Bordée par l’Adriatique, adossée à la Grèce au sud et aux territoires de l’ex-Yougoslavie au nord et à l’est, l’Albanie reste l’un des pays les moins connus d’Europe — et pourtant l’un de ceux dont l’histoire concentre le plus de contradictions du continent : ici se croisent l’héritage antique et la domination ottomane, le christianisme et l’islam, la construction nationale et l’échec étatique, le totalitarisme et la transition démocratique.
Héritière des Illyriens, un peuple indo-européen présent dans les Balkans depuis le IIᵉ millénaire av. J.-C., l’Albanie est christianisée dès les premiers siècles de notre ère — bien avant les Slaves, qui ne s’installent dans la région qu’aux VIᵉ-VIIᵉ siècles. Sous la domination ottomane (XVᵉ-XIXᵉ siècle), pourtant, les Albanais deviennent le peuple balkanique le moins réfractaire à l’islamisation : environ deux tiers d’entre eux se convertissent, souvent par pragmatisme — la conversion donne accès aux fonctions administratives et militaires de l’Empire.
Quand les Albanais entreprennent de fonder leur propre État, au début du XXᵉ siècle, ils constituent la seule nation majoritairement musulmane d’Europe à mener ce combat. Mais cette division entre musulmans, orthodoxes et catholiques empêche longtemps l’émergence d’une conscience nationale unifiée — contrairement aux Serbes ou aux Grecs, fédérés autour de l’orthodoxie, les Albanais ne disposent d’aucun marqueur religieux commun. Lorsque l’Empire ottoman se disloque en 1912-1913, le prix à payer est immédiat : le Kosovo, haut lieu de la lutte pour l’indépendance albanaise, est attribué à la Serbie. Pire, l’existence même d’un peuple albanais est contestée : les musulmans sont assimilés à des « Turcs », les orthodoxes à des « Grecs », les catholiques du Nord à des « Latins », comme si chaque communauté confessionnelle relevait d’une nation voisine.
Le XXᵉ siècle ne ménage guère ce petit pays. Durant l’entre-deux-guerres, l’improbable roi Zog tente de bâtir un État moderne, mais l’Italie fasciste annexe le pays en 1939. Après 1944, Enver Hoxha instaure l’un des régimes totalitaires les plus fermés de la Guerre froide. L’Albanie rompt avec la Yougoslavie de Tito en 1948 (parce que Hoxha reste fidèle à Staline quand Tito s’en éloigne), avec l’URSS en 1961 (parce que Khrouchtchev dénonce le stalinisme), puis avec la Chine de Mao en 1978 (parce que Pékin se rapproche des États-Unis). Chaque rupture enfonce le pays davantage dans la solitude, jusqu’à un enfermement total : frontières hermétiques, athéisme d’État, et quelque 700 000 bunkers en béton disséminés sur tout le territoire par un régime obsédé par la menace d’une invasion étrangère. La chute du communisme en 1991 ouvre une période de transition chaotique, et l’indépendance du Kosovo en 2008 referme — en partie — un cycle historique entamé un siècle plus tôt.
Pour qui souhaite comprendre cette trajectoire, voici une sélection de six ouvrages en langue française. Ils couvrent des périodes et des angles différents, de l’Antiquité illyrienne à l’indépendance du Kosovo.
1. Albanie. Le pays des aigles (Pierre Cabanes, 1994)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Pierre Cabanes est professeur d’histoire ancienne, fondateur de la Mission épigraphique et archéologique française en Albanie et responsable des fouilles d’Apollonia d’Illyrie — une cité coloniale grecque fondée au VIᵉ siècle av. J.-C. sur la côte albanaise, dont l’étude avait été interrompue par la Seconde Guerre mondiale. Spécialiste de l’Illyrie méridionale et de l’Épire (la région montagneuse à cheval entre l’Albanie et la Grèce actuelles), il a pu séjourner régulièrement en Albanie dès 1976, alors que le régime hoxhiste interdisait l’entrée du pays à la quasi-totalité des étrangers. Le sous-titre du livre, « le pays des aigles », reprend l’étymologie populaire de Shqipëria, le nom que les Albanais donnent à leur propre pays.
L’ouvrage parcourt l’histoire de l’Albanie depuis l’Antiquité jusqu’à la période contemporaine, mais c’est sur les strates anciennes du territoire qu’il se révèle le plus précieux : civilisations illyriennes, cités coloniales grecques (Apollonia, Épidamne-Dyrrachion), empreinte romaine puis byzantine — autant de couches que seul un archéologue de terrain peut restituer avec cette précision. Cabanes montre comment ces héritages successifs ont façonné les paysages, les villes et les structures sociales du pays. Préfacé par Ismail Kadaré — le plus grand écrivain albanais contemporain, dont les romans (Le Général de l’armée morte, Le Palais des rêves, Chronique de la ville de pierre) ont fait connaître l’Albanie hors de ses frontières —, le livre bénéficie d’une caution littéraire de premier ordre. Si vous découvrez l’histoire albanaise, ce bouquin offre un socle solide, en particulier sur les périodes les plus reculées.
