Plus vaste île de la Méditerranée, la Sicile se situe au point de contact entre l’Europe et l’Afrique, entre l’Occident latin et l’Orient grec. Cette position géographique en fait, depuis l’Antiquité, un territoire convoité par toutes les puissances du bassin méditerranéen. Les Grecs y fondent des cités parmi les plus prospères du monde antique — Syracuse, Agrigente, Sélinonte — avant que Rome ne s’en empare au IIIe siècle avant notre ère, à l’issue des guerres puniques contre Carthage. Après la chute de l’Empire romain d’Occident, l’île passe sous domination byzantine, puis tombe aux mains des Arabes au IXe siècle. Ceux-ci transforment en profondeur son agriculture : ils implantent l’irrigation, la canne à sucre, les agrumes et le coton.
Au XIe siècle, une poignée de chevaliers normands venus du Cotentin conquièrent l’île et y fondent un royaume où coexistent chrétiens de rite latin, chrétiens de rite byzantin, musulmans et juifs — cas unique en Europe médiévale. Par le jeu des alliances matrimoniales, la couronne passe ensuite à la dynastie germanique des Hohenstaufen : c’est ainsi que Frédéric II, petit-fils de Roger II de Sicile par sa mère, devient à la fois empereur du Saint-Empire et roi de Sicile, l’une des figures les plus remarquables du Moyen Âge. Puis viennent les Angevins — installés par le pape —, chassés par le soulèvement des Vêpres siciliennes en 1282, les Aragonais, les Espagnols, les Bourbons de Naples.
En 1860, Garibaldi débarque en Sicile avec un millier de volontaires — l’expédition des Mille — et rattache l’île au jeune royaume d’Italie. Mais l’unification ne résout pas les fractures du Mezzogiorno, l’Italie du Sud : pauvreté endémique, concentration de la terre entre les mains de quelques grands propriétaires, puissance des réseaux mafieux. Le XXe siècle est celui de la mafia devenue un pouvoir parallèle — capable d’infiltrer l’État, de contrôler des pans entiers de l’économie et d’assassiner ceux qui lui résistent —, du fascisme, du débarquement allié de 1943, puis des décennies de lutte antimafia incarnées par les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, tous deux assassinés en 1992.
Voici une sélection de huit ouvrages qui vous aideront à saisir l’histoire de la Sicile sous divers angles.
1. Histoire de la Sicile : de l’Antiquité à Cosa Nostra (John Julius Norwich, 2015)

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Historien britannique connu pour ses travaux sur Venise et Byzance, John Julius Norwich (1929-2018) consacre avec ce livre son dernier grand récit à une île qui l’a accompagné tout au long de sa carrière. C’est en 1961 qu’un voyage en Sicile l’avait poussé à devenir historien : il en avait tiré un premier bouquin sur la conquête normande de l’île. Plus d’un demi-siècle plus tard, il revient sur l’ensemble de son histoire, des premières colonies grecques à l’essor de Cosa Nostra, dans ce qu’il décrit lui-même comme un adieu à l’île — il a alors quatre-vingt-cinq ans. Le livre est le premier, en langue anglaise, à couvrir l’intégralité de l’histoire sicilienne en un seul volume.
Norwich ne dissimule jamais l’affection profonde qui le lie à la Sicile : il campe avec vigueur les figures qui ont marqué le destin de l’île — tyrans grecs, rois normands, vice-rois espagnols, bandits du XXe siècle — et son récit est porté par un enthousiasme communicatif. Cette subjectivité assumée donne au livre sa chaleur, mais elle a un revers : Norwich privilégie le portrait et l’événement politique au détriment de l’analyse économique ou sociale. On ne trouvera pas ici de développement sur la structure agraire de l’île ou sur les causes profondes de la pauvreté du Sud.
2. Histoire de la Sicile : des origines à nos jours (Jean-Yves Frétigné, 2009)

