Au printemps 1915, en pleine Première Guerre mondiale, le gouvernement ottoman — dominé par le Comité Union et Progrès (CUP), dit des « Jeunes-Turcs » — met en branle l’extermination systématique des Arméniens de l’Empire. Le 24 avril, à Constantinople, plusieurs centaines d’intellectuels, de notables et de responsables arméniens sont arrêtés, déportés, puis assassinés. Ce n’est que le premier acte. Dans les semaines et les mois qui suivent, des ordres de déportation sont envoyés à l’ensemble des provinces, orientales comme occidentales. Les soldats arméniens mobilisés dans l’armée ottomane sont désarmés et exécutés. Des colonnes entières de civils — femmes, enfants, vieillards — sont jetées sur les routes en direction des déserts de Syrie et de Mésopotamie, où la faim, la soif, les épidémies et les massacres les attendent. Des camps de concentration et d’extermination jalonnent l’Euphrate et les lignes du chemin de fer de Bagdad. Force paramilitaire du régime, l’Organisation spéciale coordonne une part considérable des tueries.
Entre 1,2 et 1,5 million d’Arméniens ottomans périssent en 1915-1916. Enracinées depuis des millénaires en Anatolie et en Cilicie, des communautés entières sont anéanties. Cette destruction répond à un projet politique précis : purger l’Asie Mineure de ses populations chrétiennes pour bâtir un État-nation ethniquement homogène. Le génocide ne s’achève d’ailleurs pas avec la fin de la Grande Guerre : les rescapés, les populations grecques et assyro-chaldéennes subissent à leur tour des violences organisées jusqu’au début des années 1920, sous l’impulsion de Mustafa Kemal. Plus d’un siècle après les faits, l’État turc refuse toujours de reconnaître la réalité du génocide. Ce déni n’est pas un simple embarras diplomatique : c’est une politique d’État, maintenue sans interruption depuis la fondation de la République en 1923, qui nourrit une contre-histoire officielle et contraint la société turque au silence. Or la recherche historique, elle, a tranché. Les ouvrages rassemblés ici le montrent : on sait aujourd’hui qui a décidé, qui a exécuté, comment et pourquoi.
1. Le Génocide des Arméniens (Raymond Kévorkian, 2006)

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Avec ce livre monumental de plus de mille pages, Raymond Kévorkian signe la somme de référence sur le génocide des Arméniens. Historien spécialiste de l’Arménie moderne et contemporaine, directeur de la Bibliothèque arménienne Nubar pendant plus de vingt-cinq ans, Kévorkian propose ici non seulement une histoire du génocide, mais surtout une géographie exhaustive de la destruction, province par province, région par région. Inédite à l’époque de sa parution, cette approche territoriale permet de reconstituer avec une précision redoutable les phases successives de l’extermination : les arrestations ciblées, les convois de déportation, les sites de massacre, les camps du désert syrien.
Le livre remonte loin en amont de 1915. Il retrace les relations entre Arméniens et pouvoir ottoman depuis la fin du XIXe siècle — les massacres ordonnés par le sultan Abdülhamid II dans les années 1890, la brève alliance entre Arméniens et Jeunes-Turcs lors de la révolution de 1908, puis la rupture et la radicalisation du CUP après ses défaites militaires dans les Balkans. Kévorkian démontre que l’élimination physique de la population arménienne a été conçue comme la condition nécessaire à la construction de l’État-nation turc : il ne s’agit pas d’un dérapage, mais d’une politique délibérée. Le livre s’interroge aussi sur ce que cette histoire dit de la Turquie contemporaine — un pays dont les institutions se sont construites sur le silence et le refus d’assumer ce crime fondateur. Ouvrage exigeant, il s’adresse à celles et ceux qui veulent tout savoir — et ne seront pas déçu·es.
2. Comprendre le génocide des Arméniens : de 1915 à nos jours (Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, Raymond Kévorkian, 2015)

