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Que lire sur Catherine II ?

Que lire sur Catherine II ?

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Née en 1729 à Stettin, Sophie d’Anhalt-Zerbst est une obscure princesse allemande issue d’une maison désargentée. Rien ne la prédestine au trône de la plus grande puissance continentale d’Europe, si ce n’est l’ambition lucide qu’elle affiche très tôt et le hasard dynastique qui la conduit à Saint-Pétersbourg en 1744 pour épouser l’héritier présomptif, le futur Pierre III — un grand-duc immature, passionné par l’armée prussienne et ouvertement hostile à la culture russe qu’il est censé incarner. Convertie à l’orthodoxie, rebaptisée Catherine, elle apprend le russe, s’imprègne de la cour des Romanov et patiente dix-huit années aux côtés d’un mari qui la méprise. En juillet 1762, à peine six mois après son accession au trône, Pierre III se met à dos l’Église orthodoxe, la noblesse et la Garde impériale en concluant une paix séparée avec la Prusse, alors ennemie de la Russie ; Catherine saisit l’occasion, fédère autour d’elle les officiers de la Garde (dont son amant Grigori Orlov et son frère Alexis), et renverse son époux. Celui-ci meurt une semaine plus tard, étranglé par Alexis Orlov et ses complices.

Commence alors un règne de trente-quatre ans. Catherine II correspond avec Voltaire et Diderot, prend successivement une douzaine de favoris officiels, mène deux guerres victorieuses contre l’Empire ottoman qui agrandissent la Russie de plusieurs centaines de milliers de kilomètres carrés, annexe la Crimée en 1783, participe avec la Prusse et l’Autriche aux trois partages qui rayent progressivement la Pologne de la carte (1772, 1793, 1795), promulgue une législation ambitieuse sans parvenir à abolir le servage — ce système proche de l’esclavage qui attache les paysans à la terre et à leur propriétaire —, et installe durablement la Russie parmi les grandes puissances européennes. Elle meurt d’une attaque cérébrale en 1796.

Les livres qui suivent sont classés selon une logique progressive. Les deux premiers offrent un contact synthétique puis un récit biographique classique ; viennent ensuite deux biographies de référence pour comprendre les ressorts du règne ; un cinquième livre se concentre sur la relation avec Potemkine ; les deux derniers donnent directement la parole à l’impératrice.


1. Catherine II de Russie : Le sexe du pouvoir (Thierry Sarmant et Jean-Pierre Sarmant, 2022)

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Publié dans la collection Destins des éditions Calype, ce petit volume d’une centaine de pages est une entrée en matière rapide et sérieuse. Archiviste paléographe et conservateur au musée Carnavalet, Thierry Sarmant a notamment signé une biographie remarquée de Louis XIV et un Pierre le Grand chez Perrin ; il s’associe ici à Jean-Pierre Sarmant, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale.

Le titre annonce la couleur : les auteurs placent la question du genre au centre de leur analyse. Catherine a régné plus longtemps qu’aucun autre souverain russe de son siècle, et son gouvernement est l’un des plus longs gouvernements féminins de l’histoire mondiale. L’identité féminine de la tsarine a-t-elle infléchi sa manière de régner, ou bien le pouvoir absolu efface-t-il les différences ? La réponse proposée écorne l’image du « despote éclairé » — cette figure de souverain absolu qui utilise son pouvoir pour imposer par le haut des réformes inspirées par les Lumières. Catherine s’avère beaucoup plus calculatrice et brutale que sa correspondance avec Voltaire ne le laisse deviner : elle durcit le servage dans les nouveaux territoires, entretient une police politique redoutée (la Chancellerie secrète), et reste en toute lucidité consciente de l’usage politique qu’elle fait de son image.

Format court, propos ramassé, bibliographie : un bon cadrage avant d’attaquer les volumes plus épais.


