Né à Oxford en 1157, Richard Plantagenêt est le troisième fils d’Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine. Duc d’Aquitaine dès l’adolescence, il grandit dans une famille où les fils prennent régulièrement les armes contre le père et où la politique se règle à la pointe de l’épée. Quand il monte sur le trône en 1189, il hérite d’un ensemble territorial immense — de l’Écosse aux Pyrénées — que les historiens nomment tantôt « empire Plantagenêt », tantôt « empire angevin », et qui n’a d’unité que le nom de son souverain : en réalité, un assemblage de duchés et de comtés dont la noblesse locale se révolte à la moindre occasion.
Ce roi qui ne parle probablement pas un mot d’anglais et ne séjournera que quelques mois dans son royaume insulaire incarne pourtant, aux yeux de ses contemporains comme de la postérité, la figure même du souverain-chevalier. Sa participation à la troisième croisade face à Saladin, sa captivité en Allemagne au retour de Terre sainte, la rançon faramineuse qu’il faudra réunir pour le libérer et sa mort brutale devant le modeste château de Châlus-Chabrol en 1199 achèveront de le transformer en mythe — un mythe entretenu d’abord par les chroniqueurs de son temps, puis relayé par Ivanhoé de Walter Scott, les ballades de Robin des Bois et une foule d’adaptations plus ou moins sérieuses (le Robin des Bois de Disney compris, où le roi félin réapparaît juste à temps pour sauver la situation).
Les quatre titres retenus ici se répartissent en deux temps. D’abord, deux biographies de Richard proprement dites : celle de Georges Minois, récente et accessible, pour entrer dans le personnage ; celle de Jean Flori, ample et savante, pour qui veut creuser. Viennent ensuite deux lectures complémentaires de Martin Aurell, à consulter selon le cadre que l’on souhaite élargir — la dynastie Plantagenêt dans son ensemble, ou bien la figure tutélaire d’Aliénor d’Aquitaine, mère de Richard et femme politique de premier plan.
1. Richard Cœur de Lion (Georges Minois, 2017)

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Publiée chez Perrin par un historien prolifique habitué aux grandes biographies — Charlemagne, Philippe le Bel, Charles le Téméraire —, cette vie de Richard se lit comme un roman. Minois suit le fil chronologique d’un destin de quarante-deux ans, depuis la naissance à Oxford en 1157 jusqu’à la mort sous le carreau d’arbalète d’un petit noble du Limousin. Il prend soin de replacer chaque étape dans son contexte européen : ambitions expansionnistes du roi de France Philippe Auguste, rivalités entre les frères Plantagenêt, révoltes baronniales en Aquitaine, jeux d’alliance et de trahison qui font le quotidien de la politique féodale.
L’auteur accorde une place particulière à la relation entre Richard et Aliénor, qu’il lit dans une perspective quasi œdipienne : la mère comme figure tutélaire, présente aux moments décisifs du règne, jusqu’à cette ultime chevauchée vers Châlus où elle arrive à temps pour recueillir le dernier souffle de son fils préféré. Il revient aussi sur la piété du roi — une piété médiévale rude, pour laquelle l’idéal de croisade va de soi et n’exclut ni le butin ni la violence. La dernière partie du livre traite de la fabrique de la légende : comment Richard est passé de personnage historique à figure mythique, dans les chroniques des clercs, dans la littérature, puis dans le cinéma des XXe et XXIe siècles.
Biographie rigoureuse et d’abord agréable à lire, avec une bibliographie et un appareil de notes solides, ce Richard-là constitue la meilleure entrée en matière pour qui découvre le personnage. Minois n’a pas la prétention de révolutionner la recherche — Flori s’en charge mieux que lui — mais il offre un récit complet, nerveux, assorti d’un point historiographique sur les différentes manières dont les historiens ont jugé ce roi selon les époques.
2. Richard Cœur de Lion, le roi-chevalier (Jean Flori, 1999)

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Publié chez Payot à l’occasion du huitième centenaire de la mort du roi, ce volume de six cents pages est la biographie française de référence. Ancien directeur de recherche au CNRS, Jean Flori s’était jusqu’alors consacré à des études thématiques sur la chevalerie et la croisade ; il se lance ici dans le genre biographique avec un pari clair : ne pas proposer une énième narration des exploits de Richard, mais croiser sa vie avec les deux grandes questions qui structurent toute sa recherche — l’imaginaire chevaleresque et l’idéologie de la croisade.
Le livre adopte une architecture en deux temps. La première partie suit la trajectoire du prince puis du roi, depuis l’éducation aquitaine jusqu’à la mort devant Châlus, et s’appuie systématiquement sur les chroniqueurs contemporains dont Flori traduit de larges extraits. La seconde partie prend du recul pour analyser la manière dont Richard a incarné, puis contribué à fixer, un code de la chevalerie — largesse, prouesse, honneur, piété guerrière — qui devient sous son règne presque un programme de gouvernement : le roi s’affiche comme premier chevalier de son royaume et fait de cette posture un instrument politique. Au passage, plusieurs dossiers sensibles sont revisités avec méthode : l’accusation d’incapacité politique (Richard n’aurait été qu’un chevalier distrait des affaires du royaume), la question de son homosexualité supposée (débat hérité d’une historiographie anglophone des années 1970-1990, que Flori juge non concluante faute de sources probantes), ou encore ses talents poétiques — deux pièces lui sont attribuées, dont une complainte lyrique, Ja nus homs pris, composée pendant sa captivité allemande et conservée jusqu’à nous.
Sur le plan factuel et bibliographique, la solidité du travail ne fait aucun doute. Quelques lecteurs trouvent la seconde partie un peu redondante avec la première, mais l’ensemble reste, plus de vingt-cinq ans après sa parution, la somme de référence — à lire après Minois si l’on veut creuser, ou à la place si l’on ne craint pas les six cents pages.
3. L’Empire des Plantagenêt, 1154-1224 (Martin Aurell, 2003)

