Seul État au monde à porter le nom d’une famille régnante, l’Arabie saoudite naît d’un pacte conclu en 1744 entre un chef tribal du Nejd, Mohammed ben Saoud, et un prédicateur religieux, Mohammed ben Abdelwahhab. Ce dernier prône un retour à ce qu’il considère comme l’islam originel : il condamne le culte des saints, le soufisme — la tradition mystique de l’islam — et toute pratique qu’il assimile à du polythéisme. L’alliance entre les deux hommes donne lieu à un projet politique inédit : la conquête de la péninsule arabique au nom de cette doctrine, le wahhabisme. Le chef tribal fournit la force armée ; le prédicateur fournit la légitimité religieuse. Un premier État saoudien voit le jour, mais sa puissance croissante inquiète l’Empire ottoman, qui envoie les armées égyptiennes le détruire au début du XIXe siècle. Un deuxième État, éphémère, succombe à son tour aux rivalités entre clans. C’est au XXe siècle que la dynastie connaît sa résurrection définitive : en 1902, le jeune Abdelaziz ibn Saoud reprend Riyad par un coup de main armé, et passe les trois décennies suivantes à unifier par la force et la diplomatie un territoire grand comme quatre fois la France. Le royaume d’Arabie saoudite est officiellement proclamé en 1932.
La découverte de gisements pétroliers colossaux, à partir de 1938, transforme ce pays désertique et pauvre en puissance financière. En 1945, Ibn Saoud conclut avec le président Roosevelt un accord qui fixe pour des décennies la géopolitique du royaume : les États-Unis garantissent la sécurité militaire de l’Arabie saoudite ; en échange, le royaume assure un accès privilégié à son pétrole. Dès lors, le pays occupe une position singulière : gardien des deux premiers lieux saints de l’islam — La Mecque et Médine —, premier exportateur mondial de pétrole, mais aussi régime autoritaire dont le rigorisme religieux suscite la méfiance des démocraties occidentales. L’arrivée au pouvoir de Mohammed ben Salmane (MBS) à partir de 2015 marque une rupture : centralisation du pouvoir, diversification économique avec le programme Vision 2030, ouverture sociale relative, et politique étrangère plus offensive — intervention militaire au Yémen, rivalité avec l’Iran, rapprochement avec Israël.
L’Arabie saoudite reste pourtant l’un des États les plus mal connus du grand public occidental. Les huit ouvrages qui suivent offrent des clés pour en saisir l’histoire, les logiques politiques et les tensions contemporaines.
1. Ibn Saoud : Seigneur du désert, roi d’Arabie (Christian Destremau, 2024)

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Cette biographie retrace le parcours d’Abdelaziz ibn Saoud (vers 1880-1953), fondateur du royaume d’Arabie saoudite, de sa jeunesse à sa mort. Nourri de nombreux documents d’archives, l’historien Christian Destremau suit son personnage depuis la reconquête de Riyad en 1902 jusqu’à sa mort en 1953 — guerres tribales, soumission des Bédouins récalcitrants, accord stratégique avec Roosevelt en 1945. Le livre donne à voir un homme d’État à la fois conquérant et calculateur, adepte du compromis — voire de la compromission. Ibn Saoud use de la polygamie comme d’un outil politique : épouser les filles de chefs de tribus, c’est sceller des alliances et s’assurer la loyauté de clans rivaux.
Le fil directeur du livre tient en une idée : Ibn Saoud n’a jamais conçu le wahhabisme comme un outil de prosélytisme mondial, mais comme un levier de domination intérieure. La religion doit servir la dynastie, et non l’inverse. Ce constat éclaire le rapport que la monarchie entretient, encore aujourd’hui, avec l’establishment religieux : elle n’hésite pas à le brider dès qu’il entrave ses projets — comme le fait MBS depuis 2015, qui a réduit les pouvoirs de la police religieuse et autorisé le divertissement. La biographie précédente en français, celle de Jacques Benoist-Méchin, datait de plus de soixante-dix ans. Celle de Destremau prend la relève.
2. L’énigme saoudienne. Les Saoudiens et le monde, 1744-2003 (Pascal Ménoret, 2003)

