Le manga d’horreur est un genre à part, avec ses codes, ses maîtres, son langage graphique. Son histoire remonte aux années 1960, quand un certain Kazuo Umezu — surnommé depuis « le dieu du manga d’horreur » — a eu l’idée d’injecter de l’épouvante dans les pages des magazines shōjo, ces revues destinées aux jeunes filles. Le résultat ? Des récits où la figure maternelle devenait une menace, où l’enfance perdait brutalement son innocence.
Le genre s’est ensuite structuré autour de deux grands courants : d’un côté, l’horreur psychologique, héritière du folklore et des fantômes japonais (les fameux yūrei) ; de l’autre, l’ero-guro, abréviation d’« érotique-grotesque », un mouvement né dans les années 1920 et ressuscité en manga par des artistes comme Suehiro Maruo et Hideshi Hino. Entre les deux, d’autres auteur·ices ont construit leur propre registre, de Junji Ito — devenu une icône mondiale — à des figures plus confidentielles comme Shintarō Kago ou Masaaki Nakayama.
Spirales maléfiques, vampires, écoles projetées dans le néant, serial killers découpés en deux : le manga d’horreur couvre un territoire immense. Voici quinze titres de référence pour vous y aventurer.
1. Tomié (Junji Ito, 1987)

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Tomié Kawakami est belle. Fatalement belle. Reconnaissable à ses longs cheveux noirs et à son grain de beauté sous l’œil gauche, elle exerce sur les hommes une fascination irrésistible qui les pousse invariablement au meurtre — un meurtre dirigé contre elle-même. Mais tuer Tomié ne sert à rien : elle revient, toujours. C’est le principe d’une hydre en uniforme scolaire.
Tomié occupe une place singulière dans l’histoire du manga d’horreur, puisqu’il s’agit de la toute première publication de Junji Ito. En 1987, le jeune prothésiste dentaire (oui, vous avez bien lu) soumet ce récit au concours du magazine Monthly Halloween, un shōjo spécialisé dans l’horreur — un sous-genre qui peut surprendre vu d’Europe, mais qui s’inscrit dans une longue tradition japonaise où le féminin et l’occulte sont étroitement liés. Le jury, présidé par nul autre que Kazuo Umezu, lui décerne une mention honorable. La série s’étend ensuite sur treize ans (1987–2000), et Ito y affine progressivement son art : les premiers chapitres trahissent un trait encore hésitant, mais Tomié, elle, est déjà là tout entière : froide, séduisante, monstrueuse.
Avec pas moins de neuf films en prise de vue réelle tournés entre 1998 et 2011, Tomié est devenue un pilier de la pop culture japonaise. Le personnage fonctionne comme une allégorie du désir masculin poussé à son point de rupture : les hommes qui croisent son chemin deviennent de simples marionnettes, pris entre l’adoration et la pulsion destructrice. En France, l’intégrale a été rééditée chez Mangetsu en 2021 avec une préface du réalisateur Alexandre Aja (Haute Tension, Crawl) — signe que Tomié a depuis longtemps quitté le seul territoire du manga.
2. Spirale (Junji Ito, 1998)

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Dans la petite ville côtière de Kurouzu, coincée entre la mer et les montagnes, une obsession collective se propage : celle de la spirale. Tout commence quand le père de Shuichi, l’un des personnages centraux, se met à collecter frénétiquement tout objet en forme de spirale, jusqu’à y laisser sa raison — et sa vie, son corps retrouvé tordu en une forme impossible. Sa femme, traumatisée, sombre à son tour. Puis c’est la ville entière qui bascule : tornades, cheveux qui s’enroulent en vrilles dévorantes, lycéens dont le corps se mue lentement en coquille d’escargot. Kirié Goshima, la narratrice, assiste à cette contamination géométrique avec un mélange de stupeur et d’agacement presque comique — elle semble parfois plus exaspérée qu’effrayée, et c’est l’un des charmes du récit.
Junji Ito a raconté que l’idée lui était venue alors qu’il dessinait de longues maisons japonaises traditionnelles (nagaya), qu’il a voulu imbriquer en spirale pour en étirer la longueur à l’infini. Il cite aussi H.P. Lovecraft comme influence majeure : la montée progressive de la malédiction reproduit la mécanique lovecraftienne, cette sensation d’étouffement face à une force totalement indifférente à l’humain. Le manga a été prépublié dans le Big Comic Spirits entre 1998 et 1999, et a frôlé l’Eisner Award en 2003. Adapté en film dès 2000 (avant même la fin de sa publication), il a aussi donné naissance en 2024 à un anime en noir et blanc diffusé sur Max, salué pour sa fidélité au matériau d’origine. Avec Spirale, Ito a prouvé qu’une simple forme géométrique pouvait devenir une source de terreur — et qu’on ne regarde plus jamais un coquillage de la même façon après l’avoir lu.
3. L’Île Panorama (Suehiro Maruo, 2008)

