Le 15 août 1769, dans une Corse rattachée à la France depuis quinze mois seulement, naît Napoleone Buonaparte. Le garçon grandit sur une île encore meurtrie par sa défaite face aux troupes de Louis XV : le chef indépendantiste Pasquale Paoli vient d’être contraint à l’exil, et le sentiment anti-français reste vif. Autour du petit Napoleone, une mère inflexible, Letizia, et un père ambitieux — Charles Bonaparte — qui rallie les Français par calcul avant de mourir à trente-huit ans. Boursier du roi, le jeune homme s’enferme dans les bibliothèques des écoles militaires de Brienne et de Paris, dévore Rousseau, Plutarque, l’abbé Raynal — et s’ennuie dans une armée royale où un petit noble corse sans relations n’a guère d’avenir.
La Révolution de 1789 change tout : les officiers aristocrates émigrent, les places se libèrent, le mérite remplace la naissance. Un temps jacobin, l’officier corse se fait remarquer au siège de Toulon en 1793, où son plan d’artillerie permet de reprendre le port aux Anglais, puis lors de la répression de l’insurrection royaliste du 13 vendémiaire (octobre 1795), quand il mitraille les insurgés sur les marches de l’église Saint-Roch à Paris. À vingt-six ans, il prend la tête de l’armée d’Italie : en quelques mois, il bat les Autrichiens, négocie seul des traités, crée des républiques et envoie à Paris des millions en or et en tableaux de maîtres. L’Égypte suit (1798-1799) : la propagande en fait une épopée ; dans les faits, la flotte française est détruite par Nelson à Aboukir, l’armée est décimée par la peste et les révoltes, et Bonaparte finit par abandonner ses troupes pour rentrer en France.
Mais l’essentiel est ailleurs : le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), un coup d’État renverse le Directoire — le gouvernement faible et corrompu qui dirige la France — et porte Bonaparte au pouvoir. Premier consul, il réforme le pays à un rythme stupéfiant — Code civil, Concordat avec le pape, lycées, Banque de France, préfets — avant de se faire sacrer empereur le 2 décembre 1804 à Notre-Dame de Paris. Terrifiée par ce régime issu de la Révolution, l’Europe monarchique se coalise contre lui ; il la bat à Austerlitz (1805), à Iéna (1806), à Friedland (1807). Son empire s’étend de Lisbonne à Varsovie.
Pourtant, l’engrenage des guerres finit par se retourner contre lui : la guérilla espagnole (à partir de 1808), la catastrophe de la campagne de Russie (1812, où la Grande Armée perd plus de 300 000 hommes), la défection de ses propres maréchaux et alliés aboutissent à une première abdication en avril 1814. Exilé sur l’île d’Elbe, il s’en échappe en mars 1815, reprend le pouvoir pendant cent jours, mais se heurte à une Europe unie contre lui. Tout s’achève dans la boue de Waterloo, le 18 juin 1815. Relégué sur l’île de Sainte-Hélène, un rocher volcanique perdu dans l’Atlantique Sud, Napoléon passe ses six dernières années à dicter ses mémoires et à forger la légende qui lui survivra.
Le personnage est si imposant que la bibliographie qui lui est consacrée donne le vertige : on estime à plus de 80 000 le nombre d’ouvrages écrits sur Napoléon, ce qui en fait probablement l’individu le plus biographié de l’histoire. Voici ceux qui font autorité.
1. Napoléon ou le mythe du sauveur (Jean Tulard, 1977)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Jean Tulard est, depuis un demi-siècle, le nom qui vient en premier lorsqu’on parle d’études napoléoniennes en France. Professeur à la Sorbonne, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, président de l’Institut Napoléon, membre de l’Académie des sciences morales et politiques : le personnage cumule les titres comme d’autres collectionnent les timbres. Son Napoléon ou le mythe du sauveur, paru en 1977, s’est imposé comme la biographie de référence — celle que l’on recommande en premier aux étudiant·es en histoire, mais aussi à toute personne désireuse de comprendre la période sans se noyer dans l’anecdote.
