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Que lire sur Trotski et le trotskisme ?

Que lire sur Trotski et le trotskisme ?

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Lev Davidovitch Bronstein naît en 1879 dans une famille juive aisée du sud de l’Ukraine, alors partie de l’Empire russe. Sous le pseudonyme de Léon Trotski — nom emprunté par pied de nez à un de ses geôliers d’Odessa —, il entre très tôt en clandestinité révolutionnaire. Arrêté pour son militantisme, il est déporté en Sibérie, s’en évade, rejoint Londres et y rencontre Lénine en 1902. À vingt-six ans à peine, il préside le soviet de Saint-Pétersbourg — c’est-à-dire le conseil de délégués élus par les ouvriers et les soldats — pendant la révolution avortée de 1905. Douze ans plus tard, il joue un rôle décisif dans la révolution d’Octobre : il organise l’insurrection bolchevique, négocie avec l’Allemagne le traité de Brest-Litovsk (1918) qui sort la Russie de la Première Guerre mondiale, puis fonde l’Armée rouge et la mène à la victoire lors de la guerre civile qui oppose de 1918 à 1921 le nouveau pouvoir soviétique aux « armées blanches » contre-révolutionnaires.

La mort de Lénine en 1924 renverse tout. Pourtant qualifié par Trotski de « la plus éminente médiocrité du parti », Staline le supplante méthodiquement, l’exclut du parti en 1927, le bannit d’URSS en 1929. S’ouvre alors le long exil : Turquie, France, Norvège, Mexique. Jusqu’à son assassinat en août 1940 — agent de Staline, Ramón Mercader lui plante un piolet dans le crâne —, Trotski n’arrête ni d’écrire, ni de polémiquer, ni d’organiser. De ce combat naît un courant politique : le trotskisme, terme d’abord lancé comme injure par Zinoviev puis Staline avant d’être revendiqué par les intéressés.

Il repose sur quatre idées. D’abord, la théorie de la « révolution permanente » : dans un pays peu industrialisé comme la Russie, le prolétariat n’a pas à attendre qu’une révolution bourgeoise de type 1789 précède la sienne ; il peut et doit prendre le pouvoir directement, puis prolonger son action jusqu’à une révolution mondiale, car le socialisme ne peut pas survivre dans un seul pays isolé. Ensuite, et pour cette même raison, une opposition frontale au dogme stalinien du « socialisme dans un seul pays », qui affirme au contraire que l’URSS peut bâtir seule une société socialiste. Troisièmement, la description de la bureaucratie soviétique comme une caste parasitaire — un groupe privilégié qui ne détient pas les moyens de production mais monopolise le pouvoir politique et la distribution des ressources. Enfin, un internationalisme assumé : les travailleurs n’ont pas à soutenir leur bourgeoisie nationale lors des guerres ni à accepter les frontières comme horizon politique, ils doivent s’organiser à l’échelle du monde.

En 1938, près de Paris, Trotski fonde la IVe Internationale, censée prendre la relève de la IIIe (la Komintern, inféodée à Moscou) pour coordonner à l’échelle mondiale les partis révolutionnaires opposés au stalinisme. Après sa mort, le mouvement se fragmente en une galaxie de chapelles rivales qui s’entre-déchirent à coups de polémiques, d’exclusions et de contre-exclusions — d’où la formule désormais classique : il faut parler des trotskismes, au pluriel.

Les neuf livres qui suivent sont classés selon un ordre de lecture progressif, pensé pour celles et ceux qui partent de zéro ou presque. On commence par une anthologie commentée qui sert de point de départ, avant de passer à deux biographies de référence dont les regards divergent radicalement. Viennent ensuite la voix de Trotski lui-même, à travers son autobiographie, puis le témoignage de ses proches. On aborde alors les deux textes majeurs écrits par Trotski en exil : son histoire de la révolution d’Octobre et son analyse du régime stalinien. L’ensemble se referme sur deux livres consacrés à la postérité du trotskisme comme courant politique, en France tout particulièrement.


1. Découvrir Trotsky (Jean Batou, 2023)

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Ce petit livre paraît dans une collection des Éditions sociales explicitement intitulée « Découvrir » — l’enseigne est claire. Il se veut une première approche accessible, pour qui ignore à peu près tout de Trotski et ne souhaite pas s’attaquer d’emblée à un pavé de 600 pages. Jean Batou, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Lausanne, propose une sélection d’une douzaine de textes du révolutionnaire, chacun précédé d’une mise en contexte et suivi de pistes bibliographiques. Le volume couvre les grands apports théoriques : révolution permanente, analyse de l’impérialisme, rapport entre masses, soviets et parti, stratégie du « front unique » contre le fascisme (l’idée que toutes les organisations ouvrières, par-delà leurs désaccords, doivent faire bloc commun face à la menace fasciste), critique de la bureaucratie ouvrière.

