Nice, été 1807. Dans une famille de marins ligures installée sur les quais, naît un enfant prénommé Giuseppe. Rien ne laisse alors deviner que ce fils de capitaine au cabotage va devenir, quelques décennies plus tard, l’une des figures les plus célèbres du XIXe siècle — le « héros des Deux Mondes », ce guérillero à la chemise rouge dont la silhouette enflamme les foules de Montevideo à Palerme, de New York à Londres. Corsaire pour la République du Rio Grande do Sul (une province brésilienne qui fait sécession contre l’Empire), puis chef de guerre pour les républicains uruguayens pendant la Guerre Grande de 1839-1851 (un conflit civil où s’implique militairement le dictateur argentin Juan Manuel de Rosas), il devient ensuite l’un des trois pères reconnus de l’unité italienne, aux côtés du théoricien républicain Giuseppe Mazzini et du diplomate monarchiste Camillo Cavour — trinité fondatrice dans laquelle il incarne le bras armé.
Sa contribution décisive est l’expédition des Mille : un millier de volontaires embarqués à Gênes en mai 1860, avec qui il arrache en quelques mois la Sicile et Naples aux Bourbons qui y règnent depuis un siècle, pour les rattacher au futur royaume d’Italie. À son palmarès figurent des victoires improbables (Calatafimi, Milazzo, le Volturno, et même Dijon en 1870 face aux Prussiens), et une légende que Victor Hugo, George Sand et Alexandre Dumas contribuent à bâtir de son vivant, par leurs articles et préfaces.
Républicain convaincu, adversaire farouche du pouvoir temporel du pape — qui gouverne alors Rome et les États pontificaux comme un souverain laïc —, il défend au fil de sa vie l’abolition de l’esclavage, le suffrage universel et l’émancipation des peuples opprimés. À sa mort sur son île de Caprera, en 1882, sa figure est déjà revendiquée par tous les camps politiques, de la gauche révolutionnaire aux nationalistes — et le sera plus tard encore par Mussolini lui-même.
Cinq livres permettent de prendre la mesure de ce destin hors norme, chacun depuis un angle différent. D’abord deux biographies qui campent la trame d’ensemble (Gallo, puis Milza, plus ample et plus récente), ensuite la parole de Garibaldi lui-même dans ses Mémoires, puis le témoignage direct d’un compagnon de route — Alexandre Dumas, qui suit l’expédition des Mille au jour le jour —, et enfin un essai d’historien qui prend de la hauteur pour analyser la fabrique du mythe garibaldien et sa postérité politique.
1. Garibaldi : La force d’un destin (Max Gallo, 1982)

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Le premier grand récit français consacré à Garibaldi au XXe siècle paraît à l’occasion du centenaire de la mort du général. Niçois comme son sujet, Max Gallo ne cache ni sa proximité géographique ni sa fascination : il raconte l’enfance sur les quais du port, la vocation maritime, la fuite en Amérique du Sud après une conspiration républicaine ratée en 1834, les années brésiliennes et uruguayennes, puis la grande aventure italienne jusqu’à la retraite solitaire de Caprera. Le ton tient davantage du roman historique que de la biographie savante, avec un rythme enlevé et un goût prononcé pour les scènes d’action.
C’est précisément ce parti pris narratif qui en fait une excellente entrée en matière. On suit Garibaldi au plus près, presque en caméra embarquée, sans être accablé par l’appareil critique d’un ouvrage universitaire. Gallo met en avant le dilemme central du personnage : républicain dans l’âme, Garibaldi a dû pactiser avec la monarchie piémontaise pour faire l’unité italienne — ce qui l’a obligé à remettre ses conquêtes au roi Victor-Emmanuel II et à renoncer à proclamer la République. Le livre rappelle aussi que le héros fut un homme de doutes et de défaites : deux tentatives ratées pour arracher Rome au pape (Aspromonte en 1862, où il est blessé et arrêté par l’armée italienne elle-même ; Mentana en 1867, où les troupes françaises de Napoléon III volent au secours du Saint-Siège) ; le dépit de voir sa ville natale de Nice cédée à la France par Cavour en 1860, en échange de l’aide militaire française contre l’Autriche.
Réédité depuis chez Tallandier en poche, ce titre est recommandé à qui souhaite une première immersion dans la vie du condottiere républicain, avant d’attaquer des ouvrages plus fouillés. Les lecteur·ices en quête d’analyse historiographique pointue iront chercher ailleurs ; celles et ceux qui veulent d’abord rencontrer l’homme trouveront ici un compagnon idéal.
2. Garibaldi (Pierre Milza, 2012)

