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Kazuo Umezu : quels sont ses meilleurs mangas d'horreur ?

Kazuo Umezu : quels sont ses meilleurs mangas d’horreur ?

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Né le 3 septembre 1936 à Kōya, dans la préfecture de Wakayama, Kazuo Umezu (ou Umezz, selon l’orthographe qu’il préférait) est l’homme à qui l’on doit l’invention même du terme « manga d’horreur ». Rien que ça. Au Japon, on le surnomme tour à tour le « dieu », le « père » ou le « maître » du genre — autant de titres honorifiques qui, pour une fois, ne relèvent pas de l’hyperbole. Son père lui racontait, à l’heure du coucher, des légendes folkloriques terrifiantes peuplées de yōkai ; on peut dire que le gamin a bien retenu la leçon. Dès l’âge de dix ans, il dessine ses premières bandes dessinées. À dix-neuf ans, en 1955, il publie ses premiers récits professionnels et se lance dans le circuit des kashihon manga, ces librairies de prêt très populaires dans le Japon d’après-guerre.

Avant de terrifier des millions de lecteur·ices, Umezu a d’abord été un pionnier de la comédie romantique avec Romansu no kusuri en 1962. Mais c’est La Femme-serpent, publiée en 1965-1966 dans un magazine pour jeunes filles, qui va propulser sa carrière et déclencher un engouement massif pour le manga d’horreur au Japon. Sa production s’étend sur plus de trois décennies et touche un lectorat varié : shōnen, shōjo, seinen — Umezu ne s’est jamais laissé enfermer dans une seule case. Il a d’ailleurs surpris tout le monde en 1976 en bifurquant vers l’humour absurde avec Makoto-chan, une comédie aux gags aussi surréels que grossiers. Car l’homme n’est pas seulement mangaka : compositeur, chanteur de rock (il sort en 1975 l’album Yami no album, littéralement « l’album des ténèbres »), vedette régulière de la télévision japonaise, il a même dirigé en 1994 une maison hantée à son nom dans le parc d’attractions du Tokyo Dome.

Excentrique assumé, éternellement vêtu de son t-shirt rayé rouge et blanc — un clin d’œil aux pirates qui le fascinaient enfant —, Umezu était aussi célèbre pour sa pose signature, le « Gwashi ! » (auriculaire et majeur repliés, les trois autres doigts tendus — essayez, c’est plus ardu qu’il n’y paraît). En 2018, il reçoit le Prix du patrimoine au Festival d’Angoulême pour le premier tome de Je suis Shingo. Depuis 1995, il avait pris sa retraite artistique, même s’il a dévoilé en 2022 une série de 101 peintures — histoire de rappeler qu’il n’avait pas chômé pendant vingt-sept ans. Kazuo Umezu s’est éteint le 28 octobre 2024, à l’âge de 88 ans, des suites d’un cancer de l’estomac. Il reposait dans son cercueil vêtu de son t-shirt iconique et de sa casquette assortie. Son influence sur des mangakas comme Junji Itō ou Minetarō Mochizuki (Dragon Head) est immense — ouvrez Tomié ou Gyo et vous verrez d’où vient Itō.

Voici sept de ses mangas d’horreur les plus iconiques.


1. L’École emportée (1972)

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Ce matin-là, Shô s’est disputé avec sa mère. Il part à l’école furieux, sans se douter qu’il ne la reverra pas de sitôt. Car en pleine journée, dans un vacarme assourdissant, l’école primaire tout entière disparaît — il ne reste derrière elle qu’un cratère béant. Pas d’explosion, pas de catastrophe naturelle : l’établissement et tous ses occupants ont été projetés dans un futur apocalyptique, au milieu d’un désert où le sable se confond avec un ciel de brumes noires. Prépublié dans le Weekly Shōnen Sunday de 1972 à 1974 et récompensé par le prix Shōgakukan en 1975, ce manga est l’un des tout premiers survival japonais, avec une dose généreuse de science-fiction.