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Publié dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, ce livre constitue la première synthèse d’envergure en français sur l’histoire de l’Arabie saoudite. Pascal Ménoret, anthropologue et historien qui a vécu plus d’un an dans le royaume, refuse les lectures simplistes apparues après le 11 Septembre, qui réduisent le pays à l’équation islam + pétrole. Il déconstruit notamment la thèse de la « saoudisation » de l’islam mondial — l’idée, très répandue dans les médias occidentaux, selon laquelle l’Arabie saoudite aurait volontairement exporté le wahhabisme par le financement de mosquées et d’écoles coraniques sur tous les continents, et serait de ce fait la matrice du terrorisme islamiste.
L’ouvrage couvre près de trois siècles, depuis le pacte fondateur de 1744 jusqu’à l’après-11 Septembre. Il montre que le regain de conservatisme religieux dans la société saoudienne à la fin du XXe siècle — ce que les spécialistes appellent la « réislamisation » — ne résulte pas d’un plan étatique d’exportation idéologique. Il s’enracine dans des tensions propres au royaume : l’urbanisation rapide, la frustration d’une jeunesse éduquée mais privée de tout débouché politique, et surtout le choc de la prise de la Grande Mosquée de La Mecque par un groupe armé en 1979. Après cet épisode traumatique, la monarchie a craint d’être débordée sur sa droite par des radicaux religieux ; elle a donc donné davantage de pouvoir aux oulémas conservateurs et durci les normes sociales — ce qui a paradoxalement alimenté la radicalisation. Salué par Le Monde et Le Monde diplomatique, le livre reste un point de départ solide pour aborder le pays avec rigueur.
3. Arabie saoudite. Des origines au XXIe siècle (Jacques Bourgeois, Jocelyn Béjuis et Édouard Paul, 2020)

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Avec plus de 650 pages, cet ouvrage est le plus complet en français sur l’Arabie saoudite à ce jour. Ses trois auteurs — un économiste français expatrié quinze ans dans le royaume, son épouse et un ami saoudien — abordent aussi bien la politique, l’économie et la religion que les questions sociales et l’archéologie. Le découpage en chapitres thématiques, agrémenté de nombreux encadrés et d’anecdotes de terrain, rend la lecture accessible malgré la densité du propos.
D’un côté, ce qui ne change pas dans le système saoudien — l’alliance fondatrice entre la famille royale et l’establishment religieux wahhabite, le rôle central de la rente pétrolière. De l’autre, ce qui bouge : montée en puissance de MBS, programme Vision 2030, ouverture culturelle et touristique. Il ne se veut ni réquisitoire ni apologie, et parvient à tenir cette ligne d’équilibre. La troisième édition, actualisée en 2022, intègre les données les plus récentes. Si vous cherchez un seul bouquin de référence pour vous orienter, celui-ci est le candidat le plus sérieux.
4. Les clercs de l’islam. Autorité religieuse et pouvoir politique en Arabie saoudite, XVIIIe-XXIe siècle (Nabil Mouline, 2011)

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Historien et politologue au CNRS, Nabil Mouline propose ici une analyse de fond sur les rapports entre les oulémas — les savants religieux qui détiennent l’autorité en matière de droit islamique — et la monarchie saoudienne depuis le XVIIIe siècle. Le livre s’appuie sur des enquêtes menées au contact direct des hommes de religion et sur la sociologie de Max Weber, dont Mouline reprend la notion de « prophète » : un individu charismatique qui rompt avec l’ordre religieux établi et revendique un accès direct à la vérité divine. C’est en ces termes qu’il analyse Mohammed ben Abdelwahhab — non comme un simple théologien conservateur, mais comme un fondateur de mouvement qui a su imposer sa vision de l’islam comme la seule orthodoxie légitime dans la péninsule arabique.
L’un des apports majeurs du livre est de briser la vision manichéenne qui fait des oulémas soit des tuteurs idéologiques qui dictent leur loi au roi, soit de simples marionnettes au service du trône. Mouline montre que le rapport de force entre les deux pouvoirs évolue en permanence. Après la découverte du pétrole, par exemple, la monarchie a acquis une autonomie financière qui lui a permis de réduire sa dépendance à l’égard des clercs ; mais après la prise de la Grande Mosquée en 1979, elle a dû leur rendre une partie du terrain. Les oulémas, de leur côté, ont fini par accepter la télévision, puis l’éducation des femmes — quitte à abandonner des positions qu’ils défendaient auparavant avec intransigeance. Ce livre, traduit en anglais chez Yale University Press, reste la référence en français sur le sujet.
5. Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée (Stéphane Lacroix, 2010)

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Fruit de plus de quatre ans d’enquête de terrain en Arabie saoudite (2003-2007), cet ouvrage de Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po, met au jour la Sahwa al-Islamiyya (le « Réveil islamique »), principal mouvement social d’obédience islamiste qu’ait connu le royaume. Pour comprendre sa naissance, il faut remonter aux années 1950-1960 : le président égyptien Gamal Abdel Nasser, chantre du nationalisme arabe laïc, réprime alors brutalement les Frères musulmans, organisation fondée au Caire en 1928 qui milite pour une refonte de la société selon les principes de l’islam. Des milliers de cadres fuient l’Égypte et trouvent refuge en Arabie saoudite, où la monarchie — en conflit ouvert avec le nationalisme nassérien — les accueille volontiers et leur confie des postes dans l’enseignement. Ils apportent avec eux une idéologie de mobilisation politique au nom de l’islam, qui se greffe sur la théologie wahhabite locale. De cette rencontre naît, à la fin des années 1960, la Sahwa — un mouvement hybride, à la fois religieux et politique.
Le mouvement bascule dans la contestation ouverte au début des années 1990, quand la guerre du Golfe éclate : après l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1990, la monarchie saoudienne autorise le stationnement de centaines de milliers de soldats américains sur le sol du royaume — terre sacrée de l’islam. Pour les militants de la Sahwa, c’est une trahison. Des pétitions circulent, des prédicateurs défient publiquement le pouvoir. Lacroix cartographie les différentes sensibilités au sein de cette mouvance — des réformistes aux partisans du djihad armé — et montre pourquoi l’insurrection a échoué : la monarchie a emprisonné les meneurs les plus radicaux tout en cooptant les modérés par des postes, des financements ou des concessions symboliques. C’est aussi dans ce milieu que s’est radicalisé Oussama ben Laden. Pour comprendre comment l’islamisme saoudien a pu produire aussi bien des pétitionnaires pacifiques que des combattants d’Al-Qaïda, cette lecture s’impose.
6. L’Arabie saoudite en 100 questions (Fatiha Dazi-Héni, 2017)