La thèse centrale est limpide : Bonaparte n’est pas un accident de l’histoire, mais le produit d’un mécanisme récurrent par lequel la bourgeoisie française, face aux crises, s’invente un sauveur. Désordre révolutionnaire, menaces extérieures, instabilité politique : à chaque fois, les élites cherchent un homme fort capable de rétablir l’ordre sans sacrifier leurs intérêts. Napoléon est le premier de ces sauveurs ; après lui viendront Cavaignac en 1848, Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, Thiers en 1871, Pétain en 1940, de Gaulle en 1958 — chaque fois selon le même schéma. Tulard prend une distance froide et salutaire avec son sujet. Ici, pas de lyrisme ni de panégyrique : l’opportunisme politique de Bonaparte, son génie de la propagande, sa construction consciente du mythe sont passés au crible avec une précision d’horloger. Chaque chapitre se clôt par des notes et des « débats ouverts » qui font de l’ouvrage un véritable outil de travail, complété par une chronologie, une liste des ministres et maréchaux, et même une filmographie. Si vous ne devez en lire qu’un, commencez par celui-ci.
2. Bonaparte (André Castelot, 1967-1968)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Deux volumes, près de deux mille pages, des centaines de milliers d’exemplaires vendus : le Napoléon d’André Castelot est un monument de la vulgarisation historique française. L’homme n’était pas universitaire — ce qui lui a valu quelques regards condescendants de la part du monde académique — mais il possédait un talent rare : celui de transformer les archives, les mémoires et les correspondances en un récit qu’on ne lâche pas. Castelot s’est rendu sur presque tous les lieux de mémoire napoléoniens, de la maison natale d’Ajaccio au plateau d’Austerlitz, de Fontainebleau à Sainte-Hélène. Cela se sent : quand il décrit une bataille, il connaît la topographie ; quand il raconte une scène de cour, il a vu les salons et lu les lettres des témoins.
Le premier tome, Bonaparte, couvre la naissance en Corse jusqu’au sacre de 1804. Le second, Napoléon, va du sacre au rapatriement solennel de la dépouille de l’Empereur aux Invalides en 1840 — ce qu’on appelle le « retour des Cendres ». On y suit les batailles, bien sûr, mais aussi la passion torturée pour Joséphine de Beauharnais (sa première épouse, qu’il finit par répudier faute d’héritier), le mariage politique avec Marie-Louise d’Autriche (fille de l’empereur d’Autriche François Iᵉʳ, qui lui donne enfin un héritier), la retraite de Russie racontée dans toute sa brutalité, et les derniers adieux à ses soldats dans la cour du château de Fontainebleau en avril 1814. Castelot ne cache pas sa fascination pour le personnage, et certains critiques lui ont reproché de verser dans l’éloge complaisant. Le reproche n’est pas totalement infondé, mais il est compensé par la masse considérable de documents exploités et par une honnêteté de fond : les pages les plus sombres — le rétablissement de l’esclavage, le coût humain des guerres, la dérive autoritaire — ne sont pas escamotées. Comme l’a souligné Thierry Lentz : quand on veut initier quelqu’un à l’histoire de l’Empereur, on commence par Castelot.
3. Bonaparte, 1769-1802 (Patrice Gueniffey, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Patrice Gueniffey est directeur d’études à l’EHESS (l’École des hautes études en sciences sociales, l’un des principaux centres de recherche en sciences humaines en France) et l’un des meilleurs spécialistes de la Révolution française. Premier volet d’une biographie en deux tomes, son Bonaparte couvre la période qui va de la naissance en Corse à la proclamation du Consulat à vie en 1802, soit le moment où Bonaparte, sans encore porter le titre d’empereur, rétablit de fait une monarchie héréditaire à son profit.
L’ouvrage a été salué dès sa parution comme un chef-d’œuvre par la critique française et internationale. Sa force tient à un choix méthodologique : là où la plupart des biographies séparent l’homme de son temps, Gueniffey replace Bonaparte au cœur du chaos révolutionnaire. On y voit comment un jeune officier corse navigue entre jacobins, thermidoriens et royalistes, comment il apprend à gouverner en Italie du Nord (où il crée des républiques, négocie des traités et gère un territoire sans en référer à Paris), et comment la campagne d’Égypte, loin de l’image glorieuse véhiculée par la propagande, se solde par des massacres, une armée abandonnée et des négociations secrètes avec les Anglais. Les portraits des figures secondaires — Joséphine, Lucien Bonaparte, Talleyrand, le savant Monge — sont féroces et souvent drôles.
Neuf cents pages : c’est long sur le papier, mais le livre couvre si densément chaque étape — les hésitations corses, la radicalisation révolutionnaire, l’invention d’un style de commandement en Italie, le fiasco égyptien maquillé en triomphe, les tractations du coup d’État de Brumaire — qu’on en sort avec le sentiment de n’avoir fait qu’effleurer le sujet. Le second volume, consacré aux années impériales, se fait toujours attendre.