Le plus troublant, c’est l’inversion du rapport adultes-enfants. Face à l’incompréhensible, les professeurs et le personnel de la cantine sombrent dans la folie, la violence ou le suicide. C’est aux enfants — Shô en tête, du haut de ses dix ans et de son CM2 — qu’il revient de s’organiser pour survivre. Le monsieur de la cantine, Sekiya, en apparence si gentil dans le monde civilisé, se révèle prêt à sacrifier des élèves pour sa propre survie. Le petit Yuu, trois ans à peine, embarqué par accident dans cette catastrophe, accompagne Shô dans ses épreuves — et il est difficile de ne pas s’attacher à lui.

Sous l’horreur spectaculaire, L’École emportée porte un sous-texte sur le traumatisme nucléaire japonais — le trou béant évoque la dévastation d’Hiroshima et de Nagasaki — et pose une question simple : que reste-t-il de la civilisation quand ses structures s’effondrent ? Le manga a été adapté en film en 1987 par Nobuhiko Obayashi, puis en drama télévisé en 2002 sous le titre Long Love Letter. Six tomes denses publiés chez Glénat en format bunko, réédités depuis.


2. Orochi (1969)

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Orochi est une jeune femme immortelle aux pouvoirs surnaturels — télépathie, hypnose, capacités occultes — qui traverse les siècles sans jamais vieillir. Tous les cent ans, elle plonge dans un long sommeil avant de se réveiller et de s’infiltrer dans la vie de personnes qu’elle juge « intéressantes ». Elle observe, tente parfois d’aider, mais la cruauté de l’existence finit invariablement par l’emporter. Publiée en feuilleton dans le Weekly Shōnen Sunday de juin 1969 à août 1970, cette série en neuf histoires interconnectées est disponible en France en quatre volumes chez Le Lézard noir.

Chaque chapitre fonctionne comme un conte moral sans pitié. Dans « Les Sœurs », Orochi s’immisce dans la vie de la famille Ryujin : les femmes de cette lignée sont d’une beauté surnaturelle, mais une malédiction les transforme en créatures repoussantes à leur dix-huitième anniversaire. La rivalité entre Emi, l’aînée rongée par la jalousie, et Rumi, la cadette douce et docile, ne cesse de s’envenimer. Dans « Les Os », Orochi tente de fabriquer une poupée à l’effigie du défunt mari de Tchié, une jeune veuve accablée par le malheur, et de lui insuffler la vie — l’expérience tourne au cauchemar. « Le Surdoué » met en scène le jeune Yû, grièvement blessé au cou par un cambrioleur alors qu’il n’était qu’un nourrisson, et dont les parents, traumatisés, ne se remettront jamais.

La force d’Orochi tient à la position de sa protagoniste : simple témoin de drames humains qu’elle ne peut infléchir. Là où un autre mangaka aurait fait d’elle une héroïne vengeresse ou salvatrice, Umezu la cantonne au rôle d’observatrice — ce qui rend chaque dénouement d’autant plus cruel. Son nom renvoie au légendaire serpent à plusieurs queues de la mythologie japonaise : comme la créature, elle s’insinue dans les vies sans bruit et sans laisser de prise. Un film, Orochi: Blood, a été tiré de l’une des histoires en 2008, réalisé par Norio Tsuruta.


3. Baptism (1974)

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Izumi Wakakusa est une actrice de cinéma d’une beauté légendaire — on la surnomme « la beauté éternelle ». Mais quand une horrible tache commence à ronger son visage, l’obsession de la jeunesse perdue la consume. Avec la complicité de son médecin traitant, le professeur Murakami, elle échafaude un plan monstrueux : donner naissance à une fille, Sakura, dans le seul but de se faire transplanter le cerveau dans le corps de l’enfant une fois celle-ci arrivée à l’âge voulu. Paru en feuilleton de 1974 à 1976 dans le Shōjo Comic de Shōgakukan — oui, un magazine destiné aux jeunes filles, ce qui donne le vertige —, Baptism est disponible en quatre tomes chez Glénat.

