L’Alsace est une étroite bande de terre coincée entre les Vosges et le Rhin, à la frontière de la France et de l’Allemagne. Cette position géographique a déterminé le cours de son histoire : pendant plus de quinze siècles, la région a changé de souveraineté au rythme des guerres et des traités. Franque sous les Mérovingiens, intégrée au Saint-Empire romain germanique pendant tout le Moyen Âge, elle devient progressivement française à partir des traités de Westphalie en 1648 — qui mettent fin à la guerre de Trente Ans et permettent à Louis XIV de rattacher une grande partie de la province à la couronne. Deux siècles plus tard, la défaite de 1870 contre la Prusse la fait basculer dans l’Empire allemand de Bismarck, avec une partie de la Lorraine. Elle revient à la France en 1918, avant d’être annexée par le IIIe Reich en 1940, puis libérée — tardivement et au prix de lourdes pertes — entre 1944 et 1945.
À chaque changement de régime, les Alsacien·ne·s voient leur langue, leurs lois et leur quotidien redéfinis par un pouvoir qu’il·elle·s n’ont pas choisi. Cette histoire a laissé des traces encore visibles aujourd’hui : un droit local hérité de la période allemande (régime concordataire, sécurité sociale spécifique) toujours en vigueur, un dialecte alémanique en déclin mais pas éteint, et une mémoire collective traversée de tensions — en particulier autour de l’incorporation de force d’environ 130 000 jeunes Alsaciens et Mosellans dans l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale.
Voici sept livres pour comprendre cette histoire singulière, du panorama général à la monographie spécialisée, du Moyen Âge à la Libération.
1. Histoire de l’Alsace (Philippe Meyer, 2008)

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Philippe Meyer n’est pas historien de formation. Sociologue de métier, chroniqueur à L’Express puis au Point, il est surtout connu comme la voix matinale de France Inter pendant plus d’une décennie, puis comme producteur de L’Esprit public sur France Culture. Il est aussi l’auteur, avec Frédéric Rossif, du documentaire De Nuremberg à Nuremberg sur le nazisme. C’est donc un homme de radio et de presse, rodé à la vulgarisation, qui s’attaque ici à quinze siècles d’histoire régionale, fort d’un millier de références. Publié chez Perrin avec une préface de l’historien allemand Rudolf von Thadden, le livre retrace l’histoire de l’Alsace et l’inscrit systématiquement dans le contexte européen : les querelles de succession du Saint-Empire (où les grandes familles se disputent le contrôle de la région pendant des siècles), les guerres de religion du XVIe siècle, la rivalité franco-prussienne qui culmine en 1870, la construction européenne d’après 1945 avec Strasbourg comme siège du Conseil de l’Europe.
Le parti pris est de montrer que l’histoire de l’Alsace est incompréhensible si on la réduit à une affaire de frontière entre deux États. Meyer consacre de longs développements aux questions de mentalité et de culture : comment des siècles de va-et-vient entre les mondes français et germanique ont produit une identité qui ne se réduit ni à l’un ni à l’autre — une population qui parle un dialecte germanique mais se sent française, qui maintient des traditions héritées de la période allemande (marchés de Noël, culture viticole rhénane, forte pratique religieuse) mais participe pleinement à la vie politique de la République. Si vous ne devez lire qu’un seul livre sur l’Alsace, c’est probablement celui-ci.
2. L’Alsace au Moyen Âge (Georges Bischoff, 2022)