4. Napoléon (Jacques Bainville, 1931)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Jacques Bainville n’était pas historien de formation — il était journaliste, essayiste, membre de l’Académie française et figure intellectuelle de l’Action française, un mouvement monarchiste et nationaliste fondé par Charles Maurras. Autant dire qu’il cumule, aux yeux de la postérité, quelques « handicaps » idéologiques. Son Napoléon, publié en 1931, n’en est pas moins resté, près d’un siècle après sa parution, une biographie que les historiens eux-mêmes continuent de recommander pour la finesse de son analyse politique.
L’approche de Bainville est originale. Il ne s’agit pas de raconter la geste napoléonienne avec des trémolos dans la voix, mais de dégager la logique politique qui conduit inévitablement à la chute. Le raisonnement est le suivant : la Révolution a détruit l’ordre européen ancien ; les monarchies du continent (Angleterre, Autriche, Prusse, Russie) n’acceptent pas ce bouleversement et forment des coalitions militaires pour restaurer l’Ancien Régime ; Bonaparte, héritier de la Révolution, doit les vaincre pour survivre ; chaque victoire l’oblige à étendre ses conquêtes, ce qui provoque de nouvelles coalitions, et ainsi de suite.
Le blocus continental — par lequel Napoléon interdit à toute l’Europe de commercer avec l’Angleterre afin d’asphyxier l’économie britannique — illustre cette fuite en avant : pour faire respecter le blocus, il faut contrôler le Portugal, puis l’Espagne, puis la Russie, ce qui finit par rendre la « partie perdue d’avance ». L’admiration de Bainville pour Bonaparte est réelle, mais teintée d’un pessimisme lucide. Il restait convaincu que, « sauf pour la gloire, sauf pour l’art », il eût probablement mieux valu que Napoléon n’eût pas existé. On peut ne pas partager cette conclusion. On aura du mal à contester la rigueur du raisonnement qui y mène.
5. Napoléon (Thierry Lentz, 2010)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Thierry Lentz est aujourd’hui le chef de file de l’historiographie napoléonienne, une génération après Jean Tulard. Directeur de la Fondation Napoléon depuis 2000, auteur d’une soixantaine d’ouvrages sur le Consulat et l’Empire, responsable de l’édition de la Correspondance générale de Napoléon en quinze tomes (plus de 40 000 lettres), il connaît son sujet comme personne. Publié chez Perrin, son Napoléon ne se veut pas une biographie exhaustive de plus : c’est une synthèse qui privilégie la réflexion sur l’accumulation de faits et qui pose une question simple : que reste-t-il, concrètement, de Napoléon dans la France d’aujourd’hui ?
La réponse est : beaucoup. Le Code civil, l’organisation préfectorale, le Conseil d’État, les lycées, la Cour des comptes, la Légion d’honneur — tout cela date du Consulat et de l’Empire. Lentz refuse aussi bien l’hagiographie que la « légende noire ». Il replace les décisions de Napoléon dans leur contexte — les guerres, souvent présentées comme des agressions impérialistes, étaient pour beaucoup des réponses à des coalitions formées contre la France — sans pour autant minimiser la dérive autoritaire du régime, le rétablissement de l’esclavage en 1802 dans les colonies, ou la place subordonnée des femmes dans le Code civil. Un livre qui donne les faits, pose les questions qui fâchent, et laisse ses lecteur·ices trancher — ce qui, sur un sujet aussi passionnellement disputé, relève presque de l’exploit.
6. Napoléon Bonaparte. La nation incarnée (Natalie Petiteau, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Natalie Petiteau est professeure d’histoire contemporaine à l’Université d’Avignon et l’auteure, en 1999, d’un Napoléon, de la mythologie à l’histoire qui a contribué à renouveler le champ des études napoléoniennes. Avec La nation incarnée, elle propose une biographie qui intègre quarante ans de recherches parues depuis le livre de Tulard, et qui s’efforce de comprendre non pas le personnage figé dans la légende, mais l’individu concret — ses doutes, ses calculs, ses contradictions — tel qu’il se transformait au fil des événements.
