Joseph Goebbels naît en 1897 à Rheydt, en Rhénanie, dans une famille catholique modeste. Séquelle d’une poliomyélite contractée vers l’âge de sept ans, un pied bot le rend inapte au service militaire en 1914 : il ne fera pas la Grande Guerre contrairement à ses camarades, humiliation qu’il traînera toute sa vie. Docteur en philosophie à vingt-trois ans, il enchaîne les manuscrits de romans refusés par les éditeurs et vit aux crochets de ses parents. Il adhère au parti nazi (NSDAP) au milieu des années 1920, d’abord dans le sillage des frères Gregor et Otto Strasser — qui animent l’aile « de gauche » du mouvement, très hostile au capitalisme et aux élites économiques — avant de se rallier sans conditions à Hitler au tournant de 1926. Nommé Gauleiter (chef régional) de Berlin la même année, il y forge ses méthodes : meetings tenus dans les quartiers communistes pour provoquer des bagarres de rue, journal de combat fondé par ses soins (Der Angriff, « L’Attaque »), martyrologie fabriquée autour de jeunes militants SA tués dans ces rixes — au premier rang desquels Horst Wessel.
Le 13 mars 1933, six semaines après l’arrivée d’Hitler à la chancellerie, Goebbels devient ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande. Pendant douze ans, il contrôle la presse, la radio, le cinéma, les arts et les grands rituels du régime. Il orchestre la Nuit de cristal en novembre 1938 — pogrom antijuif déguisé en « colère spontanée » du peuple allemand — puis appelle à la « guerre totale » dans son fameux discours du 18 février 1943 au palais des sports de Berlin, où il obtient du public, chauffé à blanc, qu’il réclame par acclamations la mobilisation de toute la société civile — hommes et femmes, usines et commerces — au service du seul effort militaire. Fidèle jusqu’au bout, il suit Hitler dans le bunker : le 1er mai 1945, après avoir fait empoisonner ses six enfants avec l’aide de Magda, il se donne la mort. De ce parcours s’est construite, dès 1945, une légende de « génie de la propagande » que l’historiographie récente a largement démontée — en particulier depuis 1992, grâce à la redécouverte à Moscou des plaques de verre sur lesquelles Goebbels avait fait photographier son journal intime pour servir de copie de sûreté, soit près de 80 000 pages tenues quasi quotidiennement de 1923 à sa mort.
Les huit livres qui suivent sont classés selon un ordre de lecture progressif : d’abord un portrait ramassé, puis la biographie de référence en deux volumes, ensuite les quatre tomes du Journal, et enfin une biographie de Magda Goebbels qui décale le regard vers la vie quotidienne d’un haut dignitaire et de sa famille, au plus près du Führer.
1. Goebbels. Portrait d’un manipulateur (Lionel Richard, 2008)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Universitaire spécialiste de l’Allemagne nazie et de sa culture, Lionel Richard ne prétend pas livrer une biographie exhaustive : il propose un portrait thématique d’environ 280 pages, bâti contre un mythe tenace. Après 1945, plusieurs auteurs allemands ont peint Goebbels en « démon » quasi surnaturel, diabolisation qui permettait de faire de lui un monstre isolé et donc de dédouaner, par contrecoup, la société allemande qui l’avait porté. Richard récuse cette lecture et s’emploie à reconstituer la mécanique sociale et culturelle qui a produit ce fabricant d’opinion.
L’ouvrage suit l’ascension d’un jeune bourgeois conformiste, avide de reconnaissance, passé d’une thèse bâclée sur un romantique allemand de troisième rang à la direction de la propagande du Reich. Richard insiste sur les trucages concrets du métier : la voix d’Hitler retouchée à la radio pour en augmenter le magnétisme ; les funérailles spectaculaires de Horst Wessel, jeune SA tué par un communiste en 1930, érigé en martyr national et dont un chant deviendra l’hymne officieux du parti ; les remontages de films antisémites comme Le Juif Süss (1940) ou Le Juif errant (1940) ; l’invention des grands rituels de masse de Nuremberg. Le propos s’appuie largement sur les textes mêmes de Goebbels — articles, discours, allocutions radiophoniques —, sources que l’auteur juge sous-exploitées par ses confrères.
