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Quels sont les classiques du polar en BD ?

Quels sont les classiques du polar en BD ?

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Le polar et la bande dessinée partagent une longue histoire commune, née dans les pages des journaux et des pulp magazines américains (ces revues bon marché sur papier de pâte à bois, spécialisées dans le récit de genre) des années 1930-1940. Dès cette époque, des strips comme Dick Tracy de Chester Gould (1931) ou Agent Secret X-9 d’Alex Raymond et Dashiell Hammett (1934) posent les fondations du polar graphique.

En Europe, c’est avec la montée en puissance de la BD adulte dans les années 1970, au sein de revues comme Charlie Mensuel, (À suivre) ou Métal Hurlant, que le genre prend une autre dimension. Des auteurs comme Hugo Pratt (Corto Maltese), José Muñoz et Carlos Sampayo (Alack Sinner) ouvrent alors la voie à une bande dessinée noire, sociale, âpre. Aux États-Unis, le mouvement des comics indépendants des années 1980-1990 — avec Frank Miller en fer de lance — fait voler en éclats les conventions du genre super-héroïque pour revenir aux sources du roman noir.

Depuis, la production ne faiblit pas : des deux côtés de l’Atlantique, scénaristes et dessinateur·ices renouvellent le polar en cases, que ce soit par le biais du néo-polar français (un courant apparu dans les années 1970 qui politise le roman noir et le tourne vers la critique sociale), du crime comic américain ou de la BD espagnole et argentine. Voici quinze séries et albums incontournables pour quiconque s’y intéresse.

Voir aussi : Quels sont les classiques du thriller en BD ?


1. Parker (Darwyn Cooke, d’après Richard Stark, 2009)

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Parker est un professionnel du braquage, un type froid et méthodique qui n’éprouve rien pour personne. Créé par Donald Westlake sous le pseudonyme de Richard Stark au début des années 1960, ce personnage a laissé sa marque sur toute la littérature policière américaine — et inspiré des films comme Le Point de non-retour de John Boorman ou Payback avec Mel Gibson. C’est le dessinateur canadien Darwyn Cooke qui obtient, fait rarissime, l’autorisation d’utiliser le nom « Parker » pour son adaptation en BD — un privilège que Westlake avait toujours refusé à Hollywood.

En quatre volumes publiés chez Dargaud entre 2010 et 2014, Cooke transpose l’Amérique des années 1960 dans un noir et blanc stylisé. Le premier tome, Le Chasseur, donne le ton : Parker, trahi par sa femme et escroqué de 40 000 dollars par son associé Mal, traverse le pays pour se venger. Les vingt premières pages se passent de tout dialogue — le découpage seul raconte la colère froide du personnage. Le trait est épuré jusqu’à l’os, le silence pèse autant que la violence. Chaque volume de l’intégrale (traduite successivement par Tonino Benacquista, Matz, Doug Headline et Nicolas Richard) fonctionne comme un film de genre condensé en une centaine de pages. Cooke est décédé en 2016 ; Parker reste sa plus belle réussite.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Violence sèche.


2. Alack Sinner (José Muñoz et Carlos Sampayo, 1975)

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Née en 1975 dans les pages de Charlie Mensuel et du magazine italien Linus, cette série est le fruit de la rencontre de deux Argentins exilés : le dessinateur José Muñoz et le scénariste Carlos Sampayo. Alack Sinner est un ancien flic new-yorkais qui a quitté la police, écœuré par les bavures et les expéditions punitives de ses collègues, pour devenir détective privé. Solitaire, porté sur la bouteille, il accepte des affaires minables — adultères, disparitions, chantages — dans un New York rongé par la misère, la corruption et les tensions raciales. Loin des héros lisses et infaillibles, c’est l’un des premiers personnages de BD à vieillir en temps réel : il souffre, grossit, échoue, et rame pour boucler ses fins de mois.

Le dessin de Muñoz, dans un noir et blanc radical hérité d’Alberto Breccia (le grand maître argentin de la BD, connu pour ses expérimentations graphiques sur Mort Cinder et L’Éternaute), crée des pages où les visages se découpent en aplats d’ombre et de lumière, comme des masques. La série a été doublement primée au Festival d’Angoulême (1978 et 1983). Les intrigues policières servent souvent de prétexte à un portrait acide de l’Amérique des années Reagan : racisme systémique, violence policière, solitude urbaine. L’intégrale en deux volumes chez Casterman (L’Âge de l’innocence et L’Âge des désenchantements) permet de redécouvrir une série pas toujours facile d’accès graphiquement — les cases sont denses, les visages parfois difficiles à différencier —, mais qui n’a rien perdu de sa pertinence.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Thèmes sombres, violence.


