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Que lire sur l'histoire de la Turquie ?

Que lire sur l’histoire de la Turquie ?

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L’histoire de la Turquie ne se réduit pas à celle de l’État-nation fondé en 1923. Elle remonte à la fin du XIIIe siècle, lorsqu’un émirat turcoman se constitue aux confins de l’Anatolie byzantine — celui d’Osman Ier, dont le nom, arabisé en « ottoman », finit par désigner l’un des empires les plus durables de l’histoire moderne. De la prise de Constantinople en 1453 à l’apogée du règne de Soliman le Magnifique au XVIe siècle, l’Empire ottoman domine un espace immense qui s’étire des Balkans au Yémen, de l’Algérie à la Mésopotamie. Assis sur trois continents, il administre des populations d’une considérable diversité ethnique, linguistique et confessionnelle. Cette diversité lui permet de tirer parti des compétences de multiples communautés — lettrés grecs, marchands arméniens, soldats convertis des Balkans — mais le confronte aussi en permanence au risque de sécessions et de révoltes provinciales.

Au XIXe siècle, l’Empire fait face à la poussée des nationalismes balkaniques (la Grèce, la Serbie, la Roumanie et la Bulgarie obtiennent successivement leur indépendance), aux ambitions des puissances européennes sur ses territoires et à l’urgence de réformes internes. L’ère des Tanzimat (« réorganisations », 1839-1876) — vaste programme de réformes administratives, juridiques et militaires inspiré des modèles européens —, puis le règne autocratique d’Abdülhamid II et la révolution jeune-turque de 1908 ne parviennent pas à enrayer le déclin : les réformes modernisent l’appareil d’État, mais ne règlent ni la question des nationalités ni l’endettement massif auprès des créanciers européens. La Première Guerre mondiale précipite l’effondrement. Le génocide des Arméniens (1915-1916), perpétré par le gouvernement jeune-turc dans les provinces orientales, fait entre 800 000 et 1,2 million de victimes. Les défaites militaires se succèdent, et le traité de Sèvres (1920) prévoit le démembrement de l’Empire au profit des puissances victorieuses et de la Grèce. C’est contre ce partage qu’un officier, Mustafa Kemal, conduit une guerre d’indépendance et proclame la République turque le 29 octobre 1923. Il abolit le califat, impose l’alphabet latin, instaure un régime laïque à parti unique et entreprend de transformer la société selon un modèle nationaliste et occidentalisé — code civil inspiré du droit suisse, interdiction du port du fez, adoption du calendrier grégorien.

La seconde moitié du XXe siècle voit la Turquie s’ouvrir au multipartisme, mais aussi traverser une série de coups d’État militaires (1960, 1971, 1980) et de crises économiques profondes. L’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan et de l’AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi, Parti de la justice et du développement) en 2002 marque une rupture : celle d’un islam politique conservateur qui réintroduit la religion dans l’espace public — construction de mosquées, assouplissement de l’interdiction du voile dans les institutions, renforcement de l’enseignement religieux —, concentre le pouvoir exécutif entre les mains du président (un référendum constitutionnel en 2017 instaure un régime présidentiel) et repositionne la Turquie entre maintien de l’alliance atlantique et interventions militaires autonomes au Moyen-Orient. Après la tentative de coup d’État de juillet 2016, Erdoğan lance des purges massives — plus de 150 000 fonctionnaires suspendus, des milliers de journalistes, d’universitaires et de militaires emprisonnés — qui marquent un tournant nettement autoritaire.

Pour appréhender cette histoire longue de sept siècles, les huit ouvrages qui suivent offrent des angles complémentaires : deux portent sur l’Empire ottoman, deux couvrent l’ensemble de la période ottomane et républicaine, deux sont consacrés à Atatürk, et deux se concentrent sur la Turquie des XXe et XXIe siècles.


1. L’Empire ottoman (Edhem Eldem, 2022)

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Professeur à l’université de Boğaziçi et titulaire de la chaire d’histoire turque et ottomane au Collège de France (2017-2022), Edhem Eldem livre dans la collection « Que sais-je ? » une synthèse concise de plus de six siècles d’histoire ottomane en 128 pages. Il y retrace la genèse de l’État fondé par Osman Ier, la consolidation impériale après la chute de Constantinople, le fonctionnement du pouvoir sultanien, l’économie agraire, la coexistence des communautés religieuses et culturelles, les tentatives de modernisation du XIXe siècle et le lent effondrement qui aboutit à la dissolution de l’Empire au lendemain de la Grande Guerre.

L’intérêt principal de l’ouvrage tient à la distance critique qu’Eldem maintient vis-à-vis de trois lectures qui déforment souvent l’histoire ottomane : l’orientalisme européocentriste (qui réduit l’Empire à un despotisme oriental figé), le nationalisme kémaliste (qui présente la période impériale comme une parenthèse obscurantiste avant la République) et l’ottomanisme islamisé (qui idéalise l’Empire comme un âge d’or musulman). Il refuse de faire de l’Empire un bloc monolithique voué au déclin, et en restitue les contradictions internes : un territoire immense que l’État peine à administrer, une diversité religieuse que le pouvoir central tolère mais hiérarchise, une économie agraire que l’industrialisation européenne marginalise.