2. Aux origines du nationalisme albanais. La naissance d’une nation majoritairement musulmane en Europe (Nathalie Clayer, 2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), Nathalie Clayer est l’une des meilleures spécialistes de l’histoire ottomane et post-ottomane des Balkans. Cet ouvrage imposant — près de 800 pages — ne s’adresse pas seulement aux spécialistes de l’Albanie. Il apporte une contribution fondamentale à la compréhension du nationalisme en général, dans la lignée des travaux de Benedict Anderson (qui a montré comment les nations sont des « communautés imaginées »), d’Eric Hobsbawm et d’Ernest Gellner (qui ont analysé le nationalisme comme un phénomène moderne lié à l’industrialisation et à la construction étatique). Traduit en albanais, en grec, en turc et en macédonien, l’ouvrage a largement dépassé le lectorat francophone.
La thèse centrale est la suivante : l’« albanisme » — c’est-à-dire l’affirmation d’une identité albanaise au sens politique — ne naît pas d’un seul coup en 1878 lors de la Ligue de Prizren (une assemblée de chefs albanais réunis dans cette ville du Kosovo pour s’opposer au démembrement de leurs territoires par les puissances européennes), contrairement à ce qu’affirme l’historiographie nationaliste. Nathalie Clayer montre que cette identité se forme de manière diffuse, sur plusieurs décennies, dans des lieux aussi éloignés qu’Istanbul, Ioannina (en Épire), la Roumanie, l’Italie et l’Égypte. Le déclencheur est à chaque fois le même : quand l’Empire ottoman perd un territoire au profit d’un nouvel État chrétien (la Grèce en 1830, la Serbie, la Bulgarie…), les musulmans qui y vivent sont persécutés ou expulsés. Les Albanais musulmans comprennent alors que leur survie dépend de la défense d’un territoire propre, et non plus de la seule appartenance à l’Empire.
L’un des apports décisifs du livre est de montrer que l’espace albanais est loin d’être homogène. Les divisions internes sont profondes : le sandjak de Shkodër (une subdivision administrative ottomane, dans le nord de l’Albanie actuelle), bastion du catholicisme et de l’islam sunnite, est structuré par les clans montagnards ; le vilayet de Kosovo (une province plus vaste), peuplé de communautés très diverses, obéit à la loi des chefs locaux ; le vilayet de Ioannina, au sud, se définit face à — et parfois avec — l’hellénisme voisin. L’albanité ne se décline donc pas au singulier : elle prend des formes multiples, parfois rivales, dont les tensions se prolongent dans les Balkans d’aujourd’hui.
3. Une histoire en travelling de l’Albanie (1920-1939). Avec, au-delà et en-deçà de l’État (Nathalie Clayer, 2022)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Avec ce second ouvrage consacré à l’Albanie, Nathalie Clayer se concentre sur la formation de l’État albanais durant l’entre-deux-guerres — deux décennies décisives et pourtant peu traitées par l’historiographie francophone. Le titre emprunte au vocabulaire cinématographique : plutôt que de fixer son regard sur les seules institutions officielles (le Parlement, les ministères, l’armée), l’historienne déplace sa « caméra » en permanence, pour saisir ce qui se joue aussi à l’échelle des clans, des familles et des réseaux économiques transfrontaliers.
Le résultat est un livre qui aborde des sujets très variés et souvent inattendus : l’exploitation des forêts et les intérêts économiques italiens qui en découlent, l’émancipation des femmes dans la classe moyenne urbaine (à travers le parcours d’une jeune Albanaise éduquée), les rapports financiers entre le roi Zog et l’Italie de Mussolini, ou encore les conflits autour de la propriété foncière en zone rurale. Chacun de ces sujets révèle les tensions qui traversent un État jeune, fragile et soumis à des pressions contradictoires : celles des clans, des notables locaux, des puissances étrangères et d’une administration encore balbutiante. Ce qui se dessine est un État en construction permanente, qui ne fonctionne jamais selon ses seules règles officielles, mais négocie sans cesse avec les pouvoirs locaux et les ingérences étrangères.
Un ouvrage exigeant, qui s’adresse avant tout à un lectorat familier de l’histoire des Balkans ou de la construction des États-nations.
4. Albanie, la solitude d’un destin. De l’occupation ottomane à la disparition d’Enver Hoxha (Sébastien Vilmot, 2018)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Sébastien Vilmot embrasse ici cinq siècles d’histoire albanaise, de la domination ottomane à la mort d’Enver Hoxha en 1985. Le titre dit l’essentiel : la solitude est la constante de l’histoire albanaise. Occupée puis lâchée par les Ottomans, ignorée par Bismarck lors du Congrès de Berlin en 1878 (où les grandes puissances européennes redessinent les frontières balkaniques sans tenir compte des revendications albanaises), abandonnée par la Société des Nations dans les années 1920, annexée par l’Italie fasciste en 1939, l’Albanie finit par se marginaliser elle-même au sein du bloc communiste, jusqu’à un isolement sans équivalent en Europe.