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Politologue à l’IRSEM (Institut de recherche stratégique de l’École militaire) et spécialiste des monarchies du Golfe, Fatiha Dazi-Héni structure son propos autour de cent questions clés qui couvrent l’histoire, la religion, la politique, l’économie, la société et les relations internationales du royaume. Le format, à la fois pédagogique et synthétique, permet d’entrer dans le sujet par n’importe quelle porte : qui est Ibn Saoud ? Qu’est-ce que le wahhabisme ? Que signifie être chiite en Arabie saoudite ? Pourquoi la guerre au Yémen ?
L’un des mérites du livre est de défaire l’image d’un pays monolithique. Dazi-Héni insiste sur les transformations en cours depuis les années 2000 : le gouvernement promeut le patrimoine archéologique préislamique — que les wahhabites avaient longtemps refusé de valoriser, quand ils ne le détruisaient pas, par crainte de l’idolâtrie — pour construire une identité nationale qui ne repose plus exclusivement sur la religion. La jeunesse saoudienne, connectée aux réseaux sociaux et qui représente environ les deux tiers de la population, s’éloigne du rigorisme de ses aînés. L’édition de poche (Texto, 2020) intègre les événements majeurs liés à l’ascension de MBS : la concentration du pouvoir entre ses mains, la rafle du Ritz-Carlton en 2017 — où des centaines de princes, ministres et hommes d’affaires ont été détenus sous couvert de lutte contre la corruption — et l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul en 2018, qui a isolé diplomatiquement le prince héritier pendant plusieurs mois.
7. L’Arabie saoudite, de l’or noir à la mer Rouge (Louis Blin, 2021)

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Historien et diplomate qui a vécu dans le royaume, Louis Blin aborde l’Arabie saoudite contemporaine avec l’ambition de dépasser deux clichés tenaces : celui d’un pays réduit à l’obscurantisme wahhabite, et celui d’une pétromonarchie figée dans la rente. Blin soutient que l’Arabie saoudite a entamé une transformation profonde dont l’ampleur est sous-estimée par les observateurs extérieurs : centralisation du pouvoir, restructuration économique, marginalisation progressive du wahhabisme et recul de la place de la religion dans la vie publique — sans que le pays devienne « laïc » pour autant, puisque la monarchie garde le contrôle des institutions religieuses.
L’apport le plus original du livre porte sur la mer Rouge : Blin montre que le royaume réoriente sa stratégie vers cette façade maritime, longtemps négligée au profit du Golfe persique et de ses champs pétroliers. Cette bascule se traduit par des investissements massifs — le mégaprojet urbain NEOM (une ville futuriste de 500 milliards de dollars prévue sur la côte nord-ouest), le développement du tourisme balnéaire et la volonté de peser sur les routes commerciales qui relient l’Asie à l’Europe via la Méditerranée.
8. Royaume d’asphalte. Jeunesse saoudienne en révolte (Pascal Ménoret, 2016)

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Issu de la thèse de doctorat de Pascal Ménoret — dont la version anglaise, Joyriding in Riyadh, a été élue livre de l’année par The Economist en 2014 —, ce livre est une ethnographie des marges urbaines de Riyad à travers un phénomène inattendu : le rodéo automobile. Pendant deux ans, Ménoret a partagé le quotidien de jeunes Saoudiens, souvent d’origine bédouine et issus de quartiers défavorisés, qui risquent leur vie sur les autoroutes de la capitale pour y faire déraper et exploser des véhicules.
Ménoret y démontre que ces rodéos sont le symptôme d’un profond malaise social : ennui, pauvreté, violence policière et absence de tout espace d’expression politique. Riyad a été conçue pour la voiture et le contrôle : les distances entre les quartiers sont immenses, les espaces publics rares, la surveillance policière constante — si bien qu’il ne reste aux jeunes hommes des quartiers pauvres, la nuit, que les autoroutes désertes. Dans un royaume où la contestation est traitée comme un crime, seuls les délinquants font, paradoxalement, de la politique. Le bouquin révèle une Arabie saoudite invisible, celle des laissés-pour-compte de la modernisation pétrolière — un contrepoint frappant aux récits officiels de prospérité et de réforme.