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Que lire sur Salvador Allende ?

Que lire sur Salvador Allende ?

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Salvador Allende naît en 1908 à Valparaíso, dans une famille de la bourgeoisie progressiste chilienne. Médecin de formation, confronté très tôt aux inégalités sanitaires des quartiers populaires et des régions minières, il cofonde le Parti socialiste du Chili en 1933. Il devient ministre de la Santé dès 1939, à trente-et-un ans, dans le gouvernement du Front populaire de Pedro Aguirre Cerda, puis siège au Sénat pendant un quart de siècle. Trois échecs à la présidentielle (1952, 1958, 1964) ne le découragent pas : le 4 septembre 1970, porté par la coalition de l’Unité populaire (qui réunit socialistes, communistes, radicaux et chrétiens de gauche), il remporte le scrutin et devient le premier dirigeant marxiste élu démocratiquement à la tête d’un État. Son programme porte un nom : la « voie chilienne vers le socialisme ». Le pari est inédit — arriver au socialisme sans prendre les armes, par le suffrage universel, sans toucher à la Constitution, ni à la liberté de la presse, ni au multipartisme.

Pendant mille jours, le gouvernement d’Unité populaire nationalise le cuivre (principale richesse du pays, jusque-là exploitée par des compagnies américaines), approfondit la réforme agraire, élargit la sécurité sociale, relève les bas salaires, distribue gratuitement du lait aux enfants, met en place la participation des travailleurs à la gestion des entreprises publiques. Le Chili devient un laboratoire politique observé du monde entier : la gauche européenne et latino-américaine y voit la preuve qu’on peut changer de modèle sans coup d’État, la droite et les États-Unis y lisent un précédent dangereux — si le socialisme réussit par les urnes à Santiago, pourquoi pas à Rome, à Paris ou à Lima ? À Washington, Richard Nixon et Henry Kissinger décident d’étouffer l’expérience : la CIA finance l’opposition, les grands médias conservateurs et la grève des camionneurs de 1972 qui paralyse le ravitaillement du pays. Le cours mondial du cuivre s’effondre, les banques internationales coupent les crédits, l’inflation s’emballe, les classes moyennes descendent dans la rue casseroles en main.

Le 11 septembre 1973, le général Augusto Pinochet renverse le gouvernement. Le palais présidentiel de La Moneda est bombardé par l’aviation chilienne. Allende y reste, refuse de démissionner, prononce un dernier discours radiophonique devenu mythique — « les grandes avenues par où passera l’homme libre pour construire une société meilleure » — puis se donne la mort. Commence une dictature de dix-sept ans : plus de trois mille morts et disparus, des dizaines de milliers de torturés, des centaines de milliers d’exilés. Dans le même mouvement, Pinochet confie la politique économique aux « Chicago Boys », économistes chiliens formés à l’Université de Chicago par Milton Friedman ; privatisations massives, démantèlement de l’État social, libéralisation à marche forcée. Le Chili sera le laboratoire grandeur nature du programme néolibéral qui s’imposera ensuite à une large partie du monde.

Cinquante ans plus tard, la figure d’Allende hante encore la mémoire des gauches : preuve que l’expérience était possible, rappel brutal qu’elle a été écrasée, question jamais tranchée sur ce qu’il aurait fallu faire autrement. Voici cinq livres pour en prendre la mesure.


1. Découvrir la révolution chilienne (1970-1973) (Franck Gaudichaud, 2023)

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Professeur d’histoire à l’Université Toulouse Jean Jaurès et spécialiste de longue date du Chili, Franck Gaudichaud propose ici une introduction courte à la période 1970-1973. Le livre s’inscrit dans la collection Découvrir des Éditions sociales, dont le principe est simple : sur un sujet donné, rassembler une dizaine de textes d’époque — discours, tracts, articles de presse, documents d’archive, extraits de rapports — et les accompagner d’un commentaire qui les remet en contexte.

On y entend donc les acteurs eux-mêmes : Allende, dirigeants syndicaux, militants de base, opposants de droite, diplomates américains. Les thèmes couvrent la voie chilienne au socialisme, l’interventionnisme des États-Unis, la réforme agraire, les revendications du peuple mapuche (principale population autochtone du pays), les batailles autour de la culture et des médias, les coordinations ouvrières et les assemblées populaires de l’Unité populaire, et la mécanique du coup d’État. 184 pages pour une solide vue d’ensemble et des pistes pour aller plus loin. Le livre à recommander à quiconque souhaite entrer dans le sujet sans investir d’emblée dans un énorme pavé.


2. Salvador Allende : C’est une idée qu’on assassine (Thomas Huchon, 2013)

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Journaliste parti vivre au Chili comme correspondant pour plusieurs médias français, Thomas Huchon rapporte ici trois années d’enquête de terrain et une trentaine d’entretiens avec les proches d’Allende — gardes du corps, médecins, collaborateurs politiques, amis, membres de la famille. Le résultat tient moins du livre d’histoire que du documentaire écrit : un portrait humain reconstruit à partir de voix qui ont vu, vécu et parfois survécu au 11 septembre 1973.

Ce qui en ressort, ce n’est pas une synthèse politique mais une matière brute de témoignages : les anecdotes du quotidien, les repas de famille, la manière dont Allende parlait à ses collaborateurs, ses derniers gestes dans La Moneda assiégée. On y croise le chef d’État mais aussi le médecin de Valparaíso, le mari, le père, le débatteur infatigable. Le livre est paru en 2013 pour le quarantième anniversaire du coup d’État et s’accompagne d’un film documentaire en accès libre.