La petite Sakura grandit couvée d’attentions, sans savoir qu’elle n’est qu’un réceptacle. Quand l’opération a lieu et qu’Izumi prend possession du corps de sa fille, le récit bascule dans une horreur psychologique suffocante. Izumi-devenue-Sakura doit jouer les écolières, séduire maître Tanikawa — l’instituteur de la classe — et éliminer tous ceux qui pourraient la démasquer. Sa camarade Nakajima flaire la supercherie ; elle finira enterrée vivante. Ryōko, la meilleure amie de Sakura, refuse quant à elle de douter de celle qu’elle croit être son amie. L’histoire interroge la relation mère-fille sans le moindre garde-fou, et pose la question dès l’exergue : « Qu’est-ce qu’une mère pour sa fille ? Qu’est-ce qu’une fille pour sa mère ? »

Mais c’est le dénouement — impossible à révéler ici — qui a fait couler le plus d’encre. Tout ce que le lectorat croyait avoir compris vole en éclats dans les dernières pages, et le manga a suscité de nombreux essais critiques au Japon. Adapté en film en 1996 par Kenichi Yoshihara (inédit en France), Baptism reste sans doute le récit le plus retors d’Umezu : à la fois le plus horrible et, contre toute attente, le plus beau.


4. La Femme-serpent (1965)

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Tout commence avec une légende. Celle de l’étang d’Okameike, originaire du village de Soni dans la préfecture de Nara, qui raconte l’histoire d’une femme transformée en serpent. C’est cette terreur d’enfance — la même que son père avait semée avec ses contes de yōkai — qui a nourri la trilogie publiée dans le Shūkan Shōjo Friend entre 1965 et 1966. Trois histoires reliées entre elles — J’ai peur de maman, La Fillette tachetée et La Fillette-serpent — composent ce recueil édité en France par Le Lézard noir en un volume unique de 320 pages. Ce titre est le premier grand succès d’Umezu et celui qui a déclenché l’essor du manga d’horreur à la fin des années 1960.

Au centre de la trilogie, la petite Yumiko, dont la mère est hospitalisée à Tokyo. La femme-serpent — un yōkai inspiré de la Nure-onna du folklore, créature à tête de femme et à corps de serpent — se glisse peu à peu dans son quotidien et celui de son entourage. Belle et manipulatrice, elle hypnotise ses victimes à volonté. Dans La Fillette tachetée, Yumiko se retrouve trahie par ses propres copines, en réalité des fillettes-serpents, qui l’entraînent sous une maison de campagne des Alpes japonaises et la jettent dans un trou préparé pour elle — sa tombe, lui annoncent-elles. Imaginez l’effet sur les lectrices du Shōjo Friend en 1965. La troisième histoire, La Fillette-serpent, fait le lien avec les deux précédentes grâce au personnage de Yōko, dont le grand-père avait autrefois éborgné la femme-serpent.

Les trois volets étaient destinés à un public de jeunes filles, et ça se voit : les héroïnes arborent les codes graphiques du shōjo — grands yeux brillants, chevelure soignée, silhouettes fragiles. C’est ce décalage entre l’innocence des personnages et la brutalité de ce qu’elles subissent qui donne à La Femme-serpent toute sa force. Umezu a d’ailleurs théorisé cette idée : il trouvait la relation mère-fille fusionnelle, omniprésente dans le shōjo, foncièrement « effrayante » — et il a voulu en retourner la douceur pour la rendre monstrueuse. Deux des trois histoires ont été adaptées au cinéma au Japon.


5. La Main gauche de Dieu, la main droite du Diable (1986)

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Après Je suis Shingo, sa grande série de science-fiction publiée de 1982 à 1986, Umezu retrouve l’horreur pure avec cette anthologie de nouvelles prépubliée dans le magazine seinen Big Comic Spirits à partir de 1986 — un concentré de cauchemar, d’absurde et de gore qui va bien plus loin que tout ce qu’il avait fait jusque-là. Publié en France par Le Lézard noir en 2024, le manga enchaîne des nouvelles où la frontière entre rêve et réalité s’effrite sans prévenir.

La première histoire suit Izumi, une jeune fille, et son petit frère Sô. Chaque nuit, le garçon fait le même cauchemar : une paire de ciseaux rouillés, des visions sanglantes, des morts à venir. Car Sô semble doté d’une forme de prescience — il perçoit les événements atroces avant qu’ils ne se produisent, sans que personne ne le croie. Après la mort mystérieuse de leur professeur, emporté par la montée d’une rivière, les enfants découvrent un étrange sous-sol et des ciseaux rouillés identiques à ceux du rêve. L’engrenage ne s’arrête jamais : chaque vision plonge Sô un peu plus dans la folie, et l’horreur finit toujours par se matérialiser. On retrouve ici les motifs fétiches d’Umezu — hallucinations, body horror, lieux qui semblent servir de passerelles entre deux mondes — mais avec une violence graphique qu’il ne s’était jamais autorisée auparavant.