Le titre donne la clé de lecture. Contrairement aux rois de France, qui tenaient leur pouvoir de Dieu et de la naissance, Napoléon a été porté au pouvoir par des plébiscites — ces votes populaires par oui ou non organisés en 1800 (Consulat), 1802 (Consulat à vie) et 1804 (Empire héréditaire). Il s’est pensé, et a été perçu, comme l’incarnation de la volonté nationale. Petiteau montre comment cette conviction, d’abord motrice, est devenue un piège : persuadé d’être le seul à savoir ce que la France voulait, Bonaparte a glissé du réformateur génial au monarque autoritaire incapable de tolérer la contradiction. L’homme qui avait stabilisé la Révolution et doté la France d’institutions durables a fini par ressembler, aux yeux du reste de l’Europe, au tyran qu’il prétendait combattre.
Organisé en dix chapitres, l’ouvrage est accompagné de notes bibliographiques qui permettent d’approfondir chaque période. Moins imposant que le Gueniffey, plus à jour que le Tulard, il constitue une excellente entrée universitaire dans la biographie napoléonienne — avec l’avantage de ne pas dépasser les 320 pages.
7. Napoléon. L’ombre de la Révolution (Bart Van Loo, 2023)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Il fallait un certain culot pour qu’un écrivain belge néerlandophone, déjà auteur d’un best-seller sur les ducs de Bourgogne (Les Téméraires), décide de s’attaquer à Napoléon — sujet sur lequel les Français se considèrent volontiers en situation de monopole. Le pari de Bart Van Loo est pourtant réussi. Son Napoléon. L’ombre de la Révolution offre un regard neuf, décentré, appuyé sur une lecture méticuleuse des sources (mémoires de contemporains, correspondances, historiographie française et anglo-saxonne) et porté par la liberté de ton que procure le fait de ne pas être français.
La thèse du livre tient dans son sous-titre : Napoléon n’est pas le héros qu’il s’est rêvé — César, Alexandre, Charlemagne — mais le produit direct de la Révolution française, dont il a figé certains acquis (le Code civil, l’égalité devant la loi, la fin des privilèges féodaux) mais foulé aux pieds les autres (la liberté politique, le contrôle du pouvoir par les citoyens). Le paradoxe est vertigineux : la Révolution de 1789 visait à mettre fin au pouvoir absolu d’un seul homme, et elle a accouché du pouvoir absolu d’un autre. Van Loo s’autorise ce que peu d’historiens académiques osent : de l’humour, des rapprochements inattendus avec notre époque, et un recours constant aux grands écrivains — Chateaubriand, Stendhal, Hugo, Balzac — pour rappeler que la légende de Napoléon doit autant aux écrivains qui l’ont racontée qu’à l’homme qui l’a vécue.
C’est d’ailleurs l’un des mérites du livre : montrer comment Napoléon lui-même a su, mieux que quiconque, contrôler son image — du communiqué de victoire soigneusement biaisé jusqu’aux mémoires dictées à Sainte-Hélène. Pour qui souhaite lire une biographie à la fois solide et plaisante, sans l’austérité des travaux académiques ni la complaisance des récits hagiographiques, c’est sans doute le meilleur point de départ parmi les publications récentes.
8. Mémorial de Sainte-Hélène (Emmanuel de Las Cases, 1823)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Parmi tous les livres de cette sélection, celui-ci occupe une place à part : ce n’est pas une biographie écrite sur Napoléon, mais un texte écrit avec lui — ou du moins, à partir de ses paroles. Conseiller d’État rallié à l’Empereur, Emmanuel de Las Cases l’accompagne en exil à Sainte-Hélène en 1815. Pendant seize mois, il consigne jour après jour les confidences, les souvenirs, les réflexions et les colères du prisonnier le plus célèbre du monde, avant d’être expulsé de l’île par le gouverneur anglais Hudson Lowe (qui confisque au passage le manuscrit). Le résultat, publié en 1823, deux ans après la mort de Napoléon, est le texte fondateur de la légende napoléonienne.
Soyons clairs : le Mémorial n’est pas un document objectif. Las Cases vouait à l’Empereur une admiration sans réserve, et Napoléon, depuis son rocher, n’avait aucune intention de livrer la vérité nue. Il s’agissait de réécrire l’histoire à son avantage — de se présenter comme le fils fidèle de la Révolution, le libéral persécuté par les monarchies rétrogrades, le martyr de la tyrannie anglaise. Et la manœuvre a fonctionné bien mieux que prévu. Le Mémorial a déclenché une vague de nostalgie bonapartiste dans toute la France, inspiré une génération d’écrivains romantiques (Stendhal en fait l’un des trois livres sacrés de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir), et préparé le terrain politique qui permettra, en 1840, le rapatriement triomphal de la dépouille de Napoléon aux Invalides — puis, en 1848, l’élection de son neveu Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, avant que celui-ci ne rétablisse l’Empire en 1852.