Le choix de s’attarder sur l’intime donne parfois au récit une tonalité un peu « people ». C’est aussi ce qui en fait la lecture la plus directement accessible de cette sélection, et sans doute la plus émouvante. À qui cherche d’abord à rencontrer l’homme avant le président, c’est ici qu’il faut commencer.


3. Allende, la biographie (Mario Amorós, 2023)

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Historien et journaliste espagnol titulaire d’un doctorat de l’Université de Barcelone, Mario Amorós a consacré une large part de ses travaux au Chili contemporain — il est aussi l’auteur de biographies de Neruda, Pinochet et Víctor Jara. Sa biographie d’Allende, parue en espagnol en 2013 et traduite en français par L’Harmattan dix ans plus tard, fait figure de référence par son ampleur documentaire : 460 pages nourries d’archives inédites et d’une vingtaine de témoignages recueillis auprès de proches.

Amorós suit Allende pas à pas, depuis l’enfance à Valparaíso et les études de médecine jusqu’aux ultimes heures de La Moneda. Les années de fondation du Parti socialiste, le ministère de la Santé dès 1939, le quart de siècle au Sénat, les quatre candidatures successives à la présidence, puis les mille jours de l’Unité populaire : chaque étape est reconstituée avec minutie. Amorós ne néglige pas la dimension intime — vie familiale, amitiés, habitudes quotidiennes — et en tire un portrait humain dense et rigoureux, ni hagiographique ni réducteur.

C’est la biographie la plus exhaustive disponible aujourd’hui en français. On la conseillera à qui veut connaître le détail d’une vie longue et d’un engagement politique de plus d’un demi-siècle.


4. Chili 1970-1973. Mille jours qui ébranlèrent le monde (Franck Gaudichaud, 2013)

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Ce livre, issu d’une thèse de doctorat soutenue sous la direction du sociologue Michael Löwy (qui signe la préface), est sans doute l’étude universitaire la plus importante consacrée en français à l’Unité populaire. Gaudichaud y écrit une histoire « vue d’en bas » : non pas celle des couloirs de La Moneda, mais celle des usines occupées, des quartiers populaires et des travailleurs qui ont fait la dynamique révolutionnaire au quotidien.

Le cœur du livre est consacré à deux formes d’auto-organisation dont l’importance est souvent sous-estimée. Les cordones industriales sont des coordinations territoriales qui rassemblaient les ouvriers d’un même bassin industriel pour résister au sabotage patronal — lock-out, grèves de cadres, détournement de machines — et faire tourner eux-mêmes les usines quand les patrons les abandonnaient. Les comandos comunales, eux, sont des assemblées de quartier qui prenaient en charge la distribution directe des denrées aux habitants quand les commerçants hostiles au gouvernement organisaient les pénuries pour asphyxier la population. À partir d’archives et de dizaines d’entretiens, Gaudichaud fait apparaître un mouvement populaire qui déborde parfois le gouvernement lui-même, jugé trop prudent par sa propre base ouvrière.

L’auteur refuse la lecture rétrospective qui ferait du coup d’État une issue écrite d’avance : il reconstitue les choix qui étaient réellement sur la table, les débats internes à la gauche, les tensions entre un Parti communiste chilien attaché à la prudence légaliste (ligne prosoviétique de coexistence) et un Parti socialiste dont l’aile gauche appelait à accélérer la rupture. C’est un livre dense, peuplé de sigles et de localités chiliennes. Mais pour comprendre ce qui s’est joué dans les usines et les quartiers pendant ces mille jours, on n’a rien de mieux en français.


5. Allende et l’expérience chilienne (Joan E. Garcés, 1976)

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Juriste et politologue valencien, Joan Garcés s’était rendu au Chili au tournant des années 1970 pour y préparer sa thèse de doctorat. Il y devient l’un des plus proches conseillers de Salvador Allende. Le 11 septembre 1973, il se trouve à La Moneda avec le président au moment du coup d’État ; Allende lui ordonne de quitter le palais afin qu’il reste quelqu’un pour témoigner. Garcés obéit, échappe à la mort, et consacrera ensuite le reste de sa vie à faire juger Pinochet. C’est lui qui, au nom de la justice espagnole et en s’appuyant sur le principe de compétence universelle (qui permet à un juge de poursuivre des crimes contre l’humanité commis à l’étranger), obtiendra en 1998 l’arrestation du dictateur à Londres — un précédent historique qui a durablement changé le droit international.

Publié aux Presses de Sciences Po en 1976, Allende et l’expérience chilienne est le premier grand livre d’analyse politique sur l’Unité populaire écrit par un témoin direct du sommet de l’État. Garcés n’y cède rien à l’hagiographie. Il dissèque les choix tactiques du gouvernement, les rapports de force internes à la coalition, la stratégie contre-révolutionnaire de la droite et de Washington, les raisons structurelles de l’échec. Les questions qu’il pose — comment gouverner avec une majorité parlementaire seulement relative ? comment tenir ensemble une coalition de partis qui ne s’accordent ni sur le rythme ni sur l’horizon final ? comment conduire un programme révolutionnaire sans le soutien de l’armée ni le contrôle du Congrès ? — demeurent d’une actualité brûlante pour quiconque réfléchit à la transformation sociale en démocratie.

Le livre a cinquante ans, il en porte parfois les traces dans le vocabulaire marxiste de son époque. Il reste le seul témoignage analytique de ce niveau écrit à chaud par un acteur de premier plan, et la source à laquelle reviennent tous les historiens ultérieurs de l’Unité populaire. À lire pour comprendre l’expérience Allende de l’intérieur, avec le recul d’un praticien devenu théoricien de sa propre défaite.