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Hirosuke Hitomi est un écrivain raté, nourri aux nouvelles d’Edgar Poe, sans perspective d’avenir. Quand il apprend la mort d’un riche magnat qui lui ressemble trait pour trait, il conçoit un plan aussi audacieux que tordu : usurper l’identité du défunt pour disposer de sa fortune et réaliser son rêve le plus fou — bâtir un paradis terrestre sur une île isolée. Un Éden personnel, peuplé de merveilles architecturales, de jardins sous-marins et de danseuses dénudées. Mais l’imposture a un prix, et la paranoïa du faux ressuscité ne tarde pas à le ronger — en particulier face à l’épouse du mort, qui le scrute avec une insistance troublante.
Ce manga est l’adaptation du roman éponyme de Ranpo Edogawa, publié en 1926. Le pseudonyme de cet écrivain est lui-même un jeu phonétique en japonais sur « Edgar Allan Poe » (Edo-ga-wa Ran-po), ce qui donne à ce récit une épaisseur intertextuelle peu commune : une idée de Poe, filtrée par Ranpo, puis mise en images par Maruo. Le résultat a été couronné par le prix culturel Osamu Tezuka en 2009 et le Grand Prix de l’Imaginaire en 2011. On est ici dans un registre plus contemplatif que dans les autres titres de Maruo : chaque planche de l’île ressemble à un tableau, quelque part entre l’Art nouveau et le délire onirique. C’est le titre idéal pour découvrir l’univers de Maruo sans y entrer par la porte la plus violente — même si, rassurez-vous, le malaise n’est jamais très loin.
4. Tomino la maudite (Suehiro Maruo, 2014)

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Un soir d’hiver, les jumeaux Shoyu et Miso — un garçon et une fille — sont abandonnés par leur mère alors qu’ils ont à peine un an. Recueillis par la famille de leur oncle, ils y subissent maltraitance et indifférence jusqu’au jour où ils sont vendus à une foire aux monstres dans le Tokyo des années 1930. Paradoxalement, c’est parmi les freaks — une enfant à quatre bras, un homme à deux têtes, une fillette barbue — qu’ils trouvent pour la première fois un semblant de foyer. Mais le propriétaire de la foire, le cupide Herbert Wang, ne voit en eux que des instruments de profit, et les jumeaux vont l’apprendre dans leur chair.
Tomino la maudite est la série la plus longue de Suehiro Maruo à ce jour (quatre tomes japonais, condensés en deux pavés de plus de 300 pages par Casterman). Son point de départ est un poème de 1919 signé Yaso Saijō, intitulé L’Enfer de Tomino — un texte si cryptique et macabre qu’une légende urbaine japonaise prétend que le lire à voix haute attire une malédiction mortelle. Maruo s’empare de ce matériau pour y déployer ses obsessions : l’enfance souillée par la brutalité des adultes, la marginalité, la rencontre entre l’érotisme et le macabre.
L’empreinte du théâtre Grand-Guignol est partout, et l’on retrouve cette pureté paradoxale du trait de Maruo, qui refuse de verser dans le spectaculaire même quand il représente l’insoutenable. L’ouvrage a reçu le Prix Asie de l’ACBD en 2021 ; Moebius, admirateur de longue date de Maruo, l’avait un jour décrit comme « l’incandescence totale de la colère sexuelle, de la volonté destructrice, de l’appel au secours permanent d’un enfant torturé ». En une phrase, tout Maruo est là.
5. Panorama de l’enfer (Hideshi Hino, 1984)

