Pendant plus d’un siècle, l’histoire du Vietnam est inséparable de la domination étrangère et de la lutte pour s’en affranchir. En 1858, la France lance ses premières opérations militaires contre l’empire des Nguyễn et amorce la conquête de la péninsule indochinoise. La Cochinchine (le Sud), l’Annam (le Centre) et le Tonkin (le Nord) passent sous administration coloniale, et le Vietnam perd sa souveraineté pour près d’un siècle. Sous la tutelle française, la société vietnamienne connaît des mutations profondes — essor d’une économie de plantation, naissance d’un prolétariat ouvrier, émergence d’élites formées à l’occidentale — sans que les structures anciennes, confucéennes et villageoises, disparaissent pour autant. Les mouvements nationalistes se multiplient dès les années 1920 : communistes, réformistes, républicains ou religieux, ils poursuivent des objectifs souvent incompatibles, mais convergent dans le rejet de la tutelle française.
La Seconde Guerre mondiale précipite la fin de l’Indochine française. Après la défaite de 1940, le régime de Vichy conserve une administration de façade en Indochine, mais doit accepter la présence militaire japonaise. Le 9 mars 1945, le Japon renverse cette administration d’un coup de force et prend le contrôle du territoire. Quelques mois plus tard, la capitulation japonaise crée un vide dont profite le Viêt-minh — le front indépendantiste fondé par Hồ Chí Minh en 1941, dominé par les communistes. Le 2 septembre 1945, Hồ Chí Minh proclame l’indépendance de la République démocratique du Vietnam. Mais la France entend rétablir sa souveraineté : la guerre d’Indochine éclate fin 1946 et s’achève en 1954, après la défaite française de Diên Biên Phu. Les accords de Genève divisent le pays en deux États : un Nord communiste et un Sud soutenu par les États-Unis. Cette partition engendre une seconde guerre, la guerre du Vietnam. Au Sud, une guérilla communiste — le Front national de libération, dit « Viêt-cong » — combat le régime de Saïgon avec l’appui du Nord. Les États-Unis interviennent massivement à partir de 1965. Le conflit s’achève en avril 1975, avec la chute de Saïgon et la réunification du pays sous l’autorité du Parti communiste.
Le Vietnam traverse ensuite une décennie d’isolement et de difficultés économiques avant de se lancer, en 1986, dans le Đổi Mới (« Renouveau »), une politique de libéralisation économique inspirée du modèle chinois : le pays s’ouvre aux investissements étrangers, privatise une partie de son économie et s’insère dans les échanges commerciaux de l’Asie-Pacifique, mais le Parti communiste conserve le monopole du pouvoir politique. Le Vietnam compte aujourd’hui près de cent millions d’habitants et occupe une position stratégique entre la Chine et l’Asie du Sud-Est.
Voici les principaux ouvrages disponibles en français pour en comprendre l’histoire, classés de la période coloniale à la société contemporaine.
1. Indochine, la colonisation ambiguë, 1858-1954 (Pierre Brocheux et Daniel Hémery, 2001)

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Ce livre reste, depuis sa première édition en 1994, le seul manuel de synthèse en français consacré à l’Indochine coloniale dans son ensemble. Tous deux historiens spécialistes de l’Asie du Sud-Est, Pierre Brocheux et Daniel Hémery y retracent un siècle de présence française dans la péninsule, de l’intervention militaire de 1858 jusqu’à la chute de Diên Biên Phu en 1954. Tout le livre s’ordonne autour d’une idée forte, celle d’ambiguïté : la colonisation n’est ni le récit triomphaliste d’une mission civilisatrice, ni la seule histoire d’une oppression. Elle est un phénomène contradictoire où coexistent construction de routes et de chemins de fer et exploitation de la main-d’œuvre, création d’écoles et mise sous tutelle d’une civilisation entière.
Les chapitres consacrés à l’économie indochinoise — plantations d’hévéa, mines de charbon et d’étain, riziculture d’exportation — montrent comment la France a organisé la mise en valeur économique de la péninsule et à quel prix humain. Les auteurs montrent aussi que la société coloniale ne se résume pas à un face-à-face entre Français et Vietnamiens : colons, fonctionnaires métropolitains, élites locales formées en France, paysans, ouvriers et métis occupent des positions très différentes et parfois antagonistes. Les nationalismes vietnamiens, quant à eux, ne forment pas un bloc uni : communistes, réformistes, républicains et mouvements religieux propres au Sud — comme le caodaïsme, religion syncrétique née en Cochinchine dans les années 1920, ou le bouddhisme Hòa Hảo, fondé dans le delta du Mékong en 1939 — se sont développés selon des rythmes et avec des intensités très différentes au Tonkin, en Annam et en Cochinchine.
La seconde édition, entièrement révisée en 2001, intègre les travaux universitaires parus depuis les années 1990 et demeure une référence pour quiconque aborde la période coloniale.
2. La guerre d’Indochine. De l’Indochine française aux adieux à Saigon, 1940-1956 (Ivan Cadeau, 2015)