En 2017, la redécouverte à la British Library du manuscrit original, confisqué par les Anglais et resté ignoré pendant deux siècles, a permis une édition critique qui révèle ce que Las Cases a enjolivé, modifié ou inventé après coup. Un texte indispensable, à condition de le lire pour ce qu’il est : non pas un témoignage fidèle, mais un formidable coup de propagande posthume.
9. Napoléon (Luigi Mascilli Migliorini, 2004)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Après les regards français, voici un regard italien — et il change la perspective de manière significative. Professeur d’histoire moderne à l’université de Naples « L’Orientale » et directeur de la Rivista italiana di studi napoleonici, Luigi Mascilli Migliorini est un spécialiste de l’histoire culturelle européenne. Son Napoléon, d’abord publié en italien en 2001 puis traduit chez Perrin en 2004, ne ressemble à aucune autre biographie du personnage. Ce n’est pas un récit classique des batailles et des réformes : c’est une tentative de comprendre pourquoi Napoléon a fasciné ses contemporains au point de devenir, dès sa chute, un mythe à l’échelle européenne. Pour des millions de soldats, de fonctionnaires et de citoyens ordinaires, Bonaparte avait incarné une promesse inouïe : celle qu’un homme sans fortune ni naissance pouvait, par sa seule volonté, refaire le monde. Quand il est tombé, cette promesse s’est effondrée avec lui — et c’est ce deuil collectif qui a nourri le romantisme du XIXᵉ siècle.
Concrètement, Mascilli Migliorini accorde autant d’importance à ce que les contemporains de Bonaparte ont vu en lui qu’à ce qu’il a réellement fait. Le célèbre tableau de Gros, Bonaparte au pont d’Arcole (1796) — où le jeune général est représenté drapeau en main, héroïque et magnétique, alors que l’épisode réel fut nettement plus chaotique —, les mémoires des généraux, les jugements sévères de Madame de Staël ou de Benjamin Constant comptent autant que les bulletins militaires. La construction même du livre, qui s’ouvre sur la Corse et se referme sur Sainte-Hélène — deux îles, deux exils —, souligne la solitude d’un homme qui a traversé l’Europe sans jamais véritablement appartenir à aucun lieu. Attention toutefois : l’ouvrage suppose une connaissance préalable de la période. Les campagnes militaires, par exemple, sont traitées dans leur dimension symbolique et politique plutôt que dans leur déroulement tactique. Ce n’est pas un livre pour découvrir Napoléon, mais pour le repenser après l’avoir déjà rencontré ailleurs.
10. Napoléon en 100 questions (Thierry Lentz, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
On retrouve Thierry Lentz, cette fois dans un exercice très différent. Napoléon en 100 questions n’est pas une biographie : c’est un puzzle en cent pièces qui aborde aussi bien les grandes questions historiques (« Fut-il le fossoyeur de la Révolution ? », « A-t-il ruiné la France ? ») que des curiosités plus inattendues (« Napoléon croyait-il en Dieu ? », « Pourquoi portait-il un uniforme de colonel alors qu’il était général ? »). Le format question-réponse, loin d’être superficiel, s’avère redoutablement efficace : chaque question oblige l’historien à aller droit au but et à formuler des réponses nettes, sans se réfugier derrière le jargon ou les nuances infinies.
L’ouvrage s’adresse à tous les publics — étudiant·es, enseignant·es, passionné·es, néophytes — et remplit un rôle que les grandes biographies, par leur ampleur même, ne peuvent pas toujours tenir : celui de dissiper les idées reçues et de donner des réponses claires à des questions précises. On y apprend, entre autres, à quel âge Napoléon a perdu son pucelage (dix-huit ans, avec une prostituée du Palais-Royal — lui-même raconte l’épisode dans son journal), pourquoi il s’est embourbé en Espagne, comment il a géré la dette publique, ou de quelle réalisation il était le plus fier. Un livre qui se lit d’une traite, qui se picore, qui se prête — et qui donne inévitablement envie de se plonger dans les ouvrages plus volumineux de cette liste.