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Un peintre fou s’adresse directement à vous. Il peint avec son propre sang — qu’il obtient en ingérant de l’acide chlorhydrique chaque matin pour le vomir en quantité suffisante — et vous invite à admirer ses treize tableaux apocalyptiques. Il vous présente aussi sa famille, un catalogue de monstruosité : un père tatoué, un grand-père dément, un frère cadavre. Chaque chapitre va un cran plus loin dans l’horreur, et la frontière entre fiction et biographie de l’auteur se fissure au fil des pages — car le peintre et Hideshi Hino partagent la même date de naissance, le même lieu d’origine, les mêmes traumatismes.
Hideshi Hino est né en 1946 en Chine, de parents japonais en fuite. Cette enfance marquée par la guerre et le déracinement nourrit directement son imaginaire. Panorama de l’enfer est un récit post-Hiroshima où les bombes nucléaires, les corps calcinés et les coupures de journaux qui relatent des catastrophes réelles viennent s’incruster dans le délire du narrateur. Le manga brise le quatrième mur avec une insistance déstabilisante : le peintre vous prend à partie, vous interpelle, vous entraîne dans sa psyché comme un guide touristique de l’enfer.
Nommé en sélection officielle au festival d’Angoulême 2005 et répertorié dans l’ouvrage Les 1001 BD qu’il faut avoir lues dans sa vie, ce one-shot est un classique du manga d’horreur underground, porté par un dessin volontairement excessif et grotesque où l’humour noir se dispute à la nausée. Si Junji Ito est le chirurgien de l’horreur, Hino en est le boucher — et il ne s’en cache pas.
6. Fraction (Shintarō Kago, 2009)

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Kôtarô Higashino est un serveur aimable et discret dans un salon de thé tokyoïte appelé le Chat Noir. Il est aussi, accessoirement, un serial killer surnommé « le Tronçonneur », qui découpe chaque mois une jeune femme en deux au niveau de la taille. Jusque-là, rien de très original pour un manga d’horreur — sauf que Shintarō Kago se met lui-même en scène dans un récit parallèle, où il discute avec son éditrice de sa lassitude envers l’ero-guro et de son envie de se reconvertir dans le roman policier. Les deux trames s’entrelacent jusqu’à un final que personne ne peut anticiper, pas même après que Kago a passé la moitié du volume à vous expliquer précisément comment il allait vous piéger.
Car c’est là le tour de force de Fraction : Kago livre un cours magistral sur la manipulation narrative en manga — trompe-l’œil, mises en abyme, fausses pistes graphiques — tout en déroulant une intrigue dont la résolution défie toute logique et, rétrospectivement, se tient pourtant parfaitement. Le mangaka, actif depuis la fin des années 1980, est considéré comme l’un des artistes les plus radicaux du genre ero-guro. Parmi ses influences revendiquées : les Monty Python. Cela explique beaucoup de choses. Publié en France par les éditions IMHO en 2012, Fraction s’adresse aux amateur·ices de gore cérébral — l’horreur ici n’est pas seulement dans les viscères, elle est dans la structure même du récit.
7. Hideout (Masasumi Kakizaki, 2010)

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Seiichi Kirishima, écrivain en pleine déchéance, a pris sa décision : ce soir, il va tuer sa femme Miki. Sous une pluie battante, sur une île isolée, il la traque dans les ténèbres d’une forêt avant de la poursuivre jusqu’à l’entrée d’une grotte. Mais ce qui devait être un simple meurtre conjugal va se transformer en cauchemar souterrain. Car cette grotte n’est pas vide, et ce qui y habite est bien pire que tout ce que Seiichi pouvait imaginer.
Ce one-shot de 200 pages, prépublié dans le Weekly Big Comic Spirits en 2010, se lit d’un bloc. Masasumi Kakizaki — connu pour son travail sur Rainbow — assume ouvertement l’influence de Stephen King dans sa postface, et la filiation saute aux yeux : un personnage d’écrivain rongé par l’échec, un couple en lambeaux après la mort de leur fils, une folie qui se nourrit de culpabilité. L’horreur est autant psychologique que physique, servie par un dessin d’une noirceur littérale — les scènes de grotte baignent dans une obscurité si épaisse qu’on peine parfois à discerner ce qui se passe, ce qui amplifie la claustrophobie. Le récit alterne entre le présent cauchemardesque et des flashbacks sur la vie passée du couple ; la tension ne retombe jamais. Publié en France par Ki-oon en 2011.
8. Gannibal (Masaaki Ninomiya, 2018)

