Baptisée « petite Venise » par les compagnons de Christophe Colomb à la fin du XVe siècle, cette terre caribéenne est un territoire de la couronne espagnole, convoité pour son or et ses perles, avant de devenir, au début du XIXe siècle, l’un des épicentres des guerres d’indépendance hispano-américaines. C’est là que naît Simón Bolívar, el Libertador, dont les armées arracheront la souveraineté du Venezuela, de la Colombie, de l’Équateur, du Pérou et de la Bolivie.
Le pays entre ensuite dans un XIXe siècle de guerres civiles et de caudillismes — ces régimes dominés par des chefs militaires locaux qui exercent un pouvoir autoritaire et personnalisé — jusqu’à ce que la découverte du pétrole, dans les premières décennies du XXe siècle, bouleverse son économie et sa trajectoire politique. Dès 1929, le Venezuela est le deuxième producteur mondial d’hydrocarbures. La dictature de Marcos Pérez Jiménez cède la place, en 1958, à un régime démocratique bipartisan fondé sur le pacte de Punto Fijo — un accord entre les deux grands partis (AD, social-démocrate, et COPEI, démocrate-chrétien) pour se partager le pouvoir et en exclure la gauche radicale. Ce système fait longtemps figure de modèle de stabilité sur un continent secoué par les coups d’État. Mais la chute des cours du pétrole au début des années 1980 révèle la fragilité d’une économie entièrement dépendante de la rente : le bolívar est dévalué en 1983, le niveau de vie s’effondre, la corruption des élites politiques devient insupportable.
En février 1989, l’annonce d’un plan d’austérité imposé par le FMI déclenche le Caracazo, une révolte populaire d’une violence inédite, réprimée dans le sang par l’armée — plusieurs centaines de morts. C’est dans ce contexte de crise de légitimité du système politique qu’Hugo Chávez, lieutenant-colonel parachutiste auteur d’une tentative de coup d’État ratée en 1992, accède au pouvoir par les urnes en 1998. Il lance alors la « révolution bolivarienne », fondée sur la redistribution de la rente pétrolière, la démocratie participative et un discours anti-impérialiste. Après sa mort en 2013, son successeur Nicolás Maduro hérite d’un pays en crise profonde : effondrement économique, hyperinflation, pénuries, répression et exode massif de la population — plus de quatre millions de Vénézuélien·es ont quitté le pays depuis 2014, selon l’ONU.
Voici les principaux ouvrages disponibles en français sur l’histoire du Venezuela.
1. Histoire du Venezuela : de la conquête à nos jours (Frédérique Langue, 1999)

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Historienne et hispaniste, spécialiste du monde vénézuélien et plus largement de l’Amérique hispanique, Frédérique Langue signe avec cet ouvrage la première synthèse de longue durée consacrée au Venezuela en langue française. Le livre couvre cinq siècles d’histoire, depuis l’arrivée des Espagnols en 1498 jusqu’aux crises de la fin du XXe siècle, et reste à ce jour la seule de cette ampleur disponible en français.
Frédérique Langue retrace la formation de l’État vénézuélien — comment le pouvoir se conquiert, se transmet et se perd — et les trajectoires des grandes figures politiques qui ont façonné le pays, de Bolívar aux présidents de la IVe République (le régime démocratique issu du pacte de Punto Fijo, de 1958 à 1999). Elle fait voir comment le Venezuela passe du statut de colonie marginale à celui d’Eldorado pétrolier au XXe siècle, puis de « modèle démocratique » à celui de pays frappé par l’effondrement du pacte implicite qui tenait le pays : l’État redistribuait la rente pétrolière, la population acceptait le système bipartisan. Lorsque la rente se tarit au début des années 1980, ce pacte s’effondre — la dévaluation de 1983, les émeutes de 1989, la montée d’une défiance généralisée envers les partis traditionnels.
Quelques critiques ont pointé un texte parfois trop dense et des erreurs de relecture, mais l’ouvrage n’a pas d’équivalent pour qui veut embrasser l’histoire longue du pays.
2. Libérer le Nouveau Monde. La fondation des premières républiques hispaniques : Colombie et Venezuela (1780-1820) (Clément Thibaud, 2017)