2. Catherine la Grande (Henri Troyat, 1977)

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Couronnée par le prix des Ambassadeurs en 1978, cette biographie signée par l’académicien d’origine russe — Troyat est né à Moscou en 1911 et s’est exilé en France avec sa famille après la révolution de 1917 — demeure près d’un demi-siècle après sa parution l’une des lectures grand public les plus sûres sur l’impératrice. Le talent de conteur de l’auteur transforme la biographie en un quasi-roman historique, ce qui n’est pas toujours le cas dans le genre ; il a d’ailleurs consacré le même traitement à Pierre le Grand, Ivan le Terrible et plusieurs autres Romanov.

Le propos couvre toute la vie de Sophie d’Anhalt-Zerbst, de l’enfance allemande à la mort à Saint-Pétersbourg : la cour d’Élisabeth, le mariage raté avec Pierre III, le coup d’État de 1762, les guerres turques, le ballet des favoris, et la révolte de Pougatchev — un cosaque de la Volga qui se fait passer pour Pierre III ressuscité et soulève entre 1773 et 1775 les paysans de l’Oural et de la basse Volga dans la plus grande insurrection populaire du siècle, réprimée dans le sang après deux ans de combats. Troyat ne cherche pas à renouveler l’historiographie : il synthétise les travaux disponibles à la fin des années 1970, s’appuie largement sur les Mémoires de Catherine et sur sa correspondance, et propose un portrait d’une femme qu’il qualifie de « roc de volonté » — travailleuse acharnée, pudibonde en paroles mais d’un insatiable tempérament, amie des philosophes des Lumières et autocrate sans concession dans l’exercice du pouvoir.

Le livre n’a pas d’appareil critique (ni notes de bas de page, ni références aux sources) et la reconstitution des scènes intimes verse parfois dans le romanesque. C’est précisément cette fluidité qui en fait un excellent deuxième jalon : une fois les enjeux du premier livre posés, la chronologie et les personnages se mettent en place d’eux-mêmes.


3. Catherine II : Un âge d’or pour la Russie (Hélène Carrère d’Encausse, 2002)

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Parue chez Fayard sous la plume de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, spécialiste reconnue du monde russe, cette biographie de près de six cents pages fait figure de référence francophone pour qui veut sérieusement entrer dans le règne. L’autrice ne cherche pas à séduire par l’anecdote : elle veut comprendre ce que Catherine a réellement apporté à la Russie, et défaire une réputation tenace — celle du « Tartuffe en jupons » lancée par Pouchkine, qui accusait la tsarine d’avoir joué les souveraines éclairées pour la galerie européenne tout en pratiquant en réalité l’autocratie la plus classique.

Le fil directeur est explicite : démontrer que Catherine a gouverné en son propre nom, et non sous l’influence de ses favoris successifs comme l’avaient prétendu beaucoup de biographes du XIXe siècle. L’autrice suit pas à pas les grands dossiers. La Commission législative de 1767, d’abord, cette assemblée de plus de cinq cents députés venus de tout l’Empire que Catherine convoque pour rédiger un nouveau code de lois à partir d’une Instruction de sa main inspirée de Montesquieu et de Beccaria — commission qu’elle suspend sans résultat deux ans plus tard, en profitant du déclenchement de la guerre contre les Turcs pour ne jamais la réunir de nouveau. Les réformes administratives ensuite, qui réorganisent le territoire en gouvernorats et renforcent le pouvoir local de la noblesse. Les guerres contre les Turcs, les partages de la Pologne, la révolte de Pougatchev. Et surtout la question du servage, point de tension central du règne : Catherine est sincèrement choquée par l’inhumanité de cette institution, mais elle finit par distribuer des centaines de milliers de serfs supplémentaires à la noblesse, parce que son pouvoir repose sur cette même noblesse et qu’elle ne peut se permettre de la heurter sans se mettre en danger.

L’ouvrage demande de l’endurance : sa volonté d’exhaustivité produit des passages denses. Mais il donne le cadre d’analyse qu’une biographie purement narrative ne peut offrir, et replace le règne dans la longue durée de l’histoire russe.