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Daigo Agawa, agent de police, est muté dans le petit village de montagne de Kuge avec sa femme et sa fille. L’accueil est chaleureux — peut-être un peu trop. Quand le cadavre d’une vieille femme est retrouvé avec des marques de morsures suspectes, un doute s’installe : et si les habitants de ce village reculé dévoraient littéralement les leurs ? Le titre du manga ne laisse pas beaucoup de place au suspense sur la nature du secret, mais toute l’intelligence du récit réside dans la façon dont Ninomiya distille le doute, la paranoïa et la menace au fil de treize volumes.
On pense évidemment au film Délivrance de John Boorman ou à Midsommar d’Ari Aster — cette horreur rurale où la communauté entière se referme sur l’étranger comme un piège. Ninomiya, qui a déclaré viser l’atmosphère des films japonais d’après-guerre de Shōhei Imamura, a aussi cité Vagabond de Takehiko Inoue comme influence graphique. Prépublié dans le Weekly Manga Goraku entre 2018 et 2021, Gannibal a été adapté en série live-action sur Disney+ en 2022, avec une deuxième saison sortie en 2025. La version française, éditée par Meian, a rapidement trouvé son public. Ce qui rend Gannibal particulièrement redoutable, c’est qu’il ne se contente pas d’empiler les scènes choc : il met à nu la reproduction sociale de la violence, le poids des traditions et ce qu’on est capable de faire — ou de tolérer — pour protéger sa famille.
9. Dômu : Rêves d’enfants (Katsuhiro Otomo, 1980)

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Vingt-cinq morts suspectes en trois ans dans un seul ensemble d’immeubles résidentiels. Suicides, accidents, disparitions inexpliquées — la police piétine. L’inspecteur Yamagawa finit par comprendre que le tueur ne s’intéresse pas aux victimes elles-mêmes, mais au bâtiment et à ses occupants. Le coupable ? Il est révélé dès la page 43, et c’est un vieillard sénile aux pouvoirs télékinésiques dévastateurs, dont le seul adversaire sera une petite fille dotée des mêmes pouvoirs.
Publié un an avant qu’Otomo ne se lance dans Akira, Dômu en contient déjà l’ADN : enfants aux pouvoirs psychiques incontrôlables, destructions urbaines, et cette mise en scène cinématographique qui a révolutionné le manga. Mais là où Akira traitait d’adolescence, Dômu parle d’enfance — et du gouffre qui sépare l’innocence véritable de sa contrefaçon. Otomo s’est inspiré d’un fait divers réel : à la cité HLM de Takashimadaira, dans l’arrondissement d’Itabashi à Tokyo, plus de 150 suicides inexpliqués eurent lieu après son inauguration en 1972, au point que les autorités durent condamner les accès aux toits et installer des filets antichute. Anecdote supplémentaire : David Lynch devait adapter Dômu en film live au début des années 1990, financé par Bandai, mais le projet n’a jamais abouti — de quoi nourrir d’éternels regrets. Le manga, vendu à plus de 500 000 exemplaires au Japon, n’a rien perdu de sa force.
10. Litchi Hikari Club (Usamaru Furuya, 2005)

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Neuf collégiens se réunissent en secret dans une usine désaffectée. Leur chef, le despotique Zéra, règne d’une main de fer sur le Hikari Club, une secte obsédée par la jeunesse éternelle et la perfection esthétique. Leur projet : construire un robot surpuissant, alimenté par des litchis (oui, le fruit), chargé de kidnapper de belles jeunes filles. Quand la machine, baptisée Litchi, ramène effectivement une captive, les rivalités internes du groupe explosent — trahisons, passions inavouées, pulsions meurtrières — dans un bain de sang qui ne laisse personne indemne.
L’origine de ce manga est aussi improbable que réjouissante : il s’agit de l’adaptation d’une pièce de théâtre de 1985 créée par Norimizu Ameya pour la troupe du Tokyo Grand Guignol. Usamaru Furuya a assisté à cette pièce après avoir vu une affiche dessinée par… Suehiro Maruo, preuve que l’horreur manga japonaise est un petit monde très interconnecté. Le récit est une parabole sur le fascisme à hauteur de cour de récré : un leader charismatique qui soumet ses fidèles par la peur, un idéal de pureté invoqué pour justifier le pire. Le dessin, très influencé par l’ero-guro et l’esthétique du Grand-Guignol, oscille entre l’élégant et le répugnant. Le manga a engendré une préquelle (Notre Hikari Club), un anime, quatre pièces de théâtre et un film en 2016. Publié en France par IMHO, c’est un huis clos féroce — et un rappel que la tyrannie n’a pas besoin d’adultes pour se mettre en place.
11. Pumpkin Night (Masaya Hokazono et Seima Taniguchi, 2016)