La démarche a ses limites, et Batou lui-même ne s’en cache pas : on ne résume pas Trotski en 200 pages. Certaines présentations universitaires peuvent paraître un peu sèches à qui cherche d’abord l’homme d’action, et plusieurs lecteur·ice·s font remarquer que le meilleur moyen de découvrir Trotski reste de lire Trotski, sans intermédiaire. Le reproche est légitime, mais il ne disqualifie pas le livre pour autant : il précise seulement ce qu’il est — un tremplin, pas une destination.


2. Trotsky : révolutionnaire sans frontières (Jean-Jacques Marie, 2006)

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Jean-Jacques Marie est probablement le meilleur spécialiste français de Trotski, et cette biographie de 621 pages parue chez Payot le confirme. Agrégé de lettres classiques et diplômé de russe, l’auteur a consacré des décennies à l’histoire soviétique : il a aussi signé des biographies de Lénine et de Staline, qui forment avec celle-ci un triangle complet sur les trois grandes figures bolcheviques. Sa particularité : il est lui-même militant trotskiste depuis les années 1960, passé par l’Organisation communiste internationaliste puis le Parti des travailleurs, et l’un des animateurs du CERMTRI (Centre d’études et de recherches sur les mouvements trotskyste et révolutionnaires internationaux). La proximité avec le sujet est donc réelle, et le livre ne s’en cache pas.

L’intention affichée est claire : ni hagiographie, ni réquisitoire. Marie s’appuie sur les archives russes ouvertes après la chute de l’URSS, dont beaucoup restaient inédites en français. Il poursuit un double objectif : restituer le parcours international du fondateur de l’Armée rouge, et défendre l’actualité de sa pensée à l’heure de la mondialisation et de la crise des démocraties. Il met en avant la clairvoyance politique de Trotski, son ironie acerbe, son énergie de polémiste. On y croise un homme brillant, parfois arrogant, pour qui les idées et les livres comptaient davantage que ses semblables.

La biographie vaut surtout par sa solidité documentaire et par la précision avec laquelle elle restitue les grands débats internes au bolchevisme, des années 1920 aux procès truqués de Moscou dans les années 1930. On peut lui reprocher ce que l’auteur assume : une sympathie qui tend parfois vers le plaidoyer. Plusieurs critiques ont d’ailleurs souligné qu’un parti pris politique transparaît malgré la rigueur documentaire. Cela ne disqualifie pas l’ensemble — tout livre d’histoire se publie depuis quelque part —, mais il est utile de le savoir avant d’ouvrir les 600 pages, pour les mettre en dialogue avec d’autres regards.


3. Trotski (Robert Service, 2011)

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Robert Service propose l’exact contrepoint de Jean-Jacques Marie. Historien britannique, ancien professeur à Oxford et chercheur à la Hoover Institution, il a lui aussi écrit une trilogie biographique sur les trois grandes figures du bolchevisme (Lénine, Staline, Trotski). Mais son regard est frontal, critique, parfois polémique. Lors du lancement londonien de son livre en 2009, il déclare non sans provocation que si le piolet n’a pas tout à fait achevé le travail en 1940, il espère, lui, y être parvenu. La formule fait scandale et annonce le ton de ce qui suit.

La thèse de Service : Trotski, loin d’être l’alternative humaniste que certains ont cru voir en lui — notamment dans les milieux intellectuels occidentaux qui regrettaient qu’il n’ait pas remplacé Staline —, aurait été très proche de lui dans ses intentions comme dans ses actes. Le livre rappelle que Trotski défend dès 1920, dans Terrorisme et communisme, l’usage de la violence révolutionnaire comme outil politique légitime ; qu’il réprime férocement la révolte des marins de Cronstadt en 1921 ; qu’il prône après la guerre civile la « militarisation du travail » (l’idée d’organiser les ouvriers sur le modèle de l’armée pour reconstruire le pays dévasté). Service insiste aussi sur les erreurs tactiques de Trotski face à Staline, sur son isolement volontaire dans les années 1920, sur sa vie privée (la liaison mexicaine avec Frida Kahlo fait l’objet d’un long développement qui a, lui-même, fait polémique). Son verdict : les trotskistes ont inventé un homme qui n’a pas grand rapport avec Lev Davidovitch Bronstein.