Professeur d’histoire à l’EHESS et spécialiste des indépendances latino-américaines, Clément Thibaud consacre cette monographie de plus de 540 pages à une question précise : comment la Colombie et le Venezuela sont-ils passés du statut de possessions de la couronne espagnole à celui de républiques indépendantes ? L’ouvrage prend pour point de départ non pas 1810 — date habituelle des premières déclarations d’indépendance — mais les années 1780, afin de montrer que ces ruptures ne naissent pas d’un nationalisme local préexistant ni d’une simple rivalité entre créoles américains et Espagnols de la métropole. Elles s’inscrivent dans un contexte révolutionnaire atlantique plus large, où la Révolution française, la révolution haïtienne et les idées des Lumières circulent à travers l’espace caribéen — Haïti et Trinidad jouent ici le rôle de relais vers la Tierra Firme, le nom donné à l’époque coloniale à la côte nord de l’Amérique du Sud.
En sept chapitres, Thibaud suit la construction d’un nouveau vocabulaire politique — république, souveraineté populaire, citoyenneté — et de nouvelles institutions dans des sociétés encore profondément marquées par l’ordre colonial. L’un des apports majeurs du livre est de restituer le rôle des pardos — la population métisse libre, majoritaire mais exclue des cercles du pouvoir créole — dans un mouvement républicain qui leur promet l’égalité sans parvenir à abolir les hiérarchies héritées de l’Ancien Régime. Car les indépendances n’effacent pas les distinctions de couleur et d’origine : elles ouvrent une phase nouvelle de l’histoire américaine où les promesses d’émancipation coexistent avec la persistance de rapports de domination fondés sur la race et le statut social.
3. Républiques en armes : les armées de Bolívar dans les guerres d’indépendance du Venezuela et de la Colombie (Clément Thibaud, 2006)

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Issu de la thèse de doctorat de Clément Thibaud, soutenue sous la direction de l’historien François-Xavier Guerra à l’Université Paris-I, ce livre comble une lacune historiographique de taille : si la figure de Bolívar a fait l’objet d’une mythologie abondante, les soldats qui l’ont suivi — leur origine sociale, leurs motivations, leur parcours — restaient presque absents de la recherche universitaire.
L’ouvrage repose sur un dépouillement des archives colombiennes, espagnoles et vénézuéliennes et sur une étude prosopographique — c’est-à-dire une analyse systématique des biographies individuelles — de plus de 3 800 soldats. Thibaud retrace les mutations de l’institution militaire entre 1810 et les victoires décisives de Boyacá, Carabobo et Ayacucho : les milices patriotiques inexpérimentées des premiers temps laissent place aux guérillas, puis à la grande armée libératrice, l’Ejército Libertador. Il établit que ces forces armées ne sont pas un simple instrument au service de Bolívar : elles deviennent le socle sur lequel les élites libérales construisent les nouveaux États, et le lieu où se forge une identité nationale qui n’existait pas avant la guerre.
Le livre rend aussi compte de la brutalité de la « guerre à mort » — le décret de 1813 par lequel Bolívar ordonne l’exécution de tout Espagnol qui ne rallie pas la cause patriote. Cette escalade de la violence, où chaque camp massacre les prisonniers et les civils du camp adverse, marque durablement la vie politique de la région : elle installe l’armée au centre de la scène politique et fait de la force militaire — plutôt que du débat parlementaire — le fondement de la légitimité des nouveaux États.
4. Le Venezuela au-delà du mythe : Chávez, la démocratie, le changement social (Olivier Compagnon, Julien Rebotier et Sandrine Revet, dir., 2009)