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Georges Bischoff a passé la moitié de sa carrière à enseigner l’histoire médiévale de l’Alsace à l’Université de Strasbourg, où il a dirigé l’institut d’histoire du Moyen Âge — le même que l’historien Marc Bloch avait dirigé avant lui. Avec ce livre publié chez Gisserot, il propose une synthèse d’une période longue de près d’un millénaire, des royaumes francs à l’aube de la Renaissance. Ce que le livre montre d’abord, c’est que l’Alsace médiévale n’est pas un territoire unifié : entre Vosges et Rhin, désignée en latin sous le nom d’Alsatia, elle se compose d’un enchevêtrement de seigneuries, de villes libres d’Empire — des cités comme Strasbourg, Colmar ou Haguenau qui ne dépendent d’aucun seigneur local et relèvent directement de l’Empereur, ce qui leur confère une large autonomie —, de domaines épiscopaux et de petites communautés rurales.
Bischoff s’arrête sur plusieurs épisodes décisifs. Il revient d’abord sur le concile de Bâle (1431-1449), un grand rassemblement ecclésiastique qui attire dans la vallée du Rhin des centaines de clercs, de diplomates et de savants venus de toute l’Europe ; leur présence stimule la production de manuscrits, puis favorise l’émergence de l’imprimerie — Gutenberg lui-même séjourne à Strasbourg dans les années 1430-1440 et y met au point sa technique avant de s’installer à Mayence. Il consacre ensuite une place importante à la guerre des Paysans de 1525 : une révolte massive au cours de laquelle les paysans du Saint-Empire, Alsace comprise, prennent les armes au nom de l’Évangile contre les seigneurs et le clergé, pour réclamer l’abolition du servage et un partage plus juste des terres — un sujet auquel il a par ailleurs consacré un ouvrage de référence (La Guerre des Paysans, La Nuée Bleue, 2010).
Le mérite principal du livre est de rappeler que l’Alsace, à six semaines de marche de Constantinople comme de Grenade, est un carrefour européen bien avant de devenir un enjeu franco-allemand. Une synthèse ramassée, idéale pour qui veut remonter aux racines médiévales de la région sans y consacrer un semestre.
3. Alsace-Lorraine : Histoire d’un « pays perdu ». De 1870 à nos jours (François Roth, 2010)

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Le terme « Alsace-Lorraine » (Elsass-Lothringen en allemand) n’existe pas avant 1870. Il est inventé pendant la guerre franco-prussienne pour désigner les territoires que l’Allemagne s’apprête à annexer : l’Alsace et le département de la Moselle (et non toute la Lorraine, contrairement à ce que l’appellation laisse croire). Officialisé par le traité de Francfort en 1871, ce nom désigne un Reichsland, c’est-à-dire un territoire directement administré par l’Empire, sans les droits dont jouissent les États fédérés comme la Bavière ou la Prusse. Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Nancy et auteur d’un classique sur le conflit de 1870 (La Guerre de 70, Fayard, 1990), François Roth consacre ce livre à l’histoire de cette entité politique éphémère et aux traces durables qu’elle a laissées.
Le cœur de l’ouvrage porte sur les quarante-sept ans du Reichsland (1871-1918) : les efforts de l’administration impériale pour intégrer les populations annexées, la germanisation progressive de l’école et de l’administration, et les réactions contrastées des Alsacien·ne·s — protestation au début, puis résignation, et enfin adaptation d’une jeunesse qui n’a jamais connu la France et dont la langue, la culture et la formation sont désormais allemandes. Mais Roth ne s’arrête pas en 1918. Il pose la question de l’héritage : que reste-t-il de l’Alsace-Lorraine une fois le Reichsland disparu ? Beaucoup plus qu’on ne le croit. Le droit local en est l’exemple le plus visible : aujourd’hui encore, l’Alsace et la Moselle conservent un régime juridique distinct du reste de la France, hérité de la législation allemande. Le cas le plus connu est celui du Concordat de 1801, qui règle les rapports entre l’État et les cultes : dans le reste de la France, il a été aboli par la loi de séparation de 1905 — mais l’Alsace et la Moselle, alors allemandes, n’ont pas été concernées par cette loi, et le Concordat y est toujours en vigueur (les ministres du culte y sont rémunérés par l’État). De même, le régime de sécurité sociale y reste plus avantageux, et le cadastre fonctionne encore selon le modèle allemand du Grundbuch.
Roth, qui est aussi l’auteur d’une biographie de Robert Schuman (Fayard, 2008) — l’homme d’État lorrain considéré comme l’un des pères fondateurs de l’Europe —, est l’un des rares historiens à maîtriser aussi bien le versant français que le versant allemand de cette histoire. C’est ce qui fait la force de ce livre : il ne choisit pas un camp, il les éclaire tous les deux.
4. Les Alsaciens-Lorrains dans la Grande Guerre (Jean-Noël Grandhomme et Francis Grandhomme, 2013)