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Si le livre précédent constitue la somme de référence, celui-ci en est le complément indispensable : une synthèse plus accessible, signée par trois historiens aux profils complémentaires — un spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient (Bozarslan, directeur d’études à l’EHESS), un historien de la République française et de l’engagement intellectuel (Duclert), et le grand spécialiste du génocide arménien déjà cité (Kévorkian). Chacun prend en charge une partie du problème. Kévorkian fixe le cadre chronologique et le déroulement des faits. Bozarslan interroge les causes idéologiques de la destruction : le darwinisme social — cette idée que les nations, comme les espèces, sont engagées dans une lutte pour la survie où les plus faibles sont condamnés à disparaître — qui imprègne les élites ottomanes, le nationalisme ethnique qui se substitue à l’idéal d’un empire multiethnique, et surtout l’effet des guerres balkaniques de 1912-1913 — la perte des territoires européens de l’Empire provoque un afflux de réfugiés musulmans en Anatolie et convainc les dirigeants du CUP que seule l’homogénéité ethnique peut sauver ce qui reste de l’État. Duclert, pour sa part, replace la « question arménienne » dans le contexte international : il montre comment les puissances européennes, France et Grande-Bretagne en tête, ont su voir le crime mais ont choisi de sacrifier les Arméniens à leurs intérêts géopolitiques au Proche-Orient.
Le livre accorde une place centrale à la question du déni. La Turquie ne se contente pas de nier : elle a élaboré, depuis 1923, une véritable contre-histoire officielle — une version des faits qui réduit le génocide à de simples « déplacements de populations » en temps de guerre, minimise le nombre de victimes et rejette la faute sur les Arméniens eux-mêmes, accusés de trahison. Les historiens turcs indépendants qui osent contester cette version officielle s’exposent à des poursuites et à l’intimidation. Le trio d’auteurs — un Turc, un Arménien, un Français, comme le soulignent les lecteur·ices — montre aussi que le génocide des Arméniens inaugure ce que la diplomate et universitaire américaine Samantha Power a nommé « l’âge des génocides ». L’ouvrage se clôt par des annexes solides : chronologie, glossaire, notices biographiques, bibliographie. Une porte d’entrée idéale pour qui aborde le sujet.
3. Les Arméniens : histoire d’un génocide (Yves Ternon, 1996)

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On oublie parfois que les pionniers ont existé. Yves Ternon est de ceux-là. Chirurgien de formation, il s’est tourné vers la recherche historique dès les années 1960, d’abord sur les crimes de la médecine nazie, puis sur les génocides du XXe siècle. Publié pour la première fois en 1977 puis remanié en 1996, son livre sur les Arméniens fait figure de jalon fondateur dans l’historiographie francophone. À une époque où la recherche sur le sujet en était encore à ses balbutiements en France — et où la Turquie exerçait une pression diplomatique considérable pour empêcher toute publication —, Ternon a été l’un des premiers à reconstituer les mécanismes d’une extermination planifiée par l’État et à en proposer un récit rigoureux.
Le livre retrace l’histoire du peuple arménien avant d’entrer dans le vif du sujet : comment le pouvoir ottoman a organisé la déportation et l’extermination, étape par étape, et comment les responsables ont échappé à toute sanction. Géopolitologue et spécialiste des conflits armés, Gérard Chaliand a salué chez Ternon la « rigueur et la sobriété » du propos : deux qualités qui caractérisent un ouvrage dépourvu de pathos, soucieux avant tout d’intelligibilité. Ternon a par la suite consacré l’essentiel de ses travaux à une approche comparée des trois grands génocides du siècle — Arméniens, Juifs, Tutsi. Ce livre, même s’il a été en partie dépassé par les recherches ultérieures (notamment celles de Kévorkian et d’Akçam), reste une lecture fondatrice : il permet de mesurer à quel point notre connaissance du génocide arménien s’est densifiée en quarante ans.
4. Détruire les Arméniens. Histoire d’un génocide (Mikaël Nichanian, 2015)

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Ancien élève de l’École normale supérieure, docteur en histoire et conservateur à la Bibliothèque nationale de France, Mikaël Nichanian propose avec ce livre la synthèse la plus claire et la plus ramassée disponible sur le génocide arménien. En moins de trois cents pages, il couvre l’ensemble de la période — du règne du sultan Abdülhamid II (1876-1909) à la fondation de la République kémaliste en 1923, via les massacres de 1894-1896, la révolution de 1908, les massacres de Cilicie en 1909, la radicalisation née des guerres balkaniques et, bien sûr, l’extermination de 1915-1916.
Nichanian accorde une attention particulière à la dimension totalitaire du projet jeune-turc. Le CUP ne se contente pas d’éliminer une « minorité gênante » : il entend refonder la société de fond en comble. L’objectif est de faire naître un « homme nouveau » turc par la destruction de toutes les populations non musulmanes d’Anatolie — Arméniens en premier lieu, mais aussi Assyro-Chaldéens et, dans une moindre mesure, Grecs. La destruction de 1,2 million d’Arméniens sur 1,9 million relève directement de ce projet de purification radicale. Le livre fournit par ailleurs des études de cas précises — le vilayet (province administrative ottomane) de Bitlis, Constantinople, l’Anatolie occidentale — qui donnent chair aux chiffres et aux abstractions. Par sa concision et son exigence, cet ouvrage constitue une introduction idéale pour les lecteur·ices qui veulent comprendre les racines, le déroulement et les suites du génocide sans se plonger dans un millier de pages.
5. Un acte honteux : le génocide arménien et la question de la responsabilité turque (Taner Akçam, 2008)