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Paru dix ans après l’arrivée de Chávez au pouvoir, cet ouvrage collectif réunit des spécialistes issus de plusieurs disciplines — histoire, géographie, anthropologie, sociologie, science politique — pour dresser un bilan nuancé de la révolution bolivarienne, à distance des caricatures. La méthode des coordinateurs repose sur la juxtaposition d’enquêtes de terrain menées au Venezuela même, afin de rendre compte des transformations de la société vénézuélienne.
Le livre aborde les aspects les plus médiatisés de l’expérience chaviste — les misiones (ces programmes sociaux d’alphabétisation, de santé et d’alimentation financés par la rente pétrolière et déployés directement dans les quartiers populaires), les Conseils communaux (des assemblées locales élues par les habitant·es d’un quartier, chargées de gérer des projets de proximité et conçues comme un outil de démocratie directe), la redistribution de la manne pétrolière — mais aussi ses contradictions. La politique de Chávez a contribué à réduire les inégalités et à inclure dans la vie politique des catégories de la population qui en étaient traditionnellement exclues : les habitant·es des barrios, les paysan·nes, les peuples indigènes. Mais les contributions soulèvent aussi des questions de fond : que deviennent ces politiques sociales lorsque le prix du pétrole s’effondre ? Les Conseils communaux renforcent-ils la démocratie locale ou servent-ils à court-circuiter les institutions élues (mairies, gouvernements régionaux) au profit du pouvoir central ?
La critique du gouvernement, parfois sévère, reste toujours argumentée — ce qui est rare dans un champ où les prises de position idéologiques, pour ou contre Chávez, l’emportent souvent sur l’analyse.
5. La révolution au Venezuela : une histoire populaire (George Ciccariello-Maher, 2016)

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Publié en anglais en 2013 sous le titre We Created Chávez et traduit en français par Étienne Dobenesque aux éditions La Fabrique, ce livre du politologue George Ciccariello-Maher prend le contrepied de la plupart des études consacrées au Venezuela contemporain. Là où l’attention se fixe d’ordinaire sur la figure de Chávez, Ciccariello-Maher déplace le regard vers les quartiers populaires, les barrios perchés sur les hauteurs de Caracas, où les militant·es affirment sans détour : « Chávez, c’est nous qui l’avons fait. »
Le bouquin retrace trois décennies de luttes — depuis la chute de la dictature en 1958, la guérilla des années 1960-1970, les combats des ouvriers, des paysans, des femmes, des Afro-Vénézuéliens et des peuples indigènes — jusqu’à la convergence de ces mobilisations qui porte Chávez au pouvoir en 1998. L’auteur a mené un travail d’enquête fondé sur des entretiens avec des militant·es de base, d’anciens guérilleros, des figures du chavisme et des opposant·es de gauche. Il restitue une histoire vue d’en bas, où la révolution bolivarienne n’est pas le fait d’un homme providentiel mais le résultat d’une accumulation de luttes populaires dont certaines remontent aux révoltes anti-coloniales.
Ciccariello-Maher porte aussi une attention soutenue aux rapports entre l’État et les mouvements sociaux après 1998 : les Conseils communaux, les comités de terres urbaines, les coopératives. Il fait apparaître un régime bien moins uniforme que ne le laissent croire ses détracteurs comme ses partisans, et met en évidence un va-et-vient permanent entre le pouvoir et sa base — celle-ci soutient Chávez quand il répond à ses aspirations, mais garde la capacité de contester ses successeurs si ceux-ci s’en écartent.
6. Le chavisme : un militarisme compassionnel (Paula Vásquez Lezama, 2014)

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Sociologue et anthropologue née à Caracas, chercheuse au CNRS, Paula Vásquez Lezama propose dans cet essai resserré — 147 pages — une analyse de la nature politique du régime chaviste depuis ses origines jusqu’à la mort de Hugo Chávez en 2013. Le concept central du livre, le « militarisme compassionnel », désigne une manière de gouverner où l’armée ne se contente pas de défendre le territoire : elle prend en charge la distribution de l’aide sociale, l’administration publique et l’encadrement des populations. En retour, l’État conditionne l’accès à cette aide à la loyauté politique envers le régime. Autrement dit : pour recevoir un logement, une aide alimentaire ou un emploi public, il faut prouver son adhésion au parti au pouvoir.
La seconde partie de l’ouvrage repose sur l’enquête ethnographique que l’auteure a menée entre 2000 et 2005 auprès de familles sinistrées par la catastrophe de décembre 1999, connue sous le nom de La Tragedia : des coulées de boue dévastatrices dans l’État de Vargas, au nord de Caracas, qui font environ un millier de morts et 150 000 déplacé·es. Vásquez Lezama met en lumière comment la gestion de cette catastrophe a servi de laboratoire au pouvoir chaviste. L’armée ouvre ses casernes aux populations déplacées ; cette cohabitation prolongée entre militaires et civils forge un lien de dépendance qui servira de modèle au pacte « civico-militaire » revendiqué par Chávez — l’idée que l’armée et le peuple ne font qu’un. Mais le revers de ce modèle est l’exclusion : ceux qui ne parviennent pas à afficher leur fidélité au régime sont écartés des dispositifs d’aide, parfois par la simple bureaucratie d’un formulaire qui exige l’appartenance au Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV).
7. Pays hors service. Venezuela : de l’utopie au chaos (Paula Vásquez Lezama, 2019)