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Officier et docteur en histoire, Ivan Cadeau propose ici une vaste synthèse du conflit franco-vietnamien, depuis l’effondrement de la France en 1940 jusqu’au départ des derniers soldats du corps expéditionnaire en avril 1956. Le choix des bornes chronologiques est en lui-même une thèse : l’ouvrage ne commence pas en 1946 avec le déclenchement de la guerre, mais en 1940, au moment où la défaite face à l’Allemagne contraint le régime de Vichy à tolérer l’installation de troupes japonaises en Indochine. La France conserve son administration mais perd le contrôle réel du territoire. Ce cadre élargi permet de comprendre comment la Seconde Guerre mondiale, puis le coup de force japonais du 9 mars 1945 — qui met fin brutalement à l’administration française — et enfin le vide politique qui s’ensuit ouvrent la voie à l’insurrection du Viêt-minh et rendent le retour à l’ordre colonial d’avant-guerre impossible.
Cadeau ne se contente pas de retracer les opérations militaires sur le terrain ; il met en lumière les rivalités entre officiers généraux français (Leclerc contre d’Argenlieu, Navarre contre Cogny), les atermoiements des gouvernements successifs de la IVe République — qui n’ont jamais défini clairement leurs objectifs de guerre —, l’ambiguïté du soutien américain et le rôle décisif de l’aide chinoise au Viêt-minh après la victoire de Mao en 1949. La bataille de Hòa Bình (fin 1951-début 1952) retient particulièrement son attention : victoire tactique française au Tonkin, elle mobilise tant de troupes qu’elle permet aux combattants du Viêt-minh de renforcer leur emprise sur le delta du fleuve Rouge. Les dernières pages racontent le retrait des forces françaises après les accords de Genève — un départ que la presse métropolitaine ignore presque totalement, l’opinion étant déjà absorbée par la guerre d’Algérie.
3. La guerre du Viêt Nam. 1945-1975 (John Prados, 2011)

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John Prados dirige les recherches au National Security Archive, un centre de l’université George Washington qui collecte et publie des documents gouvernementaux américains déclassifiés. Son livre, traduit en français chez Perrin, est la première analyse globale du conflit vietnamien sur l’ensemble de la période 1945-1975. Prados s’appuie sur un corpus considérable d’archives — documents de la Maison-Blanche, câbles diplomatiques, rapports de la CIA — ainsi que sur des sources vietnamiennes et internationales pour reconstituer les enchaînements politiques et militaires qui conduisent les États-Unis à s’enfermer dans un conflit qu’ils ne peuvent pas gagner.
Là où la plupart des récits de la guerre du Vietnam se concentrent soit sur le champ de bataille, soit sur les coulisses de Washington, Prados relie les deux plans, et y ajoute les calculs stratégiques de Hanoi, l’implication de la Chine et de l’Union soviétique, et la montée du mouvement antiguerre dans la société américaine. Il montre comment les administrations successives, de Truman à Nixon, se sont nourries d’illusions quant à la possibilité de « vietnamiser » le conflit — c’est-à-dire de transférer progressivement la charge des combats à l’armée sud-vietnamienne pour permettre le retrait des troupes américaines — et ont sous-estimé la détermination du Nord-Vietnam et surestimé la solidité de leur allié du Sud. Prados ne dissimule pas son positionnement intellectuel — il considère la guerre comme ingagnable — mais l’ampleur de sa documentation rend le livre utile indépendamment de cette conviction : c’est aussi un ouvrage de référence pour les chercheur·euses. La notice bibliographique commentée qui clôt le livre présente et évalue les principales sources disponibles sur le conflit ; un point de départ précieux pour toute recherche sur le sujet.
4. Histoire du Vietnam contemporain. La nation résiliente (Pierre Brocheux, 2011)