Ce titre, adressé à un lectorat adulte, prouve qu’Umezu n’avait rien perdu de son mordant à cinquante ans passés. Si les récits de Junji Itō vous semblent trop sages, c’est probablement par là qu’il faut commencer.


6. La Maison aux insectes (1968)

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Ce recueil de sept histoires courtes, publiées au Japon entre 1968 et 1973 dans les magazines Play Comic et Big Comic, a réintroduit Umezu auprès du lectorat français quand Le Lézard noir l’a publié en 2015 — dix ans après les éditions Glénat. Le volume est préfacé par le cinéaste Kiyoshi Kurosawa (aucun lien de parenté avec Akira), lui-même lecteur d’Umezu depuis l’école primaire. Ces histoires, destinées à un public adulte, se démarquent nettement de L’École emportée ou de La Femme-serpent par leur ancrage dans le quotidien le plus banal.

Point de monstre tentaculaire ni de créature surnaturelle ici — ou si peu. L’horreur naît de situations domestiques qui déraillent : une femme battue par son mari se prend soudain pour un insecte afin d’échapper à la violence ; une épouse surprise en flagrant délit d’adultère vit dans la terreur permanente de représailles ; un homme accusé à tort du meurtre de sa femme et de sa fille fait une expérience inexplicable à la veille de son exécution. Le couple, dans tous ses dysfonctionnements, est le sujet central de ces nouvelles. Umezu y dresse un portrait sans concession de la brutalité conjugale et du machisme ordinaire — d’autant plus percutant que ces textes datent de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

L’atmosphère de ces nouvelles évoque le fantastique européen du XIXe siècle — Maupassant, Poe, Mérimée — où l’angoisse surgit d’un détail infime et ne lâche plus. La dernière nouvelle du recueil, La Fin de l’été, enchaîne des cases presque identiques mais subtilement différentes ; on se surprend à les fixer comme on fixerait un pendule. Ce volume a été sélectionné pour le prix du patrimoine au Festival d’Angoulême en 2016.


7. Le Vœu maudit (1975)

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Second volet des recueils d’histoires courtes publiés par Le Lézard noir (après La Maison aux insectes), Le Vœu maudit rassemble sept récits dessinés entre 1975 et 1992 — soit une anthologie qui s’étend sur près de deux décennies de la carrière d’Umezu. Si le recueil précédent gravitait autour de couples ravagés par la jalousie et la cruauté sociale, celui-ci change de registre : les protagonistes sont plus jeunes, et les histoires puisent dans les terreurs de l’enfance les plus archaïques. Le monstre qui surgit quand les parents ont le dos tourné, la créature que personne ne veut croire, l’objet anodin qui se révèle maudit — Umezu sait exactement sur quels nerfs appuyer.

L’histoire qui donne son titre au recueil met en scène le petit Hitoshi, un garçon trop timide pour se faire des amis, qui fabrique une poupée et prie chaque soir pour qu’elle prenne vie. Les conséquences, bien sûr, seront atroces — et pas du tout celles qu’on anticipe. Dans une autre nouvelle, la vie de Keiichi bascule le jour où il découvre avec ses camarades un serpent géant. Le Jeûne suit une jeune femme qui enchaîne les régimes pour plaire à l’homme qu’elle aime — la chute vous coupera l’appétit pour un bon moment. Le Vieillard repose sur une situation d’apparence simple — un vieil homme tombé au fond d’un trou demande l’aide d’un enfant — mais la tension ne retombe jamais.

Ce recueil confirme qu’Umezu savait s’adresser à des publics très différents : les nouvelles ont été publiées dans des revues shōnen, shōjo et seinen. Le style graphique s’est nettement affiné par rapport à La Maison aux insectes, grâce au bond dans le temps — le trait est plus assuré, plus personnel. La postface, signée Kentarō Takekuma (collaborateur de Naoki Urasawa), rappelle une donnée qui surprend souvent de ce côté du globe : au Japon, le manga d’horreur est lu majoritairement par un public féminin.