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Cinq ans après Le chavisme, Paula Vásquez Lezama revient sur le Venezuela avec un ouvrage d’un registre différent. Il ne s’agit plus d’une étude universitaire au sens strict mais d’un essai personnel : Franco-Vénézuélienne, fille d’universitaires de Caracas, l’auteure mobilise son vécu de la crise et sa connaissance intime du pays pour rendre compte de ce qu’elle appelle un État devenu structurellement « hors service ». Après vingt ans de chavisme, le Venezuela — pourtant doté des premières réserves mondiales de pétrole — connaît un effondrement qui a peu d’équivalents contemporains : pénuries alimentaires (il faut faire la queue pendant des heures pour acheter de la farine ou du riz), hyperinflation (le bolívar perd toute valeur), insécurité extrême, corruption généralisée, délabrement du système de santé et émigration de masse.
Le bouquin décrit le quotidien d’une population soumise à des situations kafkaïennes pour se nourrir ou se soigner, et les humiliations qui accompagnent la décomposition de l’État. L’auteure, qui se positionne clairement comme opposante aux gouvernements Chávez et Maduro, ne partage toutefois ni le point de vue des politiciens modérés qui participent à des élections dont les règles sont faussées, ni celui des partisans de la confrontation armée. Elle refuse de livrer un pronostic sur l’avenir mais appelle à identifier les causes structurelles de l’effondrement — la dépendance au pétrole, le clientélisme institutionnalisé, la militarisation de l’État — sans céder à la tentation de réduire vingt ans d’histoire à la seule personnalité de Chávez ou de Maduro.
8. Venezuela : la révolution bolivarienne, 20 ans après (Olga Stella Garzón, Mathilde Sallerin et Enrique Uribe Carreño, dir., 2020)

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Ce volume collectif rassemble les travaux d’une trentaine de chercheur·ses, coordonné·es par trois universitaires de l’Université et de l’IEP de Strasbourg. Son ambition est de dresser le bilan de deux décennies de « socialisme du XXIe siècle » à travers des approches variées — politique, économique, sociale, diplomatique. Les auteur·es entendent s’écarter des lectures simplificatrices auxquelles les lecteur·ices européen·nes sont souvent exposé·es, qu’elles soient hostiles (le chavisme réduit à une dictature tropicale) ou laudatrices (le chavisme vu comme un modèle de justice sociale).
Les contributions retracent le chemin qui sépare le « Venezuela saoudite » des années 1970 — un pays alors riche, qui attirait des immigré·es de toute l’Amérique latine — du pays en crise que des millions de Vénézuélien·nes fuient depuis 2014. Le livre pose une question centrale : comment un État assis sur les plus grandes réserves pétrolières de la planète a-t-il pu s’appauvrir à ce point ? La réponse, développée dans plusieurs contributions, passe par l’analyse d’un modèle rentier — un État qui vit du pétrole, ne diversifie jamais son économie et distribue la rente pour acheter la paix sociale — dont le chavisme n’est pas l’inventeur mais l’héritier, et dont il a poussé la logique à son terme. L’ouvrage évalue les politiques des gouvernements Chávez et Maduro à l’aune de leurs résultats — un exercice d’autant plus utile que la plupart des ouvrages disponibles s’arrêtent avant l’aggravation de la crise sous Maduro.