Au printemps 1917, la guerre dure depuis près de trois ans. Les batailles de Verdun et de la Somme, en 1916, ont coûté à elles seules plus de 700 000 morts et blessés côté français, sans résultat décisif. Nommé à la tête des armées en décembre 1916, le général Nivelle promet que l’offensive qu’il prépare sur le Chemin des Dames — une longue crête du département de l’Aisne, surplombée par les positions allemandes — sera rapide, décisive, et mettra fin à l’enlisement. L’espoir renaît brièvement dans les rangs. Le 16 avril 1917, l’assaut est lancé sous un froid glacial. L’échec est immédiat : en quelques jours, les pertes dépassent les cent mille hommes — tués, blessés, disparus — pour des gains dérisoires. Cette désillusion, ajoutée à des conditions de vie effroyables — permissions retardées, cantonnements misérables, épuisement physique et moral —, précipite la plus grave crise de discipline que l’armée française ait connue.
De mai à juillet 1917, des dizaines de milliers de soldats refusent de remonter aux tranchées de première ligne pour y lancer de nouvelles attaques. Ils ne désertent pas, ne livrent pas les positions à l’ennemi : ils disent non aux offensives qu’ils jugent inutiles et meurtrières. Certains défilent avec des drapeaux rouges, entonnent L’Internationale, élisent des délégués, rédigent des pétitions. D’autres crient « À bas la guerre ! » ou réclament simplement du repos. Plus de 150 unités sont touchées, à des degrés divers. La répression qui s’ensuit est lourde : 3 427 condamnations, dont 554 peines de mort et une cinquantaine d’exécutions effectives. Les archives qui la documentent resteront classées secret défense jusqu’en 1967. Pétain, qui remplace Nivelle en mai, renonce aux grandes offensives, améliore les permissions et le ravitaillement, et parvient progressivement à rétablir la discipline. Ces mutineries continuent de nourrir un vif débat entre historiens.
Voici les principaux ouvrages qui leur sont consacrés.
1. 14-18. Les refus de la guerre. Une histoire des mutins (André Loez, 2010)

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Issue de sa thèse de doctorat, la synthèse universitaire de référence sur les mutins de 1917 — près de 700 pages. D’emblée, André Loez écarte les lectures simplificatrices de l’événement, qu’elles réduisent les mutineries à une simple protestation contre les conditions matérielles (manque de repos, de permissions, de nourriture correcte) ou, à l’inverse, à un élan pacifiste cohérent et structuré. Il bat en brèche la formule longtemps répétée selon laquelle les soldats « ne refusaient pas la guerre mais la manière de la faire » : pour lui, cette formule commode masque la diversité des motivations et repose sur un tri orienté parmi les témoignages. L’historien inscrit au contraire les mutineries dans une généalogie plus longue de la désobéissance, qui remonte aux refus individuels apparus dès l’automne 1914 : permissions prolongées illégalement, automutilations pour échapper à la remontée au front, doutes croissants sur la rhétorique patriotique. L’explosion du printemps 1917 n’est donc pas un accident ponctuel mais l’aboutissement de tensions accumulées depuis le début du conflit.
L’un des apports décisifs d’André Loez tient à la place qu’il accorde aux soldats eux-mêmes. Là où les études antérieures — celle de Guy Pedroncini en 1967, première étude historique du sujet, fondée sur les archives militaires déclassifiées après cinquante ans de secret — s’appuyaient largement sur le point de vue du commandement, André Loez se tourne vers les lettres, les carnets et les paroles des soldats, qu’il soumet à un examen critique serré. Il identifie une véritable « grammaire protestataire », c’est-à-dire un répertoire de formes d’action empruntées à la fois aux habitudes militaires et aux mobilisations civiles d’avant-guerre : réunions, cortèges, désignation de porte-parole, revendications partagées entre exigences matérielles (repos, permissions) et aspirations politiques (fin de la guerre, dénonciation des « embusqués », ces hommes accusés d’échapper au combat). Il dégage ainsi quatre profils distincts de mutins — le soldat qui refuse silencieusement de remonter au front, celui qui proteste sur le moment sans vouloir aller plus loin, le militant politique qui inscrit son refus dans une revendication plus large contre la guerre, et le meneur qui harangue ses camarades —, ce qui interdit toute vision monolithique du mouvement. André Loez rappelle cependant que la parole des soldats a toujours été produite dans un contexte précis — un soldat n’écrit pas la même chose à sa femme, à son officier ou devant un tribunal militaire. Aucun témoignage ne permet de savoir avec certitude ce que ces hommes pensaient réellement.
L’historien prend ainsi position dans le débat qui structure, depuis les années 1990, l’historiographie de la Grande Guerre. D’un côté, l’école dite du « consentement », incarnée par l’Historial de la Grande Guerre de Péronne (Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker), soutient que les soldats ont tenu parce qu’ils adhéraient à la cause nationale : la haine de l’ennemi, le patriotisme et la défense du sol français auraient suffi à maintenir la cohésion des troupes. De l’autre, le courant de la « contrainte », porté par le CRID 14-18 — le Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918, animé notamment par Frédéric Rousseau et Rémy Cazals —, insiste sur le poids de la discipline, de la pression du groupe et de la menace de sanctions. Sans se ranger derrière l’un ou l’autre camp, André Loez soutient que la désobéissance de 1917 ne relève pas d’une démotivation passagère, vite résorbée par quelques concessions matérielles : elle signale que l’obéissance n’a jamais été aussi naturelle ni aussi consensuelle que le camp du « consentement » l’affirme, et que « d’autres choix et d’autres conduites sont devenues possibles et pensables » dès lors que les circonstances — échec militaire, lassitude collective, exemple de la révolution russe — ont ouvert une brèche. Ce que la désobéissance de 1917 révèle en creux, c’est donc aussi ce qui rend l’obéissance possible en temps ordinaire : la force de l’institution militaire, la solidarité du groupe et l’absence d’alternative perçue comme réaliste.
2. La grève des tranchées. Les mutineries de 1917 (Denis Rolland, 2005)