La thèse la plus tranchée concerne l’antisémitisme et la Shoah. Parmi les historiens du nazisme, on oppose classiquement les « intentionnalistes », pour qui le génocide découle d’un projet conscient des dirigeants, et les « fonctionnalistes », qui y voient le résultat d’une radicalisation improvisée au fil de la guerre. Richard se range résolument du premier côté et soutient que Goebbels n’a jamais pu ignorer la nature génocidaire du régime : il en fut au contraire l’un des rouages actifs, position qu’il défend avec une verve polémique contre plusieurs collègues. Le format court, le découpage thématique et l’écriture nerveuse en font une bonne entrée en matière avant de s’engager dans les milliers de pages des ouvrages suivants. Reproches fréquents des lecteurs : une bibliographie resserrée et un ton parfois sec envers ses collègues historiens.
2. Goebbels — Tome 1 : 1897-1937 (Peter Longerich, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Peter Longerich, fondateur du Holocaust Research Centre à l’université de Londres et déjà auteur d’une biographie de Himmler qui fait autorité, a été le premier historien à dépouiller de manière systématique les 30 000 pages du journal intime depuis leur publication intégrale en Allemagne entre 1993 et 2005. Ce premier tome, qui va de l’enfance rhénane à l’apogée du ministère en 1937, utilise ce matériau pour démonter pièce par pièce l’autoportrait que Goebbels s’était patiemment construit dans ses propres cahiers.
La thèse centrale du livre est que Goebbels fut beaucoup moins puissant qu’il ne l’a prétendu. Son journal, dont il a vendu dès 1936 les droits à la maison d’édition du parti en prévision d’une publication posthume, est pour une bonne part un exercice d’auto-célébration destiné à la postérité. Longerich le relit en parallèle avec les archives administratives et met au jour un homme beaucoup plus isolé, boudé par ses pairs, rongé par la dépression et par une pathologie narcissique qui le pousse à rechercher sans cesse l’approbation d’une figure paternelle — rôle que finira par occuper Hitler, pour qui Goebbels développe une dépendance affective totale.
Le tome suit pas à pas les étapes de cette ascension : les errances dans l’aile strasserienne, le ralliement à Hitler en 1926, la conquête violente de Berlin la rouge, l’entrée au gouvernement en 1933, les premières grandes campagnes (autodafés de mai 1933, boycott des commerces juifs, mise au pas de la presse). Il éclaire aussi la vie privée du ministre : le mariage avec Magda Quandt en 1931 et le curieux attachement que celle-ci voue à Hitler, au point que les trois forment, selon Longerich, un triangle émotionnel où le Führer arbitre les crises conjugales pour préserver la vitrine familiale du régime. Certains lecteurs trouvent que l’auteur revient un peu trop souvent à la clé du trouble narcissique, au risque de tout y ramener ; d’autres saluent au contraire la rigueur avec laquelle il confronte le journal aux documents officiels.
3. Goebbels — Tome 2 : 1937-1945 (Peter Longerich, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le second volume couvre les huit dernières années, du sommet institutionnel à la fin dans le bunker. Longerich y prolonge sa thèse principale : plus Goebbels accumule les titres, plus il est tenu à l’écart des vraies décisions. Il cumule les fonctions — ministre, Gauleiter de Berlin, président du Conseil de défense du Reich après 1944, et en juillet 1944 plénipotentiaire pour la guerre totale, c’est-à-dire chargé de mobiliser toute la société civile (main-d’œuvre, transports, commerces) au service du seul effort militaire — sans jamais peser sur la stratégie militaire ou diplomatique, que Hitler continue de garder pour lui-même et de répartir entre Göring, Ribbentrop ou Himmler.