La réception du livre a été houleuse. Salué par une partie de la presse britannique et américaine, il a aussi fait l’objet d’une recension sévère dans l’American Historical Review par l’historien Bertrand Patenaude — pourtant collègue de Service à la Hoover Institution — qui y relève des dizaines d’erreurs factuelles et parle de malhonnêteté intellectuelle. Quatorze universitaires germanophones ont même signé une lettre ouverte contre la parution allemande, pour dénoncer des formules héritées de la propagande stalinienne et des passages sur les origines juives de Trotski qu’ils jugent ambigus. Lire Service après Marie — ou l’inverse — reste un bel exercice : deux livres qui racontent la même vie, et qui ne disent vraiment pas la même chose.


4. Ma vie (Léon Trotsky, 1930)

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Il est temps d’écouter la voix du principal intéressé. Ma vie est écrit en 1929 à Prinkipo, île turque de la mer de Marmara où Trotski vient d’échouer après son expulsion d’URSS. Un éditeur allemand fait le voyage jusqu’à Istanbul pour vaincre ses réticences : un marxiste peut-il, sans se trahir, se mettre au centre du récit ? Trotski tranche en s’en justifiant dans l’avant-propos — il n’y a pas, dans sa vie privée, d’événements qui méritent l’attention publique, tout ce qui vaut la peine d’être raconté se rattache à la lutte révolutionnaire. Le titre lui-même l’embarrasse, il aurait préféré autre chose, mais l’éditeur n’en démord pas.

L’autobiographie n’est pas un récit apaisé, c’est un livre de combat. Trotski y règle ses comptes avec Staline et la machine de propagande soviétique qui le couvre alors d’injures. Il aborde son enfance avec distance, presque sans tendresse, et se méfie ouvertement de toute nostalgie — avant de plonger dans ce qui l’anime vraiment : les années militantes, 1905, l’exil, Octobre, Brest-Litovsk, l’Armée rouge, la lutte contre Staline. Le texte a ses longueurs, ses redites et ses silences stratégiques. Il faut le lire pour ce qu’il est : un témoignage de première main qu’on n’est pas obligé de prendre pour argent comptant.

Reste une découverte, pour qui ne l’aurait pas faite ailleurs : Trotski est véritablement un grand écrivain politique — fait que même ses plus féroces détracteurs, Service compris, ne lui contestent pas. Les portraits cruels de ses adversaires, les scènes de foule, l’ironie qui affleure sous le ton polémique : tout cela vaut la lecture, même pour qui n’adhère à aucune de ses positions.


5. Vie et mort de Trotsky (Victor Serge et Natalia Sedova Trotsky, 1951)

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Ce livre forme le contrechamp idéal de Ma vie. Victor Serge — révolutionnaire russo-belge, ancien anarchiste libertaire devenu bolchevique, lui-même déporté par Staline dans l’Oural en 1933 avant d’être libéré en 1936 grâce à une campagne internationale — connaît Trotski depuis les années 1920. Il ne rejoint pourtant jamais la IVe Internationale : il juge que les groupes trotskistes s’isolent dans des querelles de boutique au lieu de peser sur le mouvement ouvrier réel. Trotski, de son côté, lui reproche un « moralisme » qu’il voit comme une pente qui mène de la révolution à la réaction. Les deux hommes ont continué à s’estimer malgré ce désaccord. Après l’assassinat de Mexico, Serge se met au travail avec Natalia Sedova, la veuve de Trotski. Le livre paraît en 1951, quatre ans après la mort de Serge.

L’intérêt tient à cette double origine. Serge apporte le regard d’un intellectuel marxiste indépendant, qui a connu de l’intérieur les débats des années 1920. Natalia Sedova apporte les souvenirs personnels d’une compagne qui a partagé près de quarante ans de la vie de Trotski, depuis leur rencontre parisienne en 1902 jusqu’à Coyoacán en 1940. L’ensemble suit un plan en sept parties — jeunesse, Révolution, pouvoir, opposition, persécution, cauchemar, assassinat — et consacre l’essentiel à la longue nuit de l’exil.

Par rapport aux biographies académiques, ce livre offre quelque chose qu’aucune archive ne donnera jamais : l’atmosphère d’une famille, d’une maison, d’une amitié. Certains lui reprochent un excès d’empathie ; d’autres y voient au contraire ce qui fait son prix. À lire immédiatement après Ma vie, pour compléter le récit de Trotski par celui de ses proches.