3. Criminal (Ed Brubaker et Sean Phillips, 2006)

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Lancée en 2006 aux États-Unis et publiée en France par Delcourt (collection Contrebande), Criminal est souvent considérée comme le chef-d’œuvre du duo Ed Brubaker / Sean Phillips. La série fonctionne sur le principe de l’anthologie : chaque arc suit un personnage différent, mais tous évoluent dans un même univers fictif et autour d’une même famille de malfrats, les Lawless. Le premier arc, Lâche, suit Léo, un ancien braqueur reconverti en pickpocket, contraint d’accepter un dernier contrat pour protéger la veuve et la fille de son meilleur ami. Le deuxième, Impitoyable, adopte le point de vue de Tracy Lawless, un soldat de retour d’Irak qui infiltre le gang responsable de la mort de son frère. D’un arc à l’autre, les personnages se croisent, les liens se révèlent, et le portrait d’un milieu criminel sur plusieurs décennies prend forme.

Trois fois récompensée aux Eisner Awards (l’équivalent des Oscars pour le comics), Criminal doit sa force à la capacité de Brubaker à écrire des personnages auxquels on croit — des losers, des types abîmés par la vie, qui prennent systématiquement les mauvaises décisions. Avec ses encrages denses et ses ambiances nocturnes, le dessin de Sean Phillips évoque les polars de Jim Thompson (romancier américain des années 1950, spécialiste des personnages de petits escrocs acculés) et le cinéma de la Blaxploitation. Les intégrales en trois volumes chez Delcourt rassemblent l’ensemble des arcs, auxquels s’ajoutent des hors-série comme Mes héros ont toujours été des junkies ou Sale week-end. Le dernier en date, Les Acharnés (2025), prouve que le duo n’a pas perdu la main.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Violence, drogue, sexualité.


4. Torpedo (Enrique Sánchez Abulí et Jordi Bernet, 1981)

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Luca Torelli, dit Torpedo, est un tueur sicilien dans le New York de 1936. Ses armes de prédilection : un Colt .45 et une batte de baseball. Sa morale : inexistante. Créé en 1981 par Abulí au scénario et d’abord dessiné par Alex Toth (qui abandonne vite le projet, jugé trop cynique pour lui), Torpedo prend son envol lorsque Jordi Bernet reprend le dessin en 1982 et impose un noir et blanc virtuose, à la fois nerveux et élégant.

La série se compose d’histoires courtes, souvent bouclées en quelques pages, où l’humour le plus noir côtoie une violence sans filtre. Torpedo est raciste, misogyne, menteur, voleur et assassin — un personnage délibérément odieux dont la seule fonction narrative est de montrer, par l’absurde, la brutalité du milieu qu’il habite. Abulí pousse le cynisme jusqu’à la caricature : Torpedo tue pour de l’argent, trahit ses associés par réflexe et considère la vie humaine au même prix qu’un paquet de spaghettis. Bernet, de son côté, dessine le New York des années 1930 avec une énergie et une précision remarquables. L’intégrale chez Vents d’Ouest (640 pages) réunit les quatorze tomes de la série. Un pavé idéal, comme le suggère l’éditeur, pour lester un concurrent qu’on a jeté dans l’Hudson.

Tranche d’âge conseillée : réservé aux adultes (18+). Contenu explicite : violence extrême, nudité, propos offensants assumés.


5. Le Tueur (Matz et Luc Jacamon, 1998)

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Un homme seul dans un appartement, derrière une fenêtre, observe sa cible. Il attend. Pendant ce temps, il pense. Il rumine. Il philosophe. C’est le principe de Le Tueur, série lancée en 1998 chez Casterman : l’autobiographie fictive d’un tueur à gages professionnel, racontée à la première personne, où les longues planques deviennent le prétexte à des réflexions désabusées sur la société, le pouvoir et l’argent. L’intrigue démarre lorsqu’une mission tourne mal à Paris : le tueur est repéré par un policier, doit fuir au Venezuela, et se retrouve pris dans un engrenage qui l’oblige à reprendre du service alors qu’il rêvait de décrocher.