L’essai accorde une place importante aux figures qui incarnent les paradoxes albanais. Skanderbeg (1405-1468), d’abord : noble albanais élevé à la cour ottomane, il se retourne contre l’Empire et mène durant vingt-cinq ans une résistance armée qui fait de lui un héros national, encore omniprésent dans la mémoire collective. Le roi Zog, ensuite : chef de clan devenu monarque, il prête serment sur la Bible et le Coran — un geste inédit, à l’image d’un pays partagé entre trois confessions —, séduit les cours royales européennes, mais fuit devant l’invasion italienne de 1939. Enver Hoxha, enfin, dont la dictature coupe le pays du monde durant quatre décennies.
Si vous cherchez une synthèse accessible sur l’Albanie moderne, de l’ère ottomane à la fin du communisme, c’est sans doute par ce bouquin qu’il faut commencer.
5. Enver Hoxha : Albanie, les années rouges (1944-1991) (Bertrand Le Gendre, 2024)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Journaliste, essayiste et rédacteur en chef au Monde, Bertrand Le Gendre consacre cet essai biographique à l’une des figures les plus méconnues du totalitarisme européen. Enver Hoxha a dirigé l’Albanie de 1944 à sa mort en 1985, mais le régime qu’il a fondé lui a survécu jusqu’en 1991. Très peu d’historiens s’étaient jusqu’ici penchés sur la psychologie et la trajectoire personnelle de ce dictateur atypique. Hoxha est un homme élégant, francophone, formé à l’université de Montpellier dans les années 1930, fervent admirateur de Robespierre. De retour en Albanie, il enseigne le français avant de prendre la tête du mouvement communiste. Les milliers de pages qu’il publie au fil de sa vie — mémoires, discours, soliloques idéologiques, la plupart traduits ou directement écrits en français — constituent la principale source pour qui tente de comprendre sa vision du monde. Seulement, Hoxha inspirait une telle crainte que personne dans son entourage n’a laissé de témoignage indépendant.
Le Gendre retrace la formation intellectuelle du dictateur, son rôle dans la résistance antinazie, son accession au pouvoir et la mise en place d’un totalitarisme où l’absurde côtoie les pires exactions. Mais l’un des chapitres les plus éclairants porte sur le soutien dont Hoxha a joui en France : des militants maoïstes, certes, mais aussi des personnalités au-dessus de tout soupçon et des « touristes politiques » — ces étudiants qui, durant leurs vacances d’été, venaient chercher en Albanie un modèle de société idéale, et revenaient enchantés. Cette fascination française pour le régime s’inscrit dans une longue lignée — de Diderot, qui chantait les louanges de Catherine II, aux compagnons de route de l’URSS stalinienne — et elle éclaire autant l’histoire de l’aveuglement intellectuel en France que celle de l’Albanie elle-même.
6. Histoire des Albanais. Des Illyriens à l’indépendance du Kosovo (Serge Métais, 2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Docteur en sciences économiques et maître de conférences, Serge Métais a quitté l’université au début des années 1990 pour travailler en Europe de l’Est, ce qui l’a amené à connaître les Balkans de l’intérieur. Son livre, publié chez Fayard et traduit en albanais comme en bulgare, couvre l’ensemble de l’histoire du peuple albanais, des Illyriens de l’Antiquité jusqu’aux lendemains de la guerre du Kosovo (1998-1999) et à la perspective de l’indépendance.
Le parti pris du livre est de centrer le récit non pas sur l’État albanais, mais sur le peuple albanais dans son ensemble — une distinction qui change la donne. Les Albanais, en effet, ne vivent pas seulement en Albanie : ils forment la majorité de la population au Kosovo, représentent une minorité importante en Macédoine du Nord et au Monténégro, et constituent des communautés dispersées à travers les Balkans et l’Europe. Écrire l’histoire des Albanais plutôt que celle de l’Albanie, c’est donc prendre en compte un espace bien plus vaste que les frontières du petit État balkanique.
Métais retrace les siècles de domination ottomane, l’échec de la reconnaissance nationale en 1913, la terreur hoxhiste, puis l’effondrement yougoslave et la guerre du Kosovo — où les forces serbes de Milošević mènent une campagne de nettoyage ethnique contre la population albanaise, interrompue par l’intervention militaire de l’OTAN en 1999. Métais conclut par un plaidoyer en faveur de la reconnaissance internationale du Kosovo et d’un rapprochement entre l’Albanie et l’Union européenne — deux perspectives qui se sont, en partie, concrétisées depuis.