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Que signifie être alsacien ou lorrain quand éclate la Première Guerre mondiale ? Depuis 1871, les habitant·e·s de l’Alsace et de la Moselle sont des sujets du Kaiser. En août 1914, la plupart des jeunes hommes de ces territoires partent donc au front sous l’uniforme allemand. D’autres, moins nombreux, franchissent la frontière pour s’engager dans l’armée française. Ce livre, paru chez La Nuée Bleue à la veille des commémorations du centenaire, est la première grande synthèse sur ce déchirement. Il est signé par deux frères : Jean-Noël Grandhomme, historien à l’université de Strasbourg et spécialiste de la Grande Guerre, et Francis Grandhomme.
Les auteurs retracent d’abord le parcours militaire de ces soldats pris en étau : envoyés sur le front ouest, où ils risquent de tirer sur des Français dont certains sont leurs cousins ou leurs anciens voisins, ils sont ensuite transférés par l’état-major allemand sur le front est, contre les Russes — car l’armée impériale juge leur loyauté trop incertaine face à l’ennemi francophone. Mais le livre couvre bien plus que les opérations militaires : il restitue la vie des civils sous l’état de siège (un régime d’exception qui suspend les libertés individuelles et place la population sous l’autorité directe de l’armée), la répression de toute sympathie pro-française, les privations économiques, puis le retour à la France en 1918 — fêté dans l’enthousiasme, avant que les désillusions ne s’installent.
Car la France de l’après-guerre peine à reconnaître ceux qui ont combattu, souvent sous la contrainte, dans les rangs de l’ennemi : en 1995 encore, les vétérans alsaciens et mosellans de 14-18 sont exclus de la remise collective de la Légion d’honneur aux derniers survivants du conflit. C’est l’un des apports majeurs du livre : montrer que la guerre de 14-18, en Alsace-Lorraine, ne se termine pas en 1918 — elle se prolonge dans les non-dits, les rancoeurs administratives et les mémoires en souffrance.
5. L’Alsace annexée. 1940-1945 (Jean-Laurent Vonau, 2022)

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En juin 1940, après la défaite de la France, l’Alsace est annexée de fait par le IIIe Reich. Contrairement à l’annexion de 1871, aucun traité ne formalise ce rattachement — ni le gouvernement de Vichy ni la France libre de De Gaulle ne le reconnaissent. Mais dans les faits, les deux départements du Rhin sont intégrés à une unité administrative nazie, le Gau Baden-Elsass (un Gau est une circonscription du parti nazi, dirigée par un Gauleiter, un gouverneur nommé par Hitler). En Alsace, ce Gauleiter s’appelle Robert Wagner, et il applique une politique de nazification brutale : interdiction de parler français, germanisation forcée des noms et des prénoms (un « Pierre » devient « Peter », un « Dupont » devient « Brückner »), enrôlement obligatoire dans les organisations du parti. Le pire survient le 25 août 1942 : un décret impose l’incorporation de force des jeunes Alsaciens et Mosellans dans la Wehrmacht. Ce sont les Malgré-nous — environ 130 000 hommes envoyés combattre sous un uniforme qu’ils n’ont pas choisi, dont beaucoup sur le front de l’Est, et dont quelque 30 000 ne reviendront jamais.
Professeur émérite de l’université de Strasbourg et historien du droit, Jean-Laurent Vonau livre ici le résultat de plus de vingt ans de recherches dans les archives françaises et allemandes : une somme de plus de 500 pages, enrichie de quelque 400 documents. L’ouvrage aborde l’ensemble des aspects de cette période sans en esquiver aucun : la collaboration avec le régime, la résistance (plus présente qu’on ne l’imagine parfois), le sort des réfractaires et des déserteurs, les camps de Schirmeck (un camp de « rééducation » pour les récalcitrants) et du Struthof (le seul camp de concentration nazi situé sur le territoire français). Vonau insiste sur un point essentiel : l’Alsace de 1940-1945 ne vit pas l’Occupation comme le reste de la France, mais l’annexion. La différence est fondamentale.
Dans la France occupée, l’administration reste française et les lois françaises continuent de s’appliquer, même sous la contrainte. En Alsace annexée, tout est allemand : l’école, la justice, l’état civil, le service militaire. Les Alsacien·ne·s ne sont pas des occupé·e·s, mais des citoyen·ne·s du Reich — de gré ou de force. Or cette distinction est longtemps restée incomprise dans le reste du pays, où les Malgré-nous ont parfois été assimilés à des soldats allemands volontaires — un amalgame dont l’affaire d’Oradour-sur-Glane reste le symbole le plus douloureux. Vonau s’emploie à défaire ces malentendus, pièces d’archives à l’appui.
6. La Libération de l’Alsace. Septembre 1944-mars 1945 (Eugène Riedweg, 2014)