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Publié chez Perrin par le professeur d’histoire médiévale de Poitiers qui a longtemps dirigé le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, ce livre s’attaque d’emblée à une question de vocabulaire que les historiographies française et britannique traitent différemment : peut-on vraiment parler d’« empire » à propos de cet assemblage de principautés qui va de l’Irlande au Limousin ? Les Britanniques préfèrent le terme plus neutre d’« empire angevin », moins connoté politiquement et plus attaché à la maison d’Anjou qu’à une idée de domination large. Martin Aurell, lui, défend l’emploi du mot « empire » et le justifie de manière concrète : malgré les particularismes locaux, il existe bel et bien une administration royale centralisée, une justice du roi qui s’impose au-dessus des justices seigneuriales, une diplomatie d’envergure européenne et une propagande dynastique très active. Il montre en particulier comment Henri II, secondé par des clercs cultivés et des chevaliers courtois, fabrique de toutes pièces une légende dynastique — quitte à s’inventer pour ancêtre le très peu historique roi Arthur, afin de donner à une lignée angevine récente un vernis de prestige immémorial.
L’autre grand apport du livre tient à sa dimension familiale et tragique. Les coulisses de la cour Plantagenêt offrent le spectacle d’une famille rongée par la haine : Henri le Jeune, Richard, Geoffroy de Bretagne et Jean sans Terre prennent les armes contre leur père, souvent poussés par leur mère Aliénor, qu’Henri II finira par emprisonner pendant quinze ans. Ce « combat des Atrides » — comme on désigne, en référence à la tragédie grecque, ces guerres intestines entre proches — fournira trois siècles plus tard à Shakespeare la matière de ses drames historiques. Autre point noir sur la réputation de la dynastie : l’assassinat de l’archevêque Thomas Becket en 1170, tué dans sa cathédrale de Canterbury par quatre chevaliers qui croient ainsi plaire à Henri II. Le meurtre d’un prélat dans son propre lieu de culte scandalise la chrétienté entière et colle à la peau des Plantagenêt.
L’ouvrage est exigeant, parfois austère pour un public non spécialiste — Aurell ne transige pas sur le vocabulaire médiéviste et suppose chez le lecteur une familiarité avec la féodalité. Mais cette étude de référence, rééditée en Tempus et traduite en anglais, fournit la toile de fond politique et institutionnelle sans laquelle Richard n’est qu’un guerrier un peu coloré parmi d’autres.
4. Aliénor d’Aquitaine (Martin Aurell, 2020)

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Paru aux Presses universitaires de France quatre ans avant la disparition de son auteur en 2024, ce petit volume de cent soixante pages adapte une conférence donnée par Martin Aurell. Le format court oblige à la concision, et l’historien en profite pour recentrer son propos sur la féminité d’Aliénor prise dans ses rôles successifs — fille, épouse, mère, régente, veuve — plutôt que de se perdre dans les anecdotes romanesques qui encombrent sa postérité. Quatre chapitres suffisent à parcourir huit décennies : la jeunesse et le mariage avec Louis VII, roi de France ; les années anglaises auprès d’Henri II après l’annulation du premier mariage ; la révolte de 1173 suivie d’une longue captivité ; et le veuvage au cours duquel elle défend le trône de ses fils Richard puis Jean sans Terre.
Aurell insiste sur la légende noire forgée dès le vivant d’Aliénor par des clercs scandalisés. Les accusations d’adultère, largement inventées, servent de prétexte à une colère plus profonde. Par son remariage avec le jeune Henri Plantagenêt, seulement huit semaines après son divorce, Aliénor fait passer tout son duché d’Aquitaine — immense territoire qui s’étend de la Loire aux Pyrénées — dans le camp du principal rival de Louis VII. D’un seul geste, elle prive le roi de France d’une portion considérable de son royaume et double d’autant la puissance continentale de son nouveau mari. L’entourage capétien, furieux, noircira sa mémoire jusqu’à la fin du Moyen Âge et au-delà. L’ouvrage offre un portrait court et rigoureux, précieux pour qui veut mesurer le poids réel de cette mère sur le règne de son fils — elle gouverne en son nom pendant ses absences en croisade et négocie sa libération après sa captivité allemande —, avec la garantie d’un auteur qui a consacré la plus grande partie de sa carrière aux Plantagenêt et à leur cour.