Le scénariste Matz (pseudonyme d’Alexis Nolent, par ailleurs traducteur de Parker) a créé un antihéros au physique passe-partout, un type méthodique, cynique et amoral qui ressemble davantage à un cadre moyen qu’à un personnage de film d’action. Le dessin semi-réaliste de Luc Jacamon, avec ses cadrages cinématographiques et une colorisation numérique qui alterne teintes froides (pour les scènes de tension) et chaudes (pour les moments de répit), renforce cette impression de normalité inquiétante. La série compte treize tomes (achevés en 2014) suivis d’un second cycle, Le Tueur – Affaires d’État (cinq tomes), dans lequel le protagoniste est recruté de force par la DGSE (les services secrets français). David Fincher a adapté la série en 2023 pour Netflix sous le titre The Killer, avec Michael Fassbender dans le rôle principal.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Violence froide, thèmes géopolitiques complexes.


6. Tyler Cross (Fabien Nury et Brüno, 2013)

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Tyler Cross a vingt dollars en poche, un fusil à pompe, un Colt à la ceinture et dix-sept kilos d’héroïne pure appartenant à la Mafia. Il est à pied, seul, au fin fond du Texas. Sa mission : ramener la marchandise à son commanditaire. Mais rien ne va se passer comme prévu. Voilà le point de départ de Black Rock, premier tome d’une série qui rend un hommage frontal aux films noirs des années 1950 — avec le sourire en coin.

Le scénariste Fabien Nury (Il était une fois en France, La Mort de Staline) et le dessinateur Brüno construisent chaque album comme un récit autonome : après le Texas de Black Rock (2013), où Cross affronte une famille de notables tyranniques, on passe au bagne de Louisiane dans Angola (2015), où il doit survivre en prison avec un contrat sur sa tête, puis aux arnaques immobilières de Floride dans Miami (2018), où il s’associe à une femme au foyer qui se révèle aussi redoutable que lui. Le trait de Brüno, anguleux et stylisé, avec ses aplats de couleur tranchés, donne à l’ensemble une énergie proche du cartoon qui contraste avec la noirceur du propos. Tyler Cross est une crapule sans scrupule, mais son aplomb et son sang-froid sont tels qu’on le suit de bout en bout sans décrocher.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Violence, drogue.


7. Nestor Burma (Jacques Tardi, d’après Léo Malet, 1982)

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« Détective de choc », Nestor Burma est la création de Léo Malet, l’un des fondateurs du polar français. Ancien flic reconverti en privé, il arpente les arrondissements de Paris des années 1940-1950 avec un feutre mou sur la tête, un imperméable froissé sur le dos et une réplique cinglante à chaque coin de rue. Ses enquêtes le plongent dans le Paris des chiffonniers, des anarchistes et des marlous : dans Brouillard au pont de Tolbiac (1982), il remonte la piste d’un vieux camarade mourant jusqu’aux milieux libertaires de l’entre-deux-guerres ; dans 120, rue de la Gare (1988), c’est un mystère hérité de la guerre et de la captivité qui le rattrape. Tardi s’empare du personnage et signe au total quatre adaptations (plus un récit original, Une gueule de bois en plomb), toutes publiées chez Casterman.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la reconstitution obsessionnelle du Paris populaire : les ruelles du XIIIe arrondissement, les bouches de métro, les bistrots enfumés, les façades d’immeubles haussmanniens — tout est rendu avec une précision topographique qui confère aux albums une valeur quasi documentaire. L’enquête policière, souvent alambiquée à la manière de Malet, passe presque au second plan tant le plaisir de la déambulation l’emporte. L’intégrale des quatre volumes de Tardi est disponible chez Casterman depuis 2019. En 2024, Tardi a repris Burma pour un album inédit, Du rififi à Ménilmontant — preuve que le détective n’a pas raccroché le feutre.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 14-16 ans (ado-adultes). Violence modérée, ambiance sombre.