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Asumi Nakatani reçoit un soir une demande de suivi sur les réseaux sociaux de la part d’un compte nommé « Pumpkin Night ». Peu après, elle est sauvagement assassinée par une jeune fille coiffée d’une citrouille en guise de masque. Derrière ce masque se cache Naoko Kirino, une lycéenne dont le visage a été irrémédiablement défiguré lors d’un bal d’Halloween par un groupe de harceleurs qui avaient piégé sa citrouille avec des pétards et de l’acide sulfurique. Internée puis évadée, Naoko n’a plus qu’un objectif : traquer et exécuter un par un ceux qui ont détruit sa vie.
On est ici en territoire de slasher pur et dur, dans la lignée des Souviens-toi l’été dernier et autres Vendredi 13, mais transposé dans le Japon contemporain avec une violence graphique poussée à l’extrême. Les premiers arcs misent surtout sur la brutalité frontale, mais le récit gagne en profondeur au fil des tomes — Hokazono creuse peu à peu les zones grises de ses personnages et les ramifications d’une vengeance qui échappe à tout contrôle. Le dessin de Seima Taniguchi porte la série : son sens du détail anatomique dans les scènes d’horreur ferait pâlir un médecin légiste.
La série, publiée initialement sur la plateforme LINE Manga au Japon et éditée en France par Mangetsu depuis 2023, a connu plusieurs pauses liées à la santé de Taniguchi. Elle n’en reste pas moins le slasher manga le plus décomplexé de ces dernières années — le genre de lecture après laquelle on vérifie deux fois que la porte est bien verrouillée.
12. PTSD Radio (Masaaki Nakayama, 2010)

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Des cheveux. Partout, des cheveux. Tirés en arrière par une force invisible, enroulés autour de cadavres, qui poussent dans des endroits où ils ne devraient pas être. PTSD Radio est une série d’histoires courtes reliées entre elles par un fil (capillaire) commun : une malédiction ancestrale liée au dieu Ogushi, dont le rituel a été interrompu pendant la Seconde Guerre mondiale. Depuis, le mal se propage à travers les époques — de la période préindustrielle au Japon contemporain — sous forme de visions cauchemardesques, de possessions, de visages déformés.
La narration est volontairement fragmentée et non linéaire. Chaque chapitre est accompagné d’une fréquence radio, comme si vous captiez des bribes d’un signal parasite. L’effet est déroutant, parfois éprouvant, mais Nakayama le revendique : il veut reproduire la sensation d’une radio mal réglée qui passe du net au brouillé. L’auteur, actif depuis 1990 et déjà connu pour Fuan no Tane (Les Graines de l’angoisse), a confié être lui-même un grand peureux, incapable de regarder des films d’horreur ou de lire les mangas de ses confrères — cette sensibilité est peut-être justement ce qui rend ses créations aussi insidieuses. La série, nommée à l’Eisner Award, est publiée en France par Mangetsu depuis 2024. Âmes sensibles et trichophobes : vous êtes prévenu·es.
13. Higanjima, l’île des vampires (Kōji Matsumoto, 2002)