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Spécialiste reconnu de l’Italie contemporaine, auteur de biographies de référence sur Mussolini, Napoléon III et Verdi, l’historien Pierre Milza publie chez Fayard, trente ans après Gallo, sa propre somme garibaldienne. Le volume fait près de 700 pages et a reçu le prix Italiques 2012. Il bénéficie d’une connaissance intime du Risorgimento (littéralement « résurrection » : le mouvement intellectuel, diplomatique et militaire qui conduit à l’unification italienne entre 1848 et 1870) et de ses principaux acteurs. Cela permet à Milza de replacer chaque épisode dans son contexte politique précis : les rivalités entre Mazzini (en exil à Londres, partisan d’une unification par la révolution populaire), Cavour (à Turin, partisan d’une unification par la diplomatie et sous l’égide du Piémont-Sardaigne) et le roi Victor-Emmanuel II ; les hésitations de Napoléon III, tiraillé entre son soutien à la cause italienne et son devoir de protection du pape face aux catholiques français ; la neutralité bienveillante des Anglais, qui laissent passer sans les intercepter les bateaux des Mille au large de la Sicile.
Les passages sud-américains, souvent expédiés dans les biographies françaises, sont ici traités avec soin. On comprend comment le jeune exilé niçois — condamné à mort par contumace en 1834 pour son rôle dans l’insurrection mazzinienne de Gênes — apprend le métier des armes dans les pampas du Rio Grande puis dans les marais de l’Uruguay, avec à ses côtés Anita, sa compagne brésilienne qui a tout quitté pour le suivre. Elle mourra d’épuisement en 1849, lors de la retraite qui suit la chute de la République romaine, cette brève expérience républicaine proclamée à Rome après la fuite du pape Pie IX et écrasée par un corps expéditionnaire français envoyé par Louis-Napoléon Bonaparte. La seconde moitié du livre suit l’épopée des Mille, la guerre franco-prussienne (où Garibaldi remporte à Dijon l’une des très rares victoires françaises de 1870-1871) et la fin de vie à Caprera, consacrée à la correspondance internationale et aux combats tardifs pour la justice sociale et le suffrage universel.
Certains lecteurs et lectrices ont reproché à Milza une tonalité parfois admirative et un ton plus lyrique qu’à son habitude — il est vrai que le « notre héros » revient à plusieurs reprises. Il n’empêche : à ce jour, c’est la biographie française la plus complète et la mieux documentée, appuyée sur une bibliographie italienne de première main. Un ouvrage de référence, à garder sous la main pour vérifier une date ou retrouver le nom d’un lieutenant de l’expédition sicilienne.
3. Mémoires (Giuseppe Garibaldi, traduction d’Alexandre Dumas, édition de 2018)

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Garibaldi a rédigé plusieurs versions de ses souvenirs, qu’il remaniait régulièrement sur son île. C’est Alexandre Dumas qui, en 1860, publie en français une traduction-adaptation restée célèbre, reprise aujourd’hui par le Mercure de France dans une édition préfacée par Sandrine Fillipetti. Lire Garibaldi par lui-même produit un effet saisissant : un narrateur direct, sans détour, qui raconte ses navigations, ses abordages, ses blessures et ses amours avec une sobriété de marin, entrecoupée de brusques envolées lyriques quand il évoque l’Italie opprimée ou la mémoire d’Anita.
Le texte intéresse à double titre. Comme document historique, il livre la version que Garibaldi souhaitait transmettre à la postérité : un républicain désintéressé, ennemi des tyrans et des prêtres, soldat par nécessité plutôt que par goût. Comme objet littéraire, il porte la signature d’Alexandre Dumas, qui a retravaillé la matière brute pour en accentuer le souffle romanesque — au point que la frontière entre autobiographie et récit d’aventures devient par endroits difficile à tracer. C’est d’ailleurs l’une des questions que les historiens italiens se posent depuis un siècle et demi : où finit Garibaldi, où commence Dumas ?
Ce flou fait aussi le charme du livre. On y lit un XIXe siècle politique vu d’en bas, depuis le pont d’un bateau ou le bivouac d’un chef de guérilla, avec des portraits d’hommes et de femmes souvent touchants. Dans l’édition originale publiée par Dumas, le texte était précédé d’un discours de Victor Hugo et d’une introduction de George Sand — rien de moins. Ces Mémoires restent la pièce centrale du dossier : impossible de s’en passer après avoir abordé les biographies modernes.
4. Viva Garibaldi ! Une odyssée en 1860 (Alexandre Dumas, 2002)