8. La Position du tireur couché (Jacques Tardi, d’après Jean-Patrick Manchette, 2010)

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Après Le Petit bleu de la côte Ouest (2008), Tardi poursuit son travail d’adaptation de Jean-Patrick Manchette, père du néo-polar français (ce courant du roman noir des années 1970 qui fait du crime un révélateur des injustices sociales et politiques), décédé en 1995. La Position du tireur couché, publié chez Futuropolis en 2010, est tiré du roman éponyme paru en 1981 dans la Série Noire — la célèbre collection de polars de Gallimard, reconnaissable à sa couverture jaune et noire. Tueur à gages depuis dix ans, Martin Terrier décide de tout plaquer pour retrouver Anne Freux, une fille de bonne famille qui lui avait promis de l’attendre le temps qu’il fasse fortune. Mais son employeur, un Américain du nom de Cox, ne libère pas ses hommes aussi facilement. Et la sœur d’une ancienne victime a fini par remonter sa piste.

Manchette a une méthode d’écriture très particulière, que les critiques qualifient de « behavioriste » : il ne dit jamais ce que pensent ou ressentent ses personnages. Il ne décrit que ce qu’une caméra verrait — les gestes, les vêtements, les marques de voitures, les calibres des armes. Le lecteur doit déduire seul les motivations. Tardi transpose cette froideur avec une fidélité millimétrée. Chaque case regorge de détails matériels (enseignes, publicités, modèles automobiles) qui ancrent le récit dans la France post-gaulliste des années 1970 — une époque de modernisation accélérée, d’affaires politiques (le SAC, les barbouzes) et de contestation sociale. Le résultat : cent pages en noir et blanc où la violence éclate à froid, sans mise en garde et sans héroïsme. Avec Ô Dingos, ô Châteaux ! (2015), cet album forme un triptyque Manchette/Tardi disponible en coffret chez Futuropolis.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Violence graphique, contenu réservé à un public averti.


9. Sin City (Frank Miller, 1991)

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Basin City — surnommée « Sin City », la ville du péché — est une mégapole fictive où les politiciens sont des truands, les flics corrompus et les pires crapules déambulent librement dans les rues. Lancée en 1991 chez Dark Horse Comics aux États-Unis et publiée en France par Rackham, la série de Frank Miller se compose de sept récits indépendants mais entrecroisés. Dans le premier, Sin City (traduit tel quel), colosse au visage ravagé, Marv se lance dans une traque sanglante pour venger Goldie, la seule femme qui ait jamais partagé son lit. Dans Cet enfant de salaud, un vieux flic intègre nommé Hartigan sacrifie tout pour protéger une fillette d’un prédateur bien placé. Chaque tome suit un protagoniste différent, mais les destins finissent toujours par se croiser dans les ruelles de Basin City.

Le choix du noir et blanc — radical, sans nuance de gris — est la signature de Sin City. Miller pousse le contraste lumière/ombre à un degré de stylisation alors inédit dans le comic book. La couleur n’apparaît que par touches ponctuelles et calculées : le rouge du sang, le jaune du tueur surnommé « Cet enfant de salaud », les yeux bleus d’un personnage clé. Les intrigues puisent dans la tradition de Raymond Chandler (le grand romancier du polar américain, créateur du détective Philip Marlowe) et des films noirs d’après-guerre, mais le traitement graphique et le degré de violence les emmènent sur un tout autre terrain — plus proche de l’opéra gore que du polar classique. L’adaptation au cinéma par Robert Rodriguez en 2005, coréalisée par Miller, a confirmé le statut culte de la série. L’intégrale en un volume chez Rackham (1336 pages) est un objet massif — à réserver aux estomacs solides.

Tranche d’âge conseillée : réservé aux adultes (18+). Violence extrême, nudité, contenu sexuel explicite.


10. Blacksad (Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido, 2000)

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John Blacksad est un chat noir, détective privé dans une Amérique des années 1950 peuplée d’animaux anthropomorphes (des animaux dotés de traits humains : ils marchent debout, parlent, portent des costumes). La prémisse peut sembler fantaisiste, mais c’est l’un des polars en BD les plus primés de ces vingt-cinq dernières années : multiples Eisner Awards (les « Oscars » du comics), Prix du Public au Festival d’Angoulême, traductions dans plus de vingt-cinq langues. Le premier tome, Quelque part entre les ombres (Dargaud, 2000), suit Blacksad sur la piste du meurtrier de son ex compagne, une actrice retrouvée morte dans son appartement. Les volumes suivants abordent le suprématisme racial à travers un groupe extrémiste appelé Arctic-Nation (Arctic-Nation), la paranoïa anticommuniste de l’ère McCarthy (Âme Rouge), la scène jazz de La Nouvelle-Orléans (L’Enfer, le silence) et un road-trip sur la route 66 (Amarillo).