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Là où Norwich écrit en amoureux de la Sicile, c’est un ouvrage de référence universitaire sans équivalent en langue française que produit Jean-Yves Frétigné. Maître de conférences à l’université de Rouen-Normandie et membre de l’École française de Rome, spécialiste de l’histoire italienne des XIXe et XXe siècles, il couvre en un peu plus de 450 pages près de trente siècles d’histoire, du XIVe siècle avant notre ère jusqu’à la période contemporaine. Le livre a été traduit en italien — fait rare pour un ouvrage étranger sur l’histoire d’une région dont les Italiens ont eux-mêmes produit de nombreuses synthèses —, ce qui témoigne de la qualité reconnue par les historiens de la péninsule.
L’un des principaux mérites de Frétigné est de refuser la grille de lecture « mafiologique » qui réduit trop souvent la Sicile à Cosa Nostra. La mafia y est traitée comme un phénomène historique parmi d’autres, remis en contexte et débarrassé des poncifs. L’auteur accorde une attention soutenue aux réalités que les histoires grand public négligent : le système du latifundium — ces immenses domaines agricoles aux mains d’une aristocratie absentéiste, qui a structuré la société sicilienne pendant des siècles —, les rapports de domination entre le Nord industriel et le Sud rural de l’Italie, les préjugés racistes qui ont longtemps frappé les Siciliens au sein même de leur propre pays. Il éclaire aussi des périodes souvent négligées, comme la Sicile sous l’Empire byzantin — non pas une périphérie oubliée, mais une pièce centrale de la stratégie de reconquête de l’empereur Justinien au VIe siècle — ou l’apport considérable de la civilisation arabo-musulmane à l’agriculture insulaire. C’est le livre à lire en premier si l’on veut disposer d’une base solide avant d’aborder les ouvrages plus spécialisés.
3. Roger II de Sicile : un Normand en Méditerranée (Pierre Aubé, 2001)

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Médiéviste et professeur émérite à l’université de Rouen, Pierre Aubé retrace ici le parcours de Roger II (1095-1154), fils de Roger Ier de Hauteville — dit le « Grand Comte », celui qui avait arraché la Sicile aux Arabes — et premier roi normand de Sicile. Issu d’un lignage de petits seigneurs du Cotentin, Roger II hérite d’une ambition démesurée. En 1130, il tire profit d’un schisme au sein de l’Église — deux papes rivaux, Innocent II et l’antipape Anaclet II — pour obtenir de ce dernier le titre royal. Il se fait couronner à Palerme roi de Sicile, de Calabre et de Pouille, et étend sa domination jusqu’aux côtes nord-africaines.
Le livre retrace d’abord l’épopée des Hauteville à travers l’Italie du Sud — de Guillaume Bras de Fer à Robert Guiscard — puis resserre le regard sur le règne de Roger II. Chef de guerre avide de conquêtes, celui-ci est aussi un bâtisseur d’État et un souverain cultivé. Il fait venir à sa cour le géographe al-Idrîsî, originaire de Ceuta, qui réalise pour lui le Livre de Roger, un atlas du monde connu accompagné d’un planisphère en argent — l’un des documents cartographiques les plus importants du Moyen Âge. Il promulgue les assises d’Ariano, un corpus de lois qui soumet la noblesse au pouvoir central et unifie l’administration du royaume. Aubé s’appuie sur les chroniqueurs de l’époque — Falcon de Bénévent, hostile au roi ; Alexandre de Télèse, favorable — pour restituer un règne qui préfigure celui de son petit-fils, l’empereur Frédéric II.
Difficile de trouver un meilleur accès en français à la Sicile normande — cette période brève (un siècle et demi) durant laquelle des seigneurs venus de Normandie ont bâti, au carrefour de trois civilisations, un État centralisé d’une modernité qui n’avait alors d’équivalent nulle part en Europe occidentale.
4. Les Vêpres siciliennes : une histoire du monde méditerranéen à la fin du XIIIe siècle (Steven Runciman, 1958)