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Voici un texte longtemps resté dans l’ombre : paru en feuilleton dans le journal Le Monte-Cristo en 1862, il n’avait jamais été réuni en volume. Grand spécialiste de Dumas, Claude Schopp l’a établi et annoté pour Fayard en 2002. Le livre relate l’équipée de l’écrivain en Méditerranée au printemps et à l’été 1860, à bord de sa goélette l’Emma, au moment précis où Garibaldi lance l’expédition des Mille depuis Quarto, près de Gênes. Dumas rejoint le général à Palerme puis à Naples, et devient un témoin privilégié — et parfois acteur — de la chute du royaume des Deux-Siciles, cet État bourbon qui réunissait alors l’Italie du Sud et la Sicile sous l’autorité du roi François II.
Le texte est de nature hybride, et c’est ce qui fait tout son intérêt : on y trouve à la fois du récit de voyage à la manière des Impressions de voyage dumasiennes, du grand reportage de guerre écrit au jour le jour, et quelques passages empruntés à ses publications antérieures (Les Garibaldiens, Montevideo ou une nouvelle Troie). Dumas ne se contente pas d’observer : il trafique des armes, recrute des volontaires, négocie en coulisses, fait fonction de conseiller officieux auprès de Garibaldi devenu dictateur provisoire de Naples (dictateur au sens romain du terme — un chef investi des pleins pouvoirs pour une période de crise). Être à la fois romancier et acteur historique : position inconfortable pour un historien rigoureux, paradis pour un feuilletoniste.
Le livre, grâce à l’apparat critique soigné de Schopp, se lit à deux niveaux : celui d’une chronique immédiate de l’unification italienne vue depuis son moment le plus spectaculaire, et celui d’une mise en scène de soi par un écrivain au sommet de sa gloire, qui sait parfaitement quel parti tirer de son amitié avec le héros du moment. À lire après les Mémoires, pour mesurer comment les mêmes épisodes prennent un relief différent selon qu’ils sont racontés par le général ou par son chroniqueur attitré.
5. Garibaldi (Jérôme Grévy, 2001)

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Changement complet de registre avec ce court essai publié aux Presses de Sciences Po dans la collection Facettes. Historien de la IIIe République et des cultures politiques républicaines en Europe, Jérôme Grévy ne cherche pas à raconter une nouvelle fois la vie du personnage. Il part d’un constat simple : autour de Garibaldi s’est constituée, de son vivant déjà, une couche de légendes si épaisse qu’il devient presque impossible de démêler le vrai du fabriqué. Plutôt que de tenter ce démêlage — exercice voué à l’échec —, Grévy retourne la question et prend le mythe lui-même comme objet d’étude.
L’enquête suit trois axes. D’abord la construction de la légende, depuis les premiers récits mazziniens des années 1830 jusqu’aux images d’Épinal répandues dans toute l’Europe après 1860. Ensuite les rituels de commémoration — statues, plaques, pèlerinages à Caprera, cérémonies du 4 juillet (date anniversaire de sa naissance) — qui fixent une mémoire officielle italienne. Enfin, les récupérations politiques successives : Francesco Crispi (ancien compagnon de Garibaldi devenu président du Conseil nationaliste dans les années 1890) s’en réclame pour justifier la colonisation italienne ; Mussolini le récupère comme précurseur du fascisme ; les socialistes, de Pietro Nenni à Bettino Craxi (président du Conseil italien dans les années 1980), en font a contrario un héros de la gauche. Grévy consacre aussi quelques pages lumineuses à la réception française du personnage, notamment à une affaire peu connue en France : élu député d’Alger avec plus de 10 000 voix en 1871, après avoir servi l’armée française pendant la guerre contre la Prusse, Garibaldi voit son élection annulée par l’Assemblée nationale au motif qu’il n’est pas citoyen français — ce qui provoque la démission fracassante de Victor Hugo de son siège de député.
Ce livre offre l’outillage intellectuel que les biographies ne donnent pas : il apprend à lire les biographies elles-mêmes avec un œil critique, à repérer les scènes rebattues, à comprendre pourquoi tel épisode est magnifié et tel autre passé sous silence. C’est le point final idéal pour ce parcours de lecture — une façon élégante de refermer le dossier et de s’interroger sur ce que chaque époque a cherché à trouver dans la figure du « héros des Deux Mondes ». Sans doute pas tout à fait la même chose que nos arrière-grands-parents, et c’est précisément ce qui rend Garibaldi toujours aussi intéressant à lire.