6. Histoire de la révolution russe (Léon Trotsky, 1930-1932)

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Rédigée à Prinkipo entre 1930 et 1932, cette somme en deux volumes (1200 pages au total) reste probablement la meilleure histoire de la révolution russe jamais écrite — ce qui n’est pas rien pour un texte signé par l’un de ses principaux acteurs. Trotski y relève un défi considérable : rendre compte d’événements auxquels il a pleinement participé, sans pour autant renoncer à la discipline de l’historien. Sa solution : parler de lui à la troisième personne, appuyer chaque affirmation sur des documents vérifiables, et assumer que l’objectivité ne consiste pas à cacher ses sympathies mais à ne pas dissimuler les faits qui les contredisent.

Le livre couvre la période de février à octobre 1917 — soit les huit mois qui font basculer l’histoire mondiale. Trotski y articule une série de concepts appelés à devenir canoniques dans la tradition marxiste : la loi du développement inégal des sociétés (l’idée que les pays n’avancent pas tous au même rythme historique et que les « retardataires » peuvent en fait brûler les étapes) ; la formule selon laquelle la révolution est « l’irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées » ; ou encore l’analyse des rapports entre parti, soviets et classe ouvrière. Il n’épargne personne — pas même les bolcheviks revenus de déportation en mars 1917, Staline et Kamenev en tête, dont il raconte sans ménagement le soutien initial au gouvernement provisoire bourgeois, avant que Lénine ne les ramène à la ligne révolutionnaire avec ses fameuses « Thèses d’avril ». Ce passage lui vaudra de solides inimitiés parmi les « amis de l’URSS » — ces intellectuels occidentaux que Moscou choyait pour leur défense inconditionnelle du régime.

Le livre est long, dense, parfois lyrique — les pages sur la nuit du 24 au 25 octobre, au moment de la prise du pouvoir, sont restées un classique de l’écriture politique. Ce n’est pas un texte qui se lit en un week-end, mais c’est peut-être le seul qui permette de saisir de l’intérieur ce qui s’est réellement joué entre février et octobre 1917, avec les outils conceptuels du marxisme.


7. La Révolution trahie (Léon Trotsky, 1936)

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Publié en 1936 — alors que Trotski vit en Norvège et que s’ouvrent à Moscou les premiers procès truqués qui élimineront toute la vieille garde bolchevique —, La Révolution trahie est sans conteste le livre politique majeur de Trotski. Traduit en français par Victor Serge et paru chez Grasset, c’est la première grande analyse marxiste du stalinisme, rédigée dans des conditions d’isolement extrême par un homme qui sait que l’URSS vient de le condamner à mort par contumace.

La thèse est devenue célèbre : l’URSS n’est ni socialiste (la bureaucratie s’est emparée du pouvoir politique, les inégalités s’aggravent, la terreur règne), ni capitaliste (les usines, les banques et la terre restent collectivisées et ne peuvent être vendues ni transmises à ses enfants), mais un « État ouvrier dégénéré ». La bureaucratie y forme une caste et non une classe, et la différence est décisive pour Trotski : à la différence d’une bourgeoisie capitaliste, les bureaucrates ne possèdent pas les moyens de production, ils les gèrent seulement. Leur pouvoir repose sur la pénurie — dans un pays pauvre, celui qui distribue les ressources rares exerce le pouvoir réel. Trotski dresse un parallèle avec le « Thermidor » de la Révolution française (le coup d’État de juillet 1794 qui renverse Robespierre et enterre l’élan révolutionnaire) pour désigner le retournement analogue qu’il observe en URSS dans les années 1920 et 1930.

En fin d’ouvrage, Trotski esquisse trois scénarios pour l’avenir de l’URSS. Premier scénario : une révolution politique prolétarienne renverse la bureaucratie sans toucher aux bases sociales collectivistes. Deuxième scénario : une contre-révolution capitaliste, dans laquelle la bureaucratie elle-même, pour sécuriser ses privilèges et pouvoir les transmettre à ses enfants, se convertit à la propriété privée. Troisième scénario : la persistance indéfinie du statu quo bureaucratique. L’histoire, en 1991, a tranché en faveur du deuxième : l’effondrement de l’URSS a bien été piloté en grande partie par d’anciens cadres du Parti reconvertis à l’économie de marché. C’est pour cette raison — indépendamment des positions militantes qu’il défend — que La Révolution trahie reste un livre capital pour comprendre le XXe siècle.