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Historien franco-vietnamien qui a enseigné à Saïgon entre 1960 et 1968, au cœur de la guerre, Pierre Brocheux (1931-2022) a consacré l’essentiel de ses recherches à l’histoire du Vietnam. Ce livre de synthèse, publié chez Fayard, tire parti de sa connaissance croisée des sources françaises, vietnamiennes et américaines pour proposer un récit de la formation du Vietnam moderne. La question qui traverse tout le livre est celle de la résilience : comment un État dont l’existence remonte à plus de mille ans a-t-il pu traverser la colonisation, trente années de guerre et la partition du pays sans perdre sa cohérence en tant que nation ?
Brocheux montre que le moment colonial, si bref soit-il à l’échelle de l’histoire vietnamienne, a transformé en profondeur la société et la culture du pays. Mais il insiste tout autant sur la permanence des héritages antérieurs — confucéanisme, bouddhisme, structures villageoises — qui n’ont pas été effacés par la colonisation et continuent de façonner le Vietnam contemporain. Le pays n’est pas « sorti d’Asie pour entrer dans l’Occident » : les apports français, chinois, soviétiques et américains se sont superposés à un fond culturel ancien sans le remplacer. De là vient que le Vietnam d’aujourd’hui n’est ni un satellite de la Chine, ni un héritier docile de la France ou des États-Unis, mais un pays qui a absorbé ces influences extérieures et les a intégrées à ses propres cadres de pensée, de gouvernement et de vie sociale.
5. Histoire du Viêt Nam contemporain. De 1858 à nos jours (François Guillemot, 2025)

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Ingénieur de recherche CNRS à l’Institut d’Asie orientale de Lyon, François Guillemot publie ici une version profondément remaniée et augmentée de son ouvrage paru en 2018 sous le titre Viêt Nam, fractures d’une nation. Le parti pris est celui d’une histoire vue de l’intérieur, qui s’attache aux dynamiques proprement vietnamiennes plutôt qu’aux seules interventions étrangères. De l’Empire démantelé par la colonisation française à l’État-nation réunifié depuis 1976, Guillemot examine les différentes options politiques qui se sont présentées à chaque tournant — monarchie constitutionnelle, république, fédéralisme, communisme — et explique pourquoi certaines l’ont emporté tandis que d’autres ont été écrasées.
Le bouquin se démarque par l’attention portée aux fractures internes de la nation vietnamienne : la guerre n’a pas opposé seulement le Vietnam à la France ou aux États-Unis, mais aussi des Vietnamiens entre eux — communistes contre nationalistes non communistes, partisans de la réunification contre défenseurs d’un Sud indépendant. Guillemot fait entendre les voix des vaincus, notamment celles des républicains du Sud ou des militants du mouvement Đại Việt (un parti nationaliste anticommuniste fondé en 1939), et revient sur le rôle des femmes dans le conflit, un aspect longtemps ignoré par l’historiographie. Il s’appuie pour cela sur des documents et des sources peu connus.
Les derniers chapitres abordent les enjeux du Vietnam d’aujourd’hui — les difficultés de la réconciliation nationale, la question de la transformation du régime à parti unique, les défis environnementaux (montée des eaux dans le delta du Mékong) et le rapport à la puissance chinoise — et montrent en quoi ces tensions contemporaines sont le prolongement direct des fractures du XXe siècle.
6. Histoire du Viêt Nam de la colonisation à nos jours (Benoît de Tréglodé, dir., 2018)