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Le 30 mars 1282, à l’heure des vêpres, la population de Palerme se soulève contre la garnison française de Charles d’Anjou — un prince français que le pape avait investi roi de Sicile en 1266 pour évincer les derniers héritiers de Frédéric II. En quelques heures, les soldats angevins sont massacrés ; la révolte se propage à l’ensemble de l’île. Professeur à Cambridge et l’un des plus grands médiévistes britanniques du XXe siècle, Steven Runciman (1903-2000) fait de cet épisode — qui inspirera un opéra à Verdi — le point d’aboutissement d’un récit qui couvre l’ensemble du monde méditerranéen au XIIIe siècle.
L’ambition du livre dépasse de loin la chronique d’un soulèvement. Runciman remonte à la mort de Frédéric II en 1250 et à l’effondrement de la dynastie des Hohenstaufen pour retracer les manœuvres croisées de la papauté, de l’Empire byzantin, de la couronne d’Aragon et de Charles d’Anjou. Ce dernier ne se contente pas de régner sur la Sicile : il ambitionne de conquérir Constantinople et de reconstituer l’Empire latin d’Orient — un projet que la révolte de 1282 fait définitivement échouer. Le livre offre aussi un éclairage sur la Divine Comédie de Dante : nombre des personnages politiques du XIIIe siècle que Runciman met en scène se retrouvent dans l’Enfer, le Purgatoire ou le Paradis du poète florentin, et le récit historique permet de comprendre pourquoi Dante les a placés là où il les a placés.
Certains historiens, comme Claude Cahen, ont reproché à Runciman d’avoir négligé les sources économiques et commerciales au profit du récit diplomatique et militaire. Cette réserve est légitime, mais elle ne diminue pas la force d’un livre qui reste, près de soixante-dix ans après sa parution, la référence sur cet épisode décisif. Les Vêpres ne sont pas un simple soulèvement local : elles redessinent la carte politique de la Méditerranée. La France perd son emprise sur la Sicile et, avec elle, le tremplin vers Constantinople que convoitait Charles d’Anjou. L’Aragon s’empare de l’île et projette désormais sa puissance vers l’est. Quant à la papauté, elle découvre qu’elle ne peut plus disposer des couronnes à sa guise : le siècle où elle dominait les rois d’Europe touche à sa fin.
5. Cosa Nostra : la mafia sicilienne de 1860 à nos jours (John Dickie, 2004)

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John Dickie, historien et spécialiste de la culture italienne à l’University College London, retrace l’histoire de la mafia sicilienne depuis l’unification de l’Italie jusqu’à l’arrestation en 2006 de Bernardo Provenzano, dernier grand parrain en cavale. L’ouvrage, devenu un best-seller international, reconstitue la genèse et les mutations d’une organisation criminelle qui a su traverser tous les régimes politiques — monarchie libérale, fascisme, république — et se réinventer sous chacun d’entre eux.
Dickie décrit les rituels d’initiation, les codes de l’« honneur », le fonctionnement des « familles » — les cellules territoriales de base de l’organisation — et de la « Commission » — l’instance qui coordonne les différentes familles et arbitre les conflits entre elles. Il retrace l’ascension des Corléonais, le clan originaire de la petite ville de Corleone (celle-là même qui a donné son nom aux personnages du film Le Parrain), mené par Totò Riina et Bernardo Provenzano, qui prend le contrôle de Cosa Nostra à l’issue d’une guerre interne sanglante au début des années 1980. Il accorde une place centrale au maxi-procès de 1986-1987, au cours duquel 475 mafieux sont jugés simultanément dans un bunker-tribunal spécialement construit à Palerme, grâce au travail des juges Falcone et Borsellino et aux témoignages de « repentis » — d’anciens mafieux qui ont rompu la loi du silence (omertà) pour collaborer avec la justice.
L’un des apports du livre est de montrer que les collusions entre la mafia et la classe politique italienne ne sont pas des accidents : dès le XIXe siècle, les notables siciliens ont utilisé les réseaux mafieux pour contrôler le vote rural et se maintenir au pouvoir, et cette imbrication entre crime organisé et représentation politique a perduré sous des formes renouvelées tout au long du XXe siècle.
6. Histoire de la mafia : Au-delà des préjugés (Jean-Yves Frétigné, 2025)