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Aki est un lycéen ordinaire dont le frère aîné, Atsushi, a mystérieusement disparu deux ans plus tôt. Quand une femme aussi séduisante qu’énigmatique surgit dans sa vie et lui remet le permis de conduire d’Atsushi — elle prétend l’avoir trouvé sur une île isolée —, Aki rassemble une bande d’amis et embarque pour Higanjima. Sur place, l’horreur est immédiate : l’île entière est sous le contrôle de Miyabi, un vampire impitoyable qui règne sur une armée de créatures assoiffées de sang.
Ici, pas de vampires romantiques à la Twilight : les suceurs de sang de Matsumoto sont des prédateurs vicieux qui se vautrent dans la terreur et la torture. Le vampirisme est traité comme un virus, une mutation génétique — pas comme une malédiction gothique. La série, prépubliée dans le Weekly Young Magazine entre 2002 et 2010, s’étend sur 33 tomes pour le premier arc, suivis de deux suites (Higanjima: Saigo no 47 Nichikan et Higanjima 48 Nichigo…) qui portent l’ensemble à plus de 100 volumes au total. Le rythme est celui d’un film d’action horrifique : poursuites, embuscades, retournements de situation. Ce n’est pas le plus subtil des mangas de cette liste, mais son énergie est contagieuse, et les creature designs de Matsumoto — en particulier le démon-araignée géant — font leur petit effet. L’adaptation en film live de 2009 et la série télévisée de 2013 n’ont fait qu’élargir son audience.
14. Orochi (Kazuo Umezu, 1969)

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Orochi est une jeune femme aux pouvoirs surnaturels qui traverse les époques sans jamais vieillir. Elle apparaît dans la vie de différents personnages — familles dysfonctionnelles, individus rongés par la jalousie, la cupidité ou la folie — et tente de les aider, avec des résultats souvent catastrophiques. Chaque histoire est indépendante, reliée par la seule présence de cette figure spectrale bienveillante, sorte d’ange gardien défaillant dont les interventions provoquent autant de dégâts qu’elles n’en préviennent.
Créé en 1969, en pleine effervescence du mouvement gekiga (ces mangas destinés aux adultes, plus sombres et réalistes que les productions de l’époque), Orochi représente un tournant dans la carrière de Kazuo Umezu. Jusqu’alors cantonné aux magazines shōjo, il passe ici aux magazines shōnen et élargit son registre. Le résultat évoque davantage Edgar Allan Poe que le film d’horreur classique : chaque récit dissèque une tare humaine — jalousie, vanité, cruauté ordinaire — et la monstruosité, ici, n’est jamais surnaturelle. Elle est toujours, obstinément, humaine.
En France, le manga a longtemps été attendu avant d’être enfin traduit par les éditions Le Lézard Noir, qui ont fait un travail considérable pour rendre accessible le catalogue d’Umezu au public francophone. Plus raffiné et psychologique que L’École emportée, Orochi est une porte d’entrée idéale dans l’univers du « dieu du manga d’horreur ».
15. L’École emportée (Kazuo Umezu, 1972)

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Ce matin-là, le jeune Shô s’est disputé avec sa mère. Rien de grave — une brouille de gamin. Il se promet de s’excuser le soir venu. Sauf qu’il n’y aura pas de soir : dans un vacarme assourdissant, l’école primaire Yamato et tous ses occupants sont arrachés à la réalité et projetés dans un monde désertique, un no man’s land de sable et de ciel orageux où rien ne vit. À la place du bâtiment, dans la ville d’origine, un trou béant. Les adultes — enseignants, personnel — craquent les premiers : certains sombrent dans la folie, d’autres choisissent le suicide. Ce sont les enfants, livrés à eux-mêmes, qui devront organiser leur survie.
La comparaison avec Sa Majesté des Mouches de William Golding s’impose, et Umezu ne l’a jamais niée. Mais il va bien plus loin que le roman de Golding : créatures monstrueuses, épidémie de peste, cannibalisme, et une galerie de périls qui se renouvelle à chaque arc sans jamais s’épuiser. Le manga dissimule aussi un sous-texte historique : le séisme initial et la dévastation qui s’ensuit renvoient aux bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, un traumatisme fondateur pour un auteur né en 1936 et qui a grandi dans le Japon d’après-guerre.
Prépublié dans le Weekly Shōnen Sunday entre 1972 et 1974, le manga a remporté le prix Shōgakukan en 1975 et reste l’un des textes fondateurs du genre. Mais le détail le plus saisissant de cette série tient peut-être à son fil rouge émotionnel : la dispute entre Shô et sa mère, jamais résolue, qui transforme cette épopée cauchemardesque en une déclaration d’amour maternel déchirante. Quand vous l’aurez terminée, vous n’oublierez plus jamais de dire au revoir avant de partir.