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La majeure partie de la France est libérée en trois mois, entre juin et septembre 1944. L’Alsace, elle, devra attendre six mois de combats — de septembre 1944 à mars 1945 — pour en finir avec le régime nazi. Pourquoi un tel décalage ? Parce que pour Hitler, l’Alsace annexée fait partie intégrante du Reich et doit être défendue comme n’importe quel territoire allemand. La Wehrmacht y oppose donc une résistance acharnée, à la différence de régions françaises où le repli allemand a été plus rapide. Docteur en histoire et auteur de l’ouvrage de référence sur les Malgré-nous (Les Malgré-Nous, 1995), Eugène Riedweg retrace cette campagne à partir des archives militaires des deux camps — côté français et américain, mais aussi côté allemand, ce qui lui permet de reconstituer les décisions stratégiques de la Wehrmacht.
Le nerf du livre, ce sont les visions divergentes des trois principaux acteurs. Pour Eisenhower, commandant en chef des forces alliées, l’Alsace est un théâtre secondaire : l’objectif principal reste Berlin, et il refuse d’y engager des ressources disproportionnées. Pour Hitler, c’est le Reich. Pour de Gaulle, c’est la preuve que la France est capable de libérer son propre territoire — un enjeu existentiel pour un pays humilié en 1940, qui veut obtenir une zone d’occupation en Allemagne et peser dans le règlement d’après-guerre.
Le moment le plus tendu survient en janvier 1945 : face à la contre-offensive allemande de l’opération Nordwind, Eisenhower envisage de replier ses troupes et d’abandonner Strasbourg, libérée deux mois plus tôt par la 2e DB du général Leclerc. De Gaulle s’y oppose frontalement et menace de retirer les forces françaises du commandement allié si la ville est abandonnée — Eisenhower finit par céder. Le bilan de la campagne d’Alsace est lourd : 6 000 morts, 22 000 blessés, 3 000 disparus ou prisonniers côté allié. Mais la victoire conjointe de la 1re armée française et de la VIIe armée américaine — Colmar est libérée le 2 février 1945 — permet à la France de siéger parmi les vainqueurs.
7. L’Alsace pour les Nuls (Astrid Ruff et Pierre Kretz, 2010)

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On termine avec le bouquin que vous pouvez offrir à votre cousin qui confond encore l’Alsace avec la Lorraine (oui, ce cousin là). Pierre Kretz est un avocat du barreau de Strasbourg reconverti en écrivain — en français et en alsacien. Auteur de plusieurs romans sur l’identité alsacienne (Le Gardien des âmes, Vies dérobées) et d’essais volontiers polémiques sur la place de l’Alsace dans le Grand Est (Le Nouveau Malaise alsacien, Je suis alsacien mais je me soigne), il a reçu en 2024 le Hebelpreis, un prix littéraire décerné par le land du Bade-Wurtemberg qui récompense des auteurs de langue alémanique. Astrid Ruff, sa compagne, a dansé aux ballets de Strasbourg et de Fribourg avant de se consacrer à la chanson yiddish ; elle est aujourd’hui une figure de la vie culturelle rhénane. Ensemble, ils signent un panorama de l’Alsace en 480 pages qui couvre l’histoire, la langue, la gastronomie, le patrimoine, les traditions et les lieux à visiter, le tout dans le ton de la collection « Pour les Nuls » : pédagogique, volontiers taquin.
Le format ne doit pas faire illusion : les 480 pages couvrent l’histoire, la géographie, la langue et les traditions avec une précision qui n’a rien d’un survol. Le livre a le mérite d’aborder de front les questions que les autres ouvrages de cette sélection traitent séparément — et de les rendre accessibles à un public qui ne connaît pas nécessairement la région. Les Triboques (un peuple germanique installé dans la plaine d’Alsace à l’époque romaine) ont-ils inventé la bière ? Le traité de Westphalie fut-il une folie ? Que s’est-il passé le 25 août 1942, date du décret d’incorporation de force des Malgré-nous, que nous avons croisée plus haut ? Les réponses ne sont jamais assénées — le bouquin avance par questions, anecdotes et mises en perspective, avec suffisamment d’humour pour ne jamais donner l’impression d’un cours magistral.