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Le titre reprend les propres mots de Mustafa Kemal, fondateur de la République turque, pour qualifier le génocide de 1915. L’ironie est cruelle : Kemal a prononcé cette phrase mais n’a jamais reconnu officiellement le crime — et ses successeurs se sont empressés de l’enfouir. Historien et sociologue turc, Taner Akçam a dû quitter la Turquie pour pouvoir mener ses recherches librement : ancien prisonnier politique adopté par Amnesty International dans les années 1970, il enseigne depuis aux États-Unis, à l’université Clark. Son livre, traduit en français en 2008, marque un tournant dans l’historiographie du sujet, car il repose sur les archives ottomanes elles-mêmes : documents militaires et judiciaires, minutes des débats parlementaires, correspondances privées, comptes rendus de témoins oculaires. Ce ne sont plus les victimes qui parlent, mais les archives des bourreaux.
Akçam démontre que le génocide n’a rien d’un « dommage collatéral » de la guerre : il a été planifié et exécuté par le Comité Union et Progrès avec méthode. Le livre est structuré en trois temps : l’avant-génocide — la montée de l’idéologie d’homogénéisation ethnique, les pogroms précurseurs (Sassoun en 1894, Adana en 1909), le choc des guerres balkaniques qui convainc les dirigeants que l’Empire ne survivra que s’il se débarrasse de ses minorités chrétiennes ; le génocide lui-même et ses modalités d’exécution ; puis l’après — les enquêtes avortées, les procès détournés, la fabrication d’une impunité durable. Akçam éclaire aussi la psychologie des bourreaux : le traumatisme des défaites balkaniques, l’arrivée massive de réfugiés musulmans eux-mêmes victimes de violences ethniques, la propagande présentant les Arméniens comme des traîtres à la solde de la Russie — autant de facteurs qui ont permis à des fonctionnaires ordinaires de considérer l’extermination de leurs concitoyens comme un acte de légitime défense nationale. Il appelle ses compatriotes à rompre avec le négationnisme officiel — un geste qui n’a rien d’anodin quand on sait que l’article 301 du code pénal turc, invoqué pour poursuivre le prix Nobel Orhan Pamuk ou l’éditeur Ragıp Zarakolu, punit « l’insulte à la nation turque ».
6. Ordres de tuer. Arménie, 1915 : les télégrammes de Talaat Pacha et le génocide des Arméniens (Taner Akçam, 2020)

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Avec ce second ouvrage de Taner Akçam, on entre dans le domaine de l’enquête quasi policière. Le sujet : les télégrammes envoyés par Talaat Pacha, ministre de l’Intérieur ottoman et architecte du génocide, ainsi que les mémoires de Naïm Efendi, un bureaucrate du bureau des déportations d’Alep en 1915-1916. Ces documents avaient été confiés après la guerre au journaliste arménien Aram Andonian, qui les publia dès 1920 — ils constituent l’une des rares traces écrites des ordres d’extermination. Problème : les autorités turques les qualifient de « faux » depuis un siècle. Cette accusation de falsification a longtemps pesé sur la recherche : faute de pouvoir prouver leur authenticité de manière irréfutable, les historiens préféraient les écarter par prudence.
Akçam rouvre le dossier avec une méthodologie implacable. Il compare les systèmes de codage des télégrammes avec ceux d’autres documents conservés dans les archives ottomanes, étudie le papier, la datation, les signatures, confronte les événements mentionnés par Naïm Efendi avec des sources indépendantes. Sa conclusion est sans appel : ces « ordres de tuer » sont authentiques. Le livre apporte ainsi de nouvelles preuves matérielles de la planification de l’extermination par le sommet de l’État ottoman. Il met aussi en évidence un fait trop souvent négligé : le gouvernement a systématiquement détruit ses propres archives pour effacer les traces du crime — ce qui explique, en partie, pourquoi la preuve documentaire directe est si rare et si précieuse. Un travail de démonstration d’une précision chirurgicale, qui coupe court aux dernières échappatoires du négationnisme documentaire.
7. Talaat Pacha : l’autre fondateur de la Turquie moderne, architecte du génocide des Arméniens (Hans-Lukas Kieser, 2023)