Le tome rend surtout justice à la complicité active du ministre dans la Shoah. Instigateur de la Nuit de cristal en 1938, responsable de la déportation des Juifs de Berlin au début de 1943, Goebbels relaie inlassablement la haine antisémite dans les colonnes de son hebdomadaire Das Reich. Les pages du journal dictées à son sténographe à partir de juillet 1941 montrent qu’il est tenu au courant en détail des exécutions de masse à l’Est et de la politique d’extermination, ce qui ruine toute thèse d’une ignorance possible. Longerich revient également sur le fameux discours du palais des sports de février 1943, dont il fait moins un coup de génie propagandiste qu’une manœuvre interne : Goebbels pousse le public à réclamer la « guerre totale » dans l’espoir de forcer Hitler à lui confier des pouvoirs de mobilisation civile, qu’il n’obtiendra réellement qu’un an et demi plus tard.
Consacrée à la dégringolade du régime et à la mise en scène du suicide familial, la fin du livre confirme la lecture d’ensemble : jusqu’au bout, Goebbels pense sa mort comme un ultime geste de propagande destiné à fixer son image dans l’histoire comme celle du plus fidèle des nazis. Certains lecteurs regrettent un ton volontairement factuel, où le récit chronologique prend le pas sur l’analyse ; mais c’est précisément ce refus du romanesque qui fait de l’ensemble la biographie de référence en français, celle qu’il faut avoir lue avant d’aborder les quatre volumes du Journal qui suivent dans cette liste.
4. Journal 1923-1933 (Joseph Goebbels, éd. Ayçoberry, Fröhlich, Möller et Lambauer, 2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le journal intime de Goebbels est une source hors norme. Tenu quasi quotidiennement pendant vingt-deux ans, il a été cru perdu avant que ses copies sur plaques de verre, que Goebbels avait fait photographier pour parer aux bombardements, ne soient retrouvées en 1992 aux Archives spéciales d’État de Russie, à Moscou, où l’Armée rouge les avait rapportées en 1945. L’Institut d’histoire contemporaine de Munich en a publié l’intégralité en 29 volumes allemands entre 1993 et 2005. Les éditions Tallandier en proposent depuis 2005 une édition critique française en quatre volumes : Elke Fröhlich a dirigé l’édition allemande intégrale et signe plusieurs des essais introductifs ; Horst Möller dirigeait alors l’Institut d’histoire contemporaine de Munich ; Pierre Ayçoberry, normalien et professeur émérite à l’université de Strasbourg, est le spécialiste français du national-socialisme et coordonne l’appareil critique ; Barbara Lambauer, historienne des relations franco-allemandes, l’assiste sur les trois volumes couvrant les années 1933-1945.
Ce premier tome couvre la décennie de formation politique, soit environ 860 journées choisies entre 1923 et la prise du pouvoir en janvier 1933. On y assiste à la fabrication d’un fanatique : lectures désordonnées d’un jeune homme en mal d’absolu, thèse de doctorat écrite à la va-vite, manuscrits de romans refusés par les éditeurs, fondation d’une section du NSDAP en avril 1924, tournées de propagande interminables à travers l’Allemagne, premiers articles violemment antisémites. L’homme qui s’y dévoile est à la fois extrême et d’une effrayante banalité : il pleure sur lui-même, rêve d’amour, écrit des vers néoromantiques d’une médiocrité rare, puis appelle, parfois sur la même page, au massacre des Juifs et des « Rouges ».
L’appareil critique est à la hauteur de l’enjeu : Horst Möller introduit chaque période par une mise en contexte sur l’agonie de la République de Weimar, Elke Fröhlich caractérise Goebbels en « fondamentaliste du populisme » (il préfère toujours l’émotion à l’argument rationnel), et chaque extrait est précédé d’un court rappel des événements du moment. Seule limite, inhérente au projet : sélectionner 860 jours sur 10 ans implique des choix, et le lecteur perd la continuité d’une lecture au fil de l’eau.