4. Catherine II : Le courage triomphant (Francine-Dominique Liechtenhan, 2021)

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Directrice de recherche au CNRS et spécialiste de la Russie moderne — elle a aussi signé des biographies d’Élisabeth Ire de Russie et de Pierre le Grand —, Francine-Dominique Liechtenhan propose avec ce volume paru chez Perrin la biographie de référence la plus récente en langue française. Forte de 480 pages et nourrie d’un travail direct dans les archives russes, elle bénéficie de deux décennies de recherches supplémentaires par rapport à la biographie de Carrère d’Encausse, notamment en matière de relations diplomatiques, de politique culturelle et de circulation des idées entre Saint-Pétersbourg et l’Europe occidentale.

Le portrait est celui d’une autocrate assumée, ouvertement fière de l’être. À l’intérieur, son pragmatisme réformateur bute constamment sur la résistance de la haute société, peu disposée à renoncer à ses privilèges — à commencer par la propriété des serfs et le quasi-monopole des charges publiques. À l’extérieur, Liechtenhan documente sans fard l’expansion territoriale : les deux guerres russo-turques permettent la conquête des rives nord de la mer Noire et l’annexion de la Crimée en 1783 (réalisation d’une ambition vieille de deux siècles dans la diplomatie russe), tandis que les trois partages successifs font disparaître purement et simplement la Pologne en tant qu’État — le tout sans que les chancelleries européennes y trouvent grand-chose à redire.

Les deux biographies se complètent plus qu’elles ne se concurrencent. On peut aussi aborder Liechtenhan en premier, si l’on préfère la recherche la plus actuelle à la synthèse devenue classique.


5. La Grande Catherine et Potemkine : Une histoire d’amour impériale (Simon Sebag Montefiore, 2013)

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Traduit de l’anglais chez Calmann-Lévy (l’édition originale date de 2000), ce livre de l’historien britannique Simon Sebag Montefiore — également auteur de biographies remarquées de Staline et d’un volume sur les Romanov — se concentre sur la relation entre l’impératrice et Grigori Potemkine : officier de la Garde repéré dès le coup d’État de 1762, amant officiel de Catherine à partir de 1774, probablement son époux secret à partir de la même année, et surtout véritable co-régent pendant près de deux décennies.

Nourri de correspondances intimes que l’auteur est allé chercher dans les archives russes, le livre réhabilite Potemkine, longtemps caricaturé en favori dispendieux et en inventeur des fameux « villages Potemkine » — ces façades de carton-pâte qu’il aurait fait dresser lors du voyage de Catherine en Crimée en 1787 pour lui masquer la misère réelle des nouveaux territoires. La légende, propagée à l’époque par le diplomate saxon Georg von Helbig, est largement infondée ; Montefiore restitue un personnage autrement plus consistant : stratège de l’annexion de la Crimée, fondateur des villes de Kherson, Nikolaïev et Sébastopol, administrateur du Sud de l’Empire, diplomate inventif, personnalité excessive en tout.

Le récit est tourbillonnant. On y croise les fêtes de cour, les intrigues diplomatiques, les favoris intermédiaires — Potemkine, devenu trop indispensable politiquement pour rester amant exclusif, recrute lui-même certains des remplaçants de Catherine dans son lit, moyen habile de garder la main sur l’entourage intime de l’impératrice — et les lettres enfiévrées où les deux protagonistes se disputent puis se réconcilient, jusqu’à la mort de Potemkine en 1791. Certain·es lecteur·ices regretteront que le titre français insiste sur la dimension sentimentale alors que le livre est autant une biographie politique. C’est précisément ce qui en fait un complément utile aux biographies précédentes : on y voit Catherine gouverner avec quelqu’un, et non plus seule face à son empire.