8. Les trotskysmes (Daniel Bensaïd, 2002)

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Après Trotski, les trotskismes. De fait, le titre de ce « Que sais-je ? » dit déjà l’essentiel : il faut désormais parler au pluriel. Philosophe, professeur à Paris-VIII, figure historique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) puis du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), Daniel Bensaïd (1946-2010) était incontestablement la personne la mieux placée pour tenir l’équilibre entre sympathie intime et recul analytique. En 128 pages serrées, il retrace l’histoire tumultueuse des courants qui se sont réclamés de Trotski depuis la fondation de la IVe Internationale en 1938 — scissions à répétition, excommunications mutuelles, choix stratégiques opposés selon les pays et les périodes.

La grande question qui court tout au long du livre tient en une formule : comment rester révolutionnaires sans révolution ? Bensaïd passe en revue les grands épisodes — la double répression fasciste et stalinienne qui décime la IVe Internationale dès sa naissance (Trotski assassiné, ses fils morts, ses proches exécutés ou disparus dans le goulag) ; la politique de « l’entrisme », qui consiste à s’infiltrer dans les grands partis sociaux-démocrates ou communistes pour les radicaliser de l’intérieur plutôt que construire une organisation séparée ; les tentatives de refondation après Mai 68 ; la crise d’époque ouverte par l’effondrement du bloc soviétique en 1989-1991. Il évoque les querelles parfois dérisoires avec le recul, mais restitue aussi ce qui, selon lui, fait la valeur du courant : un sens de l’histoire longue qui permet de ne pas abandonner le projet révolutionnaire au premier échec venu, et une défiance envers toutes les formes de pouvoir bureaucratique.

Le livre a ses limites, et elles viennent précisément de la position de son auteur : Bensaïd est lui-même dirigeant d’un courant — le Secrétariat unifié issu de la LCR — dont il peine parfois à se distancier. Certains lui reprochent d’avoir minoré les positions révolutionnaires les plus orthodoxes au profit d’une lecture pluraliste et conciliatrice. Mais comme introduction rapide et honnête à la généalogie des courants trotskistes, ce petit volume reste difficilement remplaçable.


9. Trotskisme, histoires secrètes : de Lambert à Mélenchon (Laurent Mauduit et Denis Sieffert, 2024)

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Le dernier livre de cette liste est aussi le plus récent, et le plus immédiatement politique. Paru en janvier 2024 aux Petits Matins (464 pages), il est signé par deux journalistes qui furent eux-mêmes militants, dans les années 1970, de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) — la branche dite lambertiste du trotskisme français, du nom de son chef historique Pierre Boussel, dit Lambert. Laurent Mauduit est cofondateur de Mediapart, ancien du Monde et de Libération ; Denis Sieffert est l’ancien directeur de Politis, dont il reste éditorialiste. Les deux auteurs savent donc de quoi ils parlent — et ils ont un compte à régler, même s’ils s’interdisent le règlement de comptes.

L’enquête retrace l’histoire longue de l’OCI, de ses pratiques internes — réunions clandestines, fichage des militants, méthodes d’intimidation, culte du chef — et surtout du destin politique de celles et ceux qui y ont fait leurs classes : Lionel Jospin, qui y a milité en secret pendant toute sa carrière au PS ; Jean-Christophe Cambadélis, qui utilisera les méthodes de l’OCI pour prendre le contrôle de la Mutuelle nationale des étudiants de France puis, plus tard, du Parti socialiste ; Jean-Luc Mélenchon ; des syndicalistes de Force Ouvrière comme Marc Blondel ou Jean-Claude Mailly. Les auteurs consacrent la dernière partie à Mélenchon, qu’ils considèrent comme l’héritier culturel du lambertisme : ils voient à La France insoumise les traits caractéristiques du courant originel — un rapport problématique à la démocratie interne, une hostilité assumée aux médias, un imaginaire géopolitique binaire où les États-Unis incarnent l’ennemi principal et où leurs adversaires autoritaires (Russie, Venezuela, etc.) bénéficient d’une indulgence systématique.

Ce livre n’est pas une histoire des idées ni une analyse théorique du trotskisme : c’est une enquête politique sur un courant militant particulier et sur sa postérité dans la vie publique française. À ce titre, il forme le complément idéal du « Que sais-je ? » de Bensaïd : là où ce dernier parle des trotskismes à l’échelle internationale et à hauteur théorique, Mauduit et Sieffert racontent ce que le trotskisme a fait à la gauche française pendant un demi-siècle. On peut contester leur thèse sur Mélenchon ; on n’évitera pas le fait qu’une partie de la gauche française est passée, à un moment ou à un autre, par ces organisations.