne d’Ancien Régime pour Milliot, les papiers d’identité et la surveillance pour Denis, le métier de gendarme au XIXe siècle pour Houte, la police coloniale et la police des étrangers pour Blanchard), ont écrit ensemble un récit unifié plutôt qu’une mosaïque de chapitres indépendants — ce qui est loin d’être banal dans un ouvrage collectif.
L’un des apports majeurs du livre est l’intégration des espaces coloniaux dans l’histoire policière française : comment la France a exporté ses modèles de maintien de l’ordre en Amérique, en Afrique et en Asie, et comment ces pratiques coloniales ont en retour influencé le rapport aux populations en métropole — notamment à l’égard des Algériens à Paris après 1945. L’ouvrage aborde aussi les violences d’État, la gestion des révoltes et la lente professionnalisation des forces de l’ordre, sans verser ni dans l’apologie ni dans la dénonciation systématique. En fin de volume, une section intitulée « Atelier » expose les sources disponibles (archives, gravures, photographies), les méthodes de recherche et les questions encore ouvertes — un supplément précieux pour les étudiant·e·s et les chercheur·se·s. Pour qui a lu les ouvrages précédents, celui-ci permet de saisir ce que la gendarmerie a de spécifique par rapport à la police nationale : un corps militaire, implanté hors des villes, soumis à une double hiérarchie (Défense et Intérieur), et dont la culture professionnelle reste distincte malgré le rapprochement institutionnel de 2009.
6. La Gendarmerie sous l’Occupation (Claude Cazals, 1994 ; rééd. 2022)

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Le colonel Claude Cazals (1936-2010) n’était pas historien de formation, mais officier de gendarmerie à la retraite — et fils de Marcellin Cazals, l’un des dix-huit gendarmes reconnus « Justes parmi les nations », titre décerné par le mémorial de Yad Vashem aux non-juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs pendant la Shoah. En 1994, il publie un livre qui rompt, pour la première fois et de manière documentée, avec le récit officiel longtemps entretenu par l’institution : celui d’un corps qui aurait résisté à l’occupant dès les premiers jours. Cazals montre que la réalité est beaucoup plus contrastée. En août 1939, la gendarmerie compte 54 000 hommes. Après la défaite de juin 1940, elle est maintenue en place par les Allemands, qui ont besoin d’elle pour contrôler le territoire — mais la tiennent en même temps en suspicion, car son statut militaire en fait une menace potentielle. Sous Vichy, les gendarmes participent au maintien de l’ordre tel que le définit le régime : cela inclut la traque des réfractaires au STO (Service du travail obligatoire), la surveillance des « indésirables » et, dans certains cas, la participation aux rafles de Juifs.
Mais Cazals ne peint pas un tableau uniformément noir. Il documente aussi les actes de désobéissance, les avertissements donnés en sous-main aux familles menacées, les gendarmes entrés dans la Résistance au péril de leur vie et de celle de leurs proches. Salué dès sa parution par les historien·ne·s, l’ouvrage a longtemps été épuisé. Sa réédition en 2022 par L’Essor de la Gendarmerie nationale et Kubik éditions — dans une version corrigée, enrichie d’une chronologie et d’une préface inédite de Jean-Noël Luc — le rend enfin accessible. Cette préface replace le travail de Cazals dans un contexte plus large : comment une institution passe-t-elle du déni à l’examen critique de ses propres fautes ? C’est cette double lecture — l’histoire de l’Occupation et l’histoire de sa mémoire — qui fait la valeur singulière de ce livre.
7. Le GIGN par ceux qui l’ont commandé (Pierre-Marie Giraud, 2023)

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Journaliste à l’AFP pendant quarante ans, puis conseiller de la rédaction de L’Essor de la Gendarmerie, Pierre-Marie Giraud a accompli ce que personne n’avait fait avant lui : obtenir de chacun des douze anciens commandants du GIGN qu’il se prête à de longs entretiens, et les réunir tous dans un même livre. De Christian Prouteau, qui fonde l’unité en 1974 avec dix-sept gendarmes, à ses successeurs les plus récents, chaque commandant revient sur son parcours, sa conception du commandement, les opérations qui ont jalonné son mandat et les tensions — avec la hiérarchie, le pouvoir politique ou les autres services — qu’il a dû gérer. Le tout sans langue de bois, ce qui n’allait pas de soi pour des hommes formés au devoir de réserve.
Parmi les témoignages les plus remarquables figure celui de Denis Favier. Deux fois commandant du GIGN puis directeur général de la gendarmerie, il livre pour la première fois sa version de l’assaut de Marignane. Le 24 décembre 1994, un Airbus d’Air France avec 239 passagers à bord est détourné à Alger par quatre terroristes du GIA (Groupe islamique armé). Après deux jours de négociations et la libération d’une partie des otages, l’avion se pose à Marseille-Marignane. Le 26 décembre, le GIGN donne l’assaut et neutralise les quatre preneurs d’otages. D’autres témoignages éclairent la crise d’Ouvéa — en avril 1988, en Nouvelle-Calédonie, des indépendantistes kanaks prennent en otage des gendarmes dans une grotte ; l’assaut militaire qui s’ensuit fait dix-neuf morts et provoque une crise politique majeure —, l’adaptation des méthodes d’intervention face au terrorisme djihadiste, ou les missions en Afghanistan.
Les douze commandants ont reversé l’intégralité de leurs droits d’auteur à la Fondation Maison de la Gendarmerie. Le livre fonctionne à la fois comme une histoire du GIGN vue de l’intérieur et comme une réflexion sur ce que signifie commander une unité où chaque opération se joue entre la vie et la mort — celle des otages, celle des gendarmes.
8. GIGN — 50 ans d’interventions (Collectif/GIGN, 2024)

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Dernier livre de cette sélection, et le plus atypique. Paru aux éditions Télémaque pour le cinquantième anniversaire du GIGN, cet album repose avant tout sur l’image : 180 photographies tirées des archives de l’unité, dont une large part n’avait jamais été rendue publique. Préfacé par le général de division Ghislain Réty, alors commandant en chef du GIGN, l’ouvrage ne prétend pas à l’analyse historique : c’est un livre de témoignage visuel.
Les clichés couvrent un demi-siècle d’opérations, des plus anciennes aux plus récentes : l’intervention à Loyada (Djibouti, 1976), où le GIGN libère un bus scolaire retenu en otage à la frontière somalienne lors de l’une de ses toutes premières missions ; la prise d’otages d’Orly en 1983 ; l’assaut de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979 (où le GIGN intervient à la demande de l’Arabie saoudite) ; la traque des frères Kouachi après l’attentat contre Charlie Hebdo en janvier 2015 ; l’exfiltration de ressortissants français en Ukraine et au Soudan dans les années 2020. On mesure, en tournant les pages, le chemin parcouru : d’un petit groupe de dix-sept gendarmes réunis autour du lieutenant Prouteau en 1974 à une force de plus de mille membres.