6. Mémoires (Catherine II, édition Rivages poche, 2024)

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Catherine II commence à rédiger ses Mémoires en 1771, les reprend en 1791, et y travaille par intermittence jusqu’à la fin de sa vie. Rédigés en français — la langue de culture des élites russes du temps —, ils n’ont jamais été publiés de son vivant : son fils Paul, devenu Paul Ier, en conserve secrètement les manuscrits à sa mort. C’est l’exilé russe Alexandre Herzen qui en donne une première édition à Londres en 1858, au grand embarras du pouvoir tsariste : Catherine y suggère à mots couverts que Paul Ier a été conçu non pas de Pierre III mais de son premier amant Sergueï Saltykov — une allégation qui, si on la prend au sérieux, rend illégitime toute la descendance des Romanov depuis Paul, c’est-à-dire l’ensemble de la dynastie régnante au moment de la publication. La récente édition de poche établie par Linda Gil chez Rivages rend ce texte de nouveau facilement accessible, avec des fragments finaux jusqu’alors inédits en français.

Le récit s’arrête peu avant le coup d’État de 1762. Catherine y raconte son arrivée en Russie à quinze ans, son éducation autodidacte (elle lit Plutarque, Montesquieu, Bayle, Voltaire), la cour d’Élisabeth, son mariage malheureux avec un grand-duc qu’elle décrit comme « infantile » et dépourvu de jugement, et la montée progressive de son ambition politique. La mémorialiste construit sciemment son image : elle présente Pierre III comme son antithèse absolue (immature, étranger aux intérêts de la Russie, incapable de régner) pour préparer en creux la légitimité de son propre avènement. Elle passe vite sur le plaisir mais s’attarde longuement sur le corps, la maladie, l’équitation, et livre quelques scènes saisissantes — une séance d’arrachage de dents particulièrement éprouvante, ou une nuit de noces qu’elle interrompt net sur la phrase « je restai seule plus de deux heures, ne sachant ce qu’il me convenait de faire ». La version personnelle du coup d’État lui-même, curieusement rédigée à la troisième personne, ne figure qu’en annexe.

Lire ces pages après quatre biographies change le regard. On voit comment Catherine veut être lue, ce qu’elle choisit de dire, ce qu’elle passe sous silence, et l’on mesure la part de construction que comporte toute autobiographie.


7. Voltaire – Catherine II : Correspondance 1763-1778 (Voltaire et Catherine II, édition Non Lieu, 2006)

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Présentée et annotée par le slaviste Alexandre Stroev aux éditions Non Lieu, cette correspondance couvre quinze années d’échanges entre le patriarche de Ferney (surnom donné à Voltaire du fait de sa résidence à Ferney, près de Genève, où il vit de 1759 à 1778) et la tsarine, de la première lettre de 1763 à la dernière missive de Voltaire datée du 13 mai 1778, quelques semaines avant sa mort. Stroev propose un texte à l’orthographe modernisée, un appareil critique renouvelé et des annexes épistolaires inédites.

La relation est d’emblée intéressée des deux côtés, et parfaitement assumée. Voltaire cherche depuis toujours un souverain philosophe à conseiller : il s’est brouillé avec Louis XV, il a quitté la cour de Frédéric II de Prusse après trois années orageuses, et Catherine se présente au bon moment. La tsarine, de son côté — qui a aussi racheté en 1765 la bibliothèque du pauvre Diderot pour le tirer d’affaire, lui a laissé les livres en usage à Paris, et lui a versé un salaire annuel pour qu’il soit officiellement le bibliothécaire de ses propres livres —, obtient en retour ce qui n’a pas de prix : la réputation européenne de protectrice des Lumières, fabriquée par le plus grand publiciste du siècle. Chacun flatte l’autre en toute lucidité.

Voltaire ironise sur la flotte française, exalte les victoires russes sur les Turcs, approuve sans sourciller le premier partage de la Pologne ; Catherine minimise l’ampleur de la révolte de Pougatchev et feint la modestie de la disciple devant son maître. Le ton évolue : séduction, complicité quasi hebdomadaire, puis espacement à partir de 1774, année où Diderot débarque à Saint-Pétersbourg pour un séjour de cinq mois et où Grimm prend progressivement le relais épistolaire. « Votre Majesté Impériale m’a planté là pour Diderot ou pour Grimm », écrit Voltaire, faussement dépité. On referme le volume avec l’impression d’avoir assisté à une opération de communication réciproque, menée au plus haut niveau intellectuel du siècle.