L’idée forte de Díaz Canales est d’utiliser les caractéristiques animales pour souligner la personnalité de chaque protagoniste : renards rusés, gorilles brutaux, rats fourbes, lézards à sang froid — le physique annonce le caractère, et le racisme entre espèces permet de parler du racisme entre humains sans lourdeur démonstrative. Jadis animateur chez Disney à Montreuil, Guarnido réalise chaque planche à l’aquarelle : les textures des fourrures, les reflets sur les carrosseries, les jeux de lumière dans les bars enfumés sont rendus avec une minutie qui explique les délais de plusieurs années entre chaque tome. Le diptyque Alors, tout tombe (2021-2022) a clos un arc narratif majeur. À ce jour, sept tomes sont parus, et Blacksad reste une porte d’entrée idéale pour quiconque n’a jamais ouvert un polar en BD.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 14-16 ans (ado-adultes). Violence, thèmes sociaux et politiques lourds, rares scènes de nudité.


11. Newburn (Chip Zdarsky et Jacob Phillips, 2021)

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Easton Newburn est un ex flic devenu détective privé — jusque-là, rien de très original. Sauf que ses clients sont les familles du crime organisé de New York. Son rôle : quand un truand est assassiné ou qu’un gang est attaqué, Newburn enquête, identifie le coupable et propose une solution pour éviter qu’une guerre des clans n’éclate. La police ferme les yeux tant que les statistiques de la délinquance restent acceptables. Italiens, Russes, Yakuzas, Irlandais : tout le monde le déteste, mais tout le monde a besoin de lui. Le jour où son passé de flic refait surface, cet équilibre précaire menace de s’effondrer.

Publiée chez Image Comics à partir de novembre 2021 et traduite en France par Urban Comics (collection Indies, 2023), la série de Chip Zdarsky fonctionne sur un format hybride : chaque chapitre propose une enquête bouclée (un fils de mafieux assassiné, un patron de yakuzas abattu, un homme de main russe trucidé), tandis qu’un fil rouge se déploie sur l’ensemble de la série. Jacob Phillips — fils de Sean Phillips, le dessinateur de Criminal — assure le dessin, l’encrage, les couleurs et le lettrage, avec une palette souvent vive qui tranche avec les conventions du noir. C’est un polar contemporain, nerveux et malin, qui doit autant aux Soprano qu’à Chandler.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Violence, criminalité, ambiguïté morale.


12. Noir Burlesque (Enrico Marini, 2021)

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Philadelphie, années 1950. Boxeur amateur devenu homme de main, Slick a raté un casse. Il doit de l’argent à Rex, patron de la mafia irlandaise locale et propriétaire d’un cabaret. Caprice, danseuse vedette dudit cabaret, est la fiancée de Rex — et l’ex amour de Slick. Les deux anciens amants n’ont jamais cessé de s’attirer, ce que Rex ignore. Pour l’instant.

Connu pour Le Scorpion, Les Aigles de Rome et son diptyque Batman chez Dargaud/DC Comics, Enrico Marini signe ici en tant qu’auteur complet (scénario et dessin) un diptyque paru en 2021-2022. Visuellement, le choix est radical : des lavis en niveaux de gris, rehaussés par de rares touches de rouge — la chevelure de Caprice, le sang, une robe, un néon. L’intrigue, elle, assume pleinement ses codes de film noir classique : trahisons, règlements de comptes, femme fatale. Marini ne cherche pas à subvertir le genre ; il le prend au sérieux et lui offre des planches d’une qualité graphique qui justifie à elle seule le détour — en particulier dans les scènes d’action et les séquences de cabaret, où le mouvement des corps et les jeux d’ombre sont d’une fluidité peu commune.

Tranche d’âge conseillée : réservé aux adultes (18+). Nudité fréquente, violence, contenu sexuel.


13. Jazz Maynard (Raule et Roger, 2007)

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Jazz Maynard est trompettiste de jazz et cambrioleur — les deux à temps plein. Après dix ans d’exil à New York, il revient dans son quartier natal d’El Raval, le ventre populaire (et longtemps malfamé) de Barcelone, pour sauver sa sœur Laura, tombée aux mains de proxénètes. Sur place, il retrouve Teo, son ami d’enfance resté fidèle, et Judas — un ancien camarade devenu le nouveau chef de la pègre locale. Le retour de Jazz dérange tout le monde, et les vieilles dettes ne tardent pas à refaire surface.