5. Journal 1933-1939 (Joseph Goebbels, éd. Ayçoberry, Fröhlich, Möller et Lambauer, 2007)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
« Ça y est ! Nous sommes à la Wilhelmstrasse. Hitler est chancelier du Reich. C’est comme un conte de fées ! » : ces mots du 30 janvier 1933, d’une joie presque enfantine, ouvrent le volume. Les six années qui suivent sont celles de l’installation et de la consolidation du régime. Ministre depuis mars, Goebbels met les arts, les lettres et les médias au service exclusif du Führer. Le journal en restitue la chronique interne jour après jour : autodafés de livres en mai 1933, boycott des commerces juifs, mise au pas de la presse (loi sur la rédaction de 1933), grands congrès de Nuremberg, Jeux olympiques de Berlin en 1936, annexion de l’Autriche en mars 1938, Nuit de cristal en novembre 1938.
On y lit une double transformation : celle de Goebbels lui-même, qui passe d’activiste turbulent à ministre solidement installé, maître absolu de son domaine, et celle de l’Allemagne, mise au pas par suppressions de libertés publiques, embrigadement des jeunes, exclusions des Juifs et purges administratives. Le journal éclaire aussi les rivalités internes au sommet du régime : querelles incessantes avec Alfred Rosenberg sur la politique culturelle, avec Joachim von Ribbentrop sur les Affaires étrangères, avec Hermann Göring sur à peu près tout. Goebbels s’y pose systématiquement en confident privilégié d’Hitler, dont il note scrupuleusement les moindres paroles jusqu’à se convaincre lui-même qu’il en est le véritable interprète.
Un avertissement reste de mise, valable pour tous les volumes : le journal est, sur de nombreux épisodes, la seule source disponible, ce qui en fait la valeur mais aussi le piège. Goebbels s’y donne toujours le beau rôle et travestit volontiers les faits, de sorte qu’il faut lire ses affirmations avec la même prudence qu’on appliquerait aux mémoires d’un menteur professionnel.
6. Journal 1939-1942 (Joseph Goebbels, éd. Ayçoberry, Fröhlich, Möller et Lambauer, 2009)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Ce troisième volume couvre l’apogée des conquêtes nazies, de l’invasion de la Pologne en septembre 1939 jusqu’à la veille du désastre de Stalingrad à l’hiver 1942-1943. C’est aussi celui qui marque une inflexion dans la pratique du journal. Jusqu’en juillet 1941, Goebbels écrivait lui-même, à la main, chaque entrée de son cahier. À partir de cette date, il se met à dicter ses notes à un sténographe, pour gagner du temps. Conséquence directe : là où les entrées tenaient sur une ou deux pages, elles en font désormais six à huit, et le texte devient plus administratif que personnel.
Le ministre est partout à la fois : tracts, presse, radio, cinéma, actualités filmées, tout doit soutenir les armées et imposer l’idée d’une « Europe nouvelle » sous domination allemande. Surtout, ces pages constituent une source capitale sur la genèse de la Shoah. Signée Florent Brayard, historien spécialiste de l’extermination des Juifs, l’introduction est précisément consacrée à Goebbels entre 1939 et 1943 et démontre la valeur documentaire de ces cahiers pour reconstituer un enchaînement de décisions dont Hitler, qui gouvernait par instructions orales, laissait peu de traces écrites. Les entrées d’octobre 1941 sur les exécutions massives en Ukraine, puis celles de 1942 sur la déportation des Juifs du Reich, ne laissent aucune place à l’hypothèse d’une ignorance.
C’est sans doute le tome le plus dur à lire des quatre : il donne à voir, sans filtre et presque en temps réel, le fonctionnement concret d’un régime génocidaire, avec ses justifications techniques et sa froideur comptable. L’appareil critique est à nouveau solide, avec cartes du front, chronologies militaires et notes biographiques sur les protagonistes. Pour qui veut saisir comment, matériellement, la Solution finale s’est mise en place, ce volume est le passage obligé.
7. Journal 1943-1945 (Joseph Goebbels, éd. Ayçoberry, Fröhlich, Möller et Lambauer, 2005)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Premier volume paru chez Tallandier — l’éditeur a choisi de commencer par la fin, faute de traduction allemande achevée pour la période 1923-1933 — ce tome couvre les deux dernières années et demie, de Stalingrad aux derniers jours du bunker. Goebbels y consigne tout : massacres, déportations, illusions sur les « armes miracles » qui doivent retourner le cours de la guerre, mondanités grotesques au milieu des ruines, rivalités entre hiérarques, attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, remaniements ministériels. À mesure que le régime s’effondre, il devient l’un des rares fidèles encore présents aux côtés d’Hitler et l’un de ses derniers confidents.