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Denis Rolland aborde les mutineries depuis un tout autre point de départ. Natif d’Ambleny, dans l’Aisne, à quelques kilomètres du Chemin des Dames, il a grandi au contact d’une mémoire locale encore vive de ces événements — récits familiaux, souvenirs transmis de village en village. Ingénieur de travaux publics de formation — et non historien de métier —, il a consacré de longues années à dépouiller les archives du Service historique de la Défense, à Vincennes : c’est-à-dire à lire et recouper, dossier par dossier, les rapports d’officiers, les minutes des conseils de guerre, les lettres interceptées par la censure postale et les témoignages de soldats. Son travail, salué par la Revue historique des armées comme le premier renouvellement substantiel du sujet depuis l’étude fondatrice de Guy Pedroncini (1967), repose sur un examen systématique des dossiers individuels des mutins et de la correspondance contrôlée par l’armée.
L’apport principal de Denis Rolland réside dans le récit minutieux des événements, unité par unité, jour après jour. Il en restitue aussi bien la géographie que la chronologie fine — les zones de repos de l’arrière-front dans l’Aisne, les villages de Cœuvres, Chacrise, Missy-aux-Bois, où les régiments stationnent entre deux séjours en première ligne. Il accorde une attention particulière aux profils des « rebelles », mais aussi à ceux de leurs officiers et de leurs juges, aux dilemmes des conseils de guerre — ces tribunaux militaires chargés de condamner, parfois à mort, des hommes qui s’étaient battus avec courage quelques semaines plus tôt. À ce récit s’ajoute un effet propre aux sources elles-mêmes : des exécutions et des condamnations à la déportation y sont consignées dans la même langue sèche qu’un relevé d’effectifs, et c’est cette indifférence bureaucratique qui, par contraste, rend d’autant plus brutal le sort des condamnés.
Postfacé par l’historien Nicolas Offenstadt, ce bouquin parvient à redonner un visage aux mutins — des hommes longtemps réduits à des chiffres dans les statistiques nationales ou à des noms oubliés dans les registres des conseils de guerre. Si certains historiens ont reproché à Denis Rolland une tendance à accumuler les cas sans toujours en dégager les lignes de force — autrement dit, à privilégier l’inventaire sur l’interprétation —, il n’en a pas moins mis en lumière une masse de documents inédits et ancré dans un territoire précis des événements trop souvent appréhendés à la seule échelle du pays.
3. Obéir/désobéir. Les mutineries de 1917 en perspective (André Loez et Nicolas Mariot, dir., 2008)

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Si vous cherchez un bouquin qui replace 1917 dans une réflexion plus vaste sur ce que signifie obéir — ou désobéir — en temps de guerre, c’est par celui-ci qu’il faut commencer. Cet ouvrage collectif rassemble vingt-sept études présentées lors d’un colloque organisé par le CRID 14-18 en novembre 2007, à Craonne et à Laon. Le choix de Craonne n’est pas anodin : situé au pied du Chemin des Dames, ce village a donné son nom à la célèbre Chanson de Craonne, hymne antimilitariste entonné par les soldats de 1917, et reste l’un des lieux les plus associés à l’offensive ratée. Les contributions, signées par des historiens mais aussi par des sociologues, des politistes et des psychologues, abordent aussi bien les fondements théoriques de l’autorité que les formes de la contestation en milieu militaire, les réactions des officiers face au désordre ou la mémoire des mutineries dans les manuels scolaires et la littérature. L’ambition est de sortir les mutineries de 1917 du cadre étroit dans lequel elles sont habituellement étudiées — un événement français, limité au printemps 1917, analysé par les seuls historiens — pour les confronter à d’autres situations où des soldats ont obéi ou désobéi.
Plusieurs études portent ainsi sur la Seconde Guerre mondiale (comment des soldats ont pu participer à des atrocités sans protester), sur la guerre d’Algérie, sur le génocide des Tutsis au Rwanda ou encore sur l’objection de conscience en Israël. Ce décentrement soulève des questions qui valent pour tous ces conflits : qu’est-ce qui rend la désobéissance « pensable » dans une institution fondée sur l’obéissance ? Quelles formes prend la contestation quand elle surgit au sein de l’armée ? Comment les chefs gèrent-ils le désordre, entre sévérité et compromis ? Comme l’a souligné Le Monde, André Loez et Nicolas Mariot proposent par cette démarche comparative « une approche incontestablement nouvelle et très féconde », qui se garde de s’enfermer dans la « fausse alternative de la contrainte et du consentement ».
Une dizaine des contributions portent néanmoins spécifiquement sur 1917. Parmi celles-ci, des études qui tentent d’établir le profil social des mutins — leur âge, leur origine géographique, leur catégorie socioprofessionnelle, leur ancienneté au front — et d’autres qui retracent la manière dont l’événement a été transmis (ou occulté) dans l’enseignement et la fiction. Plusieurs contributions relèvent à ce propos un glissement révélateur : dans la mémoire collective, la figure du « mutin » — celui qui refuse et qui agit — s’est progressivement effacée derrière celle du « fusillé pour l’exemple » — celui qui subit et dont on déplore le sort. Ce basculement n’est pas neutre : il transforme un récit de résistance collective en récit de victimisation individuelle, et révèle une préférence des sociétés pour la compassion envers les victimes plutôt que pour la reconnaissance d’un acte de révolte.