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Publié aux éditions de la Sorbonne sous la direction de Benoît de Tréglodé, directeur de recherche à l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire), cet ouvrage collectif réunit une quinzaine de chercheur·euses issu·es d’horizons disciplinaires variés : histoire, science politique, économie, géographie, anthropologie. L’ambition affichée est de renouveler le regard porté sur le Vietnam pour rompre avec deux types de clichés : d’un côté, la nostalgie coloniale d’une Indochine fantasmée ; de l’autre, les grilles de lecture héritées de la guerre froide, qui réduisent le Vietnam à un pion sur l’échiquier Est-Ouest.
L’ouvrage se déploie en douze chapitres qui vont de l’administration coloniale aux enjeux numériques et géopolitiques les plus récents. Le fonctionnement de l’État-Parti vietnamien fait l’objet d’une analyse approfondie par Tréglodé lui-même : il montre comment le régime s’est adapté après l’effondrement des communismes européens et qualifie le système actuel d’« État néo-patrimonial à l’asiatique » — un régime où les institutions modernes (assemblée, ministères, appareil judiciaire) coexistent avec des réseaux informels de patronage et de loyauté personnelle, comme à Singapour ou en Chine. D’autres chapitres traitent de l’urbanisation galopante, des mutations de l’économie rurale, de la gestion des ressources naturelles ou de la place du Vietnam dans les rivalités régionales en mer de Chine méridionale. Chaque contribution s’appuie sur des sources en langue vietnamienne et sur des enquêtes de terrain récentes, ce qui donne à lire un Vietnam en pleine transformation.
Notons cependant que ce livre suppose un minimum de connaissances préalables sur l’histoire vietnamienne : il s’adresse à un·e lecteur·ice déjà initié·e, désireux·se d’approfondir sa compréhension du pays.
7. Vivre avec les Vietnamiens (Philippe Papin et Laurent Passicousset, 2010)

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Philippe Papin, directeur d’études à l’École pratique des hautes études, et Laurent Passicousset, journaliste et correspondant au Vietnam, sillonnent le pays depuis une vingtaine d’années au moment de la rédaction de ce livre. Vivre avec les Vietnamiens n’est ni un guide de voyage, ni un essai académique : c’est un portrait de la société vietnamienne fondé sur l’observation directe, à travers quatorze chapitres thématiques qui abordent aussi bien la santé, l’éducation et la corruption que la dissidence, la religion ou le rapport au Parti unique.
L’ouvrage repose presque exclusivement sur des témoignages recueillis auprès de la population — paysans, entrepreneurs, fonctionnaires, médecins, enseignants — et sur des enquêtes de première main. On y découvre un Vietnam qui s’est métamorphosé depuis l’ouverture des années 1990 : on y travaille désormais dans le secteur privé, on lit la presse sur Internet, on voyage, mais on se ruine encore pour payer l’école et les soins, et les taxes pèsent lourd sur les ménages. Les deux auteurs ne cèdent ni à l’exotisme ni à la complaisance. Ils décrivent avec lucidité les contradictions d’un pays où la libéralisation économique est achevée mais où la vie politique reste verrouillée par un Parti unique certes fissuré de l’intérieur, mais qui ne tolère aucune opposition organisée.
Pour qui souhaite comprendre le quotidien des Vietnamien·nes au tournant des années 2010, ce bouquin demeure sans équivalent en langue française.
8. Vietnamiens. Lignes de vie d’un peuple (Benoît de Tréglodé, 2021)

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Ce livre, publié dans la collection « Lignes de vie d’un peuple » des Ateliers Henry Dougier, repose sur un principe éditorial simple : laisser des Vietnamien·nes parler d’eux-mêmes et d’elles-mêmes. Benoît de Tréglodé a recueilli les témoignages de vingt-six hommes et femmes de tous âges et de toutes conditions — citadin·es et ruraux·ales, riches et pauvres, proches du pouvoir et opposant·es de longue date.
De l’ouverture au monde à la place de la diaspora, de l’argent au cœur du quotidien à la persistance des traditions funéraires ou familiales, de l’art de la chanson populaire à celui de la cuisine de rue, ces récits autobiographiques couvrent un spectre large de la vie vietnamienne. Ils s’adressent au grand public et cherchent à faire entendre ce que les analyses savantes laissent d’ordinaire de côté : la parole des individus, ce qu’ils pensent de leur pays, comment ils voient leur avenir. Un jeune entrepreneur parle de sa start-up, une chanteuse évoque la censure, un ancien combattant revient sur la guerre, une paysanne décrit la transformation de son village. Ces vingt-six voix dessinent un Vietnam dont l’horizon ne se réduit plus aux guerres du siècle dernier.