Le document est d’autant plus précieux qu’Hitler gouvernait essentiellement à l’oral : ces pages restent souvent la seule trace écrite de ses décisions pour les derniers mois. On y trouve autant d’élucubrations sur la reconstruction future de Berlin ou la réouverture des théâtres — discutées jusqu’au début de 1945, sous les bombardements — que d’annonces sèches de déportations ou de scènes de fureur collective après chaque revers militaire. Plus rien n’y est caché ni relativisé : la haine se dit dans son évidence crue, et la lucidité occasionnelle du ministre sur la défaite qui vient ne débouche jamais sur le moindre questionnement moral.
Ce tome a été un succès de librairie inattendu pour un livre d’histoire (plus de 20 000 exemplaires vendus, contre une moyenne de 3 000 dans le genre), ce qui a financé l’ensemble du projet Tallandier. L’appareil critique est remarquable : introduction générale de Pierre Ayçoberry, présentation des sources par Horst Möller et Stefan Martens, cartes du front, index. Les 127 journées retenues entre le 1er janvier 1943 et le 28 mars 1945 offrent un excellent point d’entrée si l’on ne doit lire qu’un seul des quatre volumes — à condition d’en accepter la noirceur.
8. Magda Goebbels. Approche d’une vie (Anja Klabunde, 2006)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Après sept volumes consacrés à Joseph Goebbels, ce dernier livre change de point de vue et s’attache à celle que le régime présentait comme la « première dame du Reich ». Historienne et réalisatrice de documentaires allemande installée en France, Anja Klabunde a passé plusieurs années dans les archives pour reconstituer le parcours méconnu de Magda Ritschel (1901-1945). La question qui ouvre le livre est aussi celle qui en fait tout l’intérêt : comment une femme intelligente, élevée en partie à Berlin par un beau-père juif pratiquant (le commerçant Richard Friedländer, dont elle a porté le nom), fiancée adolescente au futur dirigeant sioniste Victor Arlosoroff, a-t-elle pu devenir l’épouse dévouée du ministre de la Propagande nazie, puis la meurtrière de ses six enfants ?
Le livre adopte une forme peu académique : une succession de tableaux de vie, chacun replacé dans son contexte politique, qui tient son rythme du métier de documentariste de l’auteure. On suit Magda de son enfance entre Bruxelles et Berlin à son premier mariage avec l’industriel protestant Günther Quandt (dont elle divorce en 1929), puis au coup de foudre pour Goebbels en 1931, au triangle affectif avec Hitler, aux infidélités répétées du ministre — dont la plus grave, sa liaison de 1936-1938 avec l’actrice tchèque Lída Baarová, faillit provoquer un divorce que Hitler lui-même interdit pour préserver l’image du couple idéal. Suivent la désillusion des années de guerre, puis le « suicide élargi » du bunker : le 1er mai 1945, Magda fait administrer du cyanure à ses six enfants endormis avant de se donner la mort avec son mari. Klabunde s’appuie sur une correspondance substantielle entre Magda et sa mère, sur des lettres du premier mariage et sur les témoignages des rares survivants du cercle.
Deux limites sont régulièrement relevées. D’une part, le livre cadre presque toute la vie de son sujet par ses relations masculines (père, beau-père, fiancé, maris, amants), ce qui laisse peu de place à Magda comme actrice autonome. D’autre part, les années de guerre sont traitées plus vite que le reste, faute de sources suffisantes après la mort de la plupart des protagonistes. Il reste qu’aucun autre ouvrage en français n’offre un portrait aussi complet de cette femme dont le parcours pose une question historique cruciale : celle de l’adhésion active au national-socialisme de femmes cultivées, issues de milieux que rien ne prédisposait à l’antisémitisme. À lire à la fin du parcours, pour voir comment le fanatisme politique a pu s’installer jusque dans la cellule familiale la plus exposée du régime.