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Quinze ans après son Histoire de la Sicile, Jean-Yves Frétigné revient avec un essai consacré spécifiquement à Cosa Nostra. Son ambition est de déconstruire les idées reçues qui entourent la mafia sicilienne. Trois préjugés sont ciblés en particulier : la mafia serait l’expression naturelle d’un tempérament méridional, et non une organisation criminelle structurée ; elle aurait aidé les Alliés lors du débarquement de 1943, notamment par l’entremise du mafieux italo-américain Lucky Luciano — une légende tenace, mais que les historiens ont largement remise en cause ; enfin, il existerait une « bonne » mafia d’antan, respectueuse de valeurs familiales et religieuses, qui aurait dégénéré après la Seconde Guerre mondiale. Frétigné démontre, sources judiciaires et policières à l’appui, que ces trois récits relèvent du mythe.
Frétigné ne se limite pas aux archives judiciaires et policières. Il mobilise aussi le cinéma — du Parrain de Coppola au Traître de Bellocchio —, la littérature — de Leonardo Sciascia à Andrea Camilleri — et le droit pour montrer comment les représentations culturelles de la mafia ont contribué à en brouiller la réalité. Son histoire de la mafia est aussi, nécessairement, une histoire de l’antimafia : celle du préfet Cesare Mori, envoyé par Mussolini en Sicile dans les années 1920 avec des pouvoirs exceptionnels pour écraser l’organisation ; celle du général Carlo Alberto Dalla Chiesa, nommé préfet de Palerme en 1982 et assassiné cent jours plus tard avec sa femme ; celle des mouvements citoyens qui, après les attentats de 1992 contre Falcone et Borsellino, ont poussé le Parlement italien à adopter une législation antimafia sans précédent. Là où Dickie raconte la mafia, Frétigné interroge la manière dont on la raconte — et c’est ce qui rend les deux livres indissociables.
7. Cosa Nostra : le juge et les « hommes d’honneur » (Giovanni Falcone et Marcelle Padovani, 1991)

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Publié en 1991, ce livre retranscrit un long entretien entre Giovanni Falcone, juge antimafia de Palerme, et Marcelle Padovani, journaliste au Nouvel Observateur et correspondante en Italie. Il paraît un an avant l’assassinat de Falcone sur l’autoroute qui relie l’aéroport de Punta Raisi à Palerme, le 23 mai 1992 — un attentat à la voiture piégée qui coûte aussi la vie à sa femme, la magistrate Francesca Morvillo, et à trois de ses gardes du corps.
Après onze années passées dans son bureau-bunker du Palais de justice de Palerme, Falcone livre le récit de son combat et un tableau sans fard du fonctionnement interne de Cosa Nostra. Il explique comment, pour lutter efficacement contre l’organisation, il lui a fallu en comprendre la logique de l’intérieur : apprendre les codes, le langage, les gestes, les hiérarchies. La rencontre avec Tommaso Buscetta, premier grand « repenti » de l’histoire de la mafia sicilienne, constitue un tournant décisif : c’est grâce à ses révélations que Falcone peut reconstituer l’organigramme de Cosa Nostra et lancer le maxi-procès de Palerme.
Le livre met au jour les règles de recrutement (il faut être un homme, ne compter aucun magistrat ni policier dans sa famille), les modes de communication codés, la rationalité implacable d’un système fondé sur la violence et l’intimidation. De bout en bout, Falcone y martèle une même conviction : la mafia n’est ni un état d’esprit ni un folklore, mais une organisation criminelle structurée.
8. Minuit en Sicile (Peter Robb, 1996)

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Universitaire et journaliste australien, Peter Robb a vécu de nombreuses années à Naples et en Sicile. Son bouquin ne ressemble à aucun des précédents : c’est à la fois une enquête politique, un récit de voyage, un essai sur l’art et un livre sur la nourriture sicilienne. Le fil conducteur est le procès de Giulio Andreotti, sept fois président du Conseil italien et figure dominante de la Démocratie chrétienne, accusé à la fin des années 1990 de collusion avec Cosa Nostra — un événement judiciaire qui a mis au jour les liens entre le sommet de l’État et la criminalité organisée.
Mais le procès Andreotti n’est qu’un fil parmi d’autres. Robb consacre des pages aux derniers mois du peintre Renato Guttuso, figure majeure de l’art italien du XXe siècle ; à Leonardo Sciascia, l’écrivain sicilien dont les romans (Le Jour de la chouette, À chacun son dû) ont révélé au grand public la mécanique du pouvoir mafieux ; au Caravage et à son séjour tumultueux à Palerme ; à la cuisine sicilienne — arancini, pâtes aux sardines, cannoli. Ce qui relie ces sujets, c’est une même question : comment une terre qui produit tant de beauté peut-elle engendrer tant de violence ? Robb ne prétend pas y répondre, mais il montre, à travers des scènes vécues et des portraits, comment l’art, la nourriture, la politique et le crime organisé se croisent au quotidien dans la Sicile contemporaine. C’est, dans cette sélection, celui qui donne le mieux à sentir ce que l’on éprouve quand on vit en Sicile.