Créée par le duo espagnol Raule (scénario) et Roger Ibáñez (dessin et couleurs), publiée chez Dargaud à partir de 2007, la série compte neuf tomes répartis en trois cycles de trois. Le premier pose l’univers barcelonais ; le deuxième emmène Jazz à Reykjavík pour un cambriolage d’envergure (dérober l’Œil doré, un artefact iranien) ; le troisième le ramène à El Raval pour un règlement de comptes final. Le dessin de Roger, vif et très découpé — influencé autant par le manga que par la BD franco-belge —, fait la part belle aux poursuites et aux bagarres chorégraphiées. Le jazz n’est pas qu’un décor : les albums s’ouvrent et se ferment souvent sur des scènes de concert ou de répétition, et les titres eux-mêmes (Mélodie d’El Raval, Live in Barcelona) signalent que la musique est indissociable du personnage.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 16 ans (ado-adultes). Violence, thèmes criminels.


14. 100 Bullets (Brian Azzarello et Eduardo Risso, 1999)

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Le concept de départ est simple : un mystérieux personnage, l’Agent Graves, se présente devant des gens ordinaires dont la vie a été détruite. Il leur remet une mallette contenant la preuve irréfutable de l’identité du responsable, un pistolet et cent balles totalement intraçables, assorties d’une garantie d’immunité judiciaire totale. Accepteriez-vous de vous venger si vous saviez que vous ne risquiez rien ? Une jeune femme de gang dont la famille a été massacrée, un barman ruiné, un joueur compulsif — chacun·e doit décider quoi faire de cette mallette.

Mais derrière ce dilemme moral se cache une intrigue bien plus vaste, qui se dévoile au fil des cent numéros publiés de 1999 à 2009 chez Vertigo (le label de DC Comics dédié aux comics adultes). On découvre progressivement l’existence du Trust, un cartel de treize familles qui contrôle secrètement les États-Unis depuis des siècles, et des Minutemen, un escadron d’exécuteurs d’élite censé les protéger — mais dont certains membres ont été trahis et « désactivés ». L’Agent Graves, lui, a ses propres raisons de redistribuer les cartes. Brian Azzarello a conçu cette série sur dix ans, en semant ses indices sur des dizaines d’épisodes avant de les rassembler dans un final tendu comme une corde de piano. Dessinateur argentin, Eduardo Risso donne à chaque arc une identité propre grâce à une mise en page inventive et un trait souple. Quatre fois primée aux Eisner Awards, la série est disponible en France chez Urban Comics en intégrales.

Tranche d’âge conseillée : à partir de 15-16 ans (ado-adultes). Violence, langage cru.


15. Berceuse assassine (Philippe Tome et Ralph Meyer, 1997)

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Joe Telenko est chauffeur de taxi à New York. Il a quarante-cinq ans, le teint gris et les nerfs en pelote. Sa femme Martha, clouée dans un fauteuil roulant, le harcèle du matin au soir. Il veut la tuer. Elle le méprise. Un SDF du nom de Dillon rôde autour de leur immeuble. Les trois volets de cette trilogie — Le Cœur de Telenko (1997), Les Jambes de Martha (1999) et La Main de Dillon (2002) — racontent la même histoire vue successivement par chacun des trois protagonistes. Ce qui semblait limpide dans le premier tome (un mari poussé à bout qui veut se débarrasser de sa femme) se complique sérieusement dans le deuxième, lorsque Martha livre sa version des faits — et s’effondre complètement dans le troisième, quand Dillon révèle ce que les deux autres taisaient.

Ce dispositif narratif, que Philippe Tome (scénariste de Spirou et Fantasio et de Soda — on est loin du Petit Spirou) agence avec un soin méticuleux, fait de Berceuse assassine un polar construit comme un mécanisme à triple fond. En bichromie noir et jaune — le jaune du taxi, du fauteuil roulant, de l’obsession —, le dessin de Ralph Meyer crée une atmosphère étouffante qui ne relâche jamais la pression. Publiée chez Dargaud, la série existe en intégrale et reste l’un des polars les plus intelligemment construits de la BD franco-belge.

Tranche d’âge conseillée : réservé aux adultes (18+). Violence psychologique et physique, contenu dérangeant.