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On ne compte plus les biographies d’Hitler, de Staline ou de Mussolini. Celle de Mehmed Talaat Pacha (1874-1921), en revanche, se faisait attendre. Spécialiste de la fin de l’Empire ottoman, l’historien suisse Hans-Lukas Kieser comble cette lacune avec un livre d’envergure, traduit de l’allemand. Grand Vizir (l’équivalent d’un Premier ministre), dirigeant de facto de l’Empire pendant la Grande Guerre, Talaat a été l’ordonnateur principal du génocide des Arméniens — sa responsabilité dans les crimes surpasse de loin celle de ses deux compagnons du triumvirat jeune-turc, Enver et Cemal. Kieser retrace sa trajectoire depuis la révolution de 1908 jusqu’à son exil à Berlin et son assassinat, en 1921, par Soghomon Tehlirian, un rescapé arménien dont toute la famille avait été massacrée.
Le livre montre comment Talaat a forgé une synthèse politique inédite : parti unique, islam instrumentalisé comme ciment national, nationalisme ethnique poussé jusqu’à la volonté d’éradiquer toute diversité religieuse et linguistique. Cette idéologie, nourrie par les écrits de Ziya Gökalp — le père du nationalisme messianique turc —, a produit un modèle appelé à se reproduire bien après la mort de son créateur. Kieser établit d’ailleurs un lien frappant : Alfred Rosenberg, idéologue du parti nazi, a repris en 1923 des passages entiers des brochures de Talaat, où il a remplacé « Arméniens » par « juifs » — la logique d’exclusion et de destruction s’y transposait presque mot pour mot. Le sous-titre du livre — « l’autre fondateur de la Turquie moderne » — n’est pas une formule : Talaat, avant Kemal Atatürk, a posé les fondations d’un État-nation turco-musulman homogène. Le refus de reconnaître le génocide, le nationalisme ombrageux, la répression de la dissidence intellectuelle : autant de traits du pouvoir turc actuel dont Kieser remonte les racines jusqu’à Talaat. Une biographie capitale.
8. La Turquie et le fantôme arménien (Laure Marchand, Guillaume Perrier, 2013)

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Après sept ouvrages d’histoire, celui-ci change de registre — et c’est précisément ce qui fait son intérêt. Laure Marchand et Guillaume Perrier, alors correspondante du Figaro pour l’une et du Monde pour l’autre, en poste en Turquie, ont mené pendant près d’une décennie une vaste enquête de terrain sur les traces du génocide dans la Turquie d’aujourd’hui. Le résultat est un livre de reportage et de témoignages qui ne parle pas des Arméniens en 1915, mais de la manière dont leur mémoire — et parfois leurs descendants — affleure un peu partout dans le pays, un siècle plus tard.
D’Istanbul à la frontière irakienne, de la mer Noire à la Méditerranée, les deux journalistes retrouvent des survivants, des Arméniens qui ont dû se convertir à l’islam pour être épargnés, des descendants de Justes turcs qui ont risqué leur vie pour cacher des voisins arméniens. Ils rencontrent les « restes de l’épée » — surnom terrible donné à ceux et celles qui ont échappé aux tueries — et recueillent des traditions, des fragments de liturgie, des mémoires enfouies qui ont survécu à un siècle de déni et d’hostilité. Ce que le livre fait voir, concrètement, c’est une société où le non-dit est omniprésent : des familles découvrent que leur grand-mère parlait arménien en secret, des villages entiers savent que les maisons qu’ils habitent appartenaient à d’autres, des églises transformées en étables portent encore des inscriptions en alphabet arménien.
Préfacé par Taner Akçam, le livre a reçu le prix de L’Express. Il a également donné naissance à une bande dessinée documentaire, Le Fantôme arménien (Futuropolis, 2015), signée Thomas Azuélos — une autre façon d’approcher le sujet. Recommandé pour qui veut saisir non seulement ce qui s’est passé en 1915, mais ce que cela produit encore dans la Turquie contemporaine.