Le format court impose des choix, mais le récit n’élude aucune question sensible. Si vous abordez le sujet pour la première fois, c’est par ce livre qu’il est le plus naturel de commencer.


2. Pourquoi l’Empire ottoman ? Six siècles d’histoire (Olivier Bouquet, 2022)

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Professeur d’histoire à l’université Paris-Nanterre et spécialiste du monde ottoman, Olivier Bouquet s’interroge : pourquoi, parmi les nombreuses principautés turques installées en Anatolie au XIIIe siècle, seule celle d’Osman est-elle parvenue au rang d’empire ? Cette interrogation guide l’ensemble du livre, organisé en cinq parties chronologiques qui couvrent la naissance, l’expansion, l’apogée, les transformations et la fin de l’Empire. La politique, la société, l’économie, la culture et la religion y sont traitées conjointement.

Le livre, publié dans la collection Folio Histoire chez Gallimard (553 pages), se signale par la qualité de ses outils de travail : vingt-cinq illustrations (miniatures, gravures, photographies), un lexique, des repères chronologiques régulièrement mis à jour, et une bibliographie d’une grande précision. Bouquet prend soin de définir les institutions propres au système ottoman — le devshirme (recrutement forcé de jeunes chrétiens convertis pour servir l’État et l’armée), le timar (concession foncière accordée en échange d’un service militaire), le millet (communauté religieuse non musulmane dotée d’une autonomie juridique interne) —, ce qui rend le texte accessible à un lectorat non spécialiste.

Là où Edhem Eldem privilégie la concision, Bouquet déploie une approche plus ample. Il rend compte des controverses entre historiens — par exemple sur les causes de l’essor ottoman ou sur la pertinence du concept de « déclin » — et intègre les résultats des recherches les plus récentes. Si vous ne souhaitez qu’un seul bouquin sur l’Empire ottoman et que son épaisseur ne vous décourage pas, celui-ci est le plus complet qui existe en format poche.


3. Histoire de la Turquie. De l’Empire ottoman à nos jours (Hamit Bozarslan, 2021)

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Historien et politologue, directeur d’études à l’EHESS, Hamit Bozarslan propose ici la synthèse la plus complète disponible en français sur l’ensemble de l’histoire turque — des origines anatoliennes de l’Empire ottoman au régime islamo-nationaliste d’Erdoğan. Initialement paru chez Tallandier en 2013, le livre a été remanié et mis à jour en 2021 pour intégrer les développements les plus récents : tentative de coup d’État de juillet 2016, présidentialisation du régime, guerres régionales en Syrie et en Libye, tensions avec les partenaires occidentaux.

L’ambition du livre est de penser ensemble ce que l’historiographie sépare souvent : la période impériale et la période républicaine. Bozarslan montre comment la République kémaliste hérite des structures et des violences de l’Empire tardif — en particulier la politique d’homogénéisation ethnique et religieuse (expulsion des populations grecques, répression des Kurdes, marginalisation des minorités non sunnites) qui accompagne la construction nationale. Il consacre des pages importantes au génocide des Arméniens, à la question kurde — le conflit armé entre l’État turc et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) a fait plus de 40 000 morts depuis 1984 —, aux coups d’État militaires et à la montée de l’islam politique.

L’ouvrage dépasse les 700 pages dans son édition de poche et exige un investissement de lecture conséquent. Mais c’est cette ampleur qui lui permet de relier entre eux des phénomènes que d’autres livres traitent séparément, et de montrer comment l’incapacité de l’État turc à reconnaître la pluralité de sa société — ethnique, confessionnelle, politique — constitue, selon Bozarslan, l’impasse fondamentale du modèle politique turc, de Mustafa Kemal à Erdoğan.


4. Histoire de la Turquie contemporaine (Hamit Bozarslan, 2016)

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Publié dans la collection « Repères » de La Découverte, ce livre de format court (environ 120 pages) constitue un condensé efficace de l’histoire turque au XXe siècle. Parvenu à sa troisième édition en 2016, il s’adresse à celles et ceux qui cherchent une introduction rapide mais solide aux enjeux politiques et sociaux de la Turquie républicaine, sans passer par les sept siècles de la période ottomane.

Bozarslan y retrace l’émergence du régime kémaliste, la construction de l’État-nation sur les ruines de l’Empire, le passage au multipartisme après 1945, les interventions de l’armée dans la vie politique, la libéralisation économique des années 1980 et l’ascension de l’islam conservateur comme force politique de premier plan. Le texte met en lumière un paradoxe central : la Turquie dispose de structures formellement démocratiques — élections régulières, pluripartisme, constitution —, mais fonctionne selon une logique de « forteresse assiégée » où l’État se perçoit comme perpétuellement menacé par des ennemis intérieurs (les Kurdes, les mouvements religieux, les intellectuels dissidents) et extérieurs (les puissances étrangères). Cette obsession sécuritaire, partagée par l’armée, la magistrature et une partie de la classe politique, explique pour une large part le virage autoritaire du début du XXIe siècle.

L’ouvrage a été salué par la critique académique. Libération a souligné la manière dont l’auteur met au jour les contradictions du modèle turc, en particulier la tension entre la modernisation de la société et le retour de la religion dans la sphère publique. Si l’Histoire de la Turquie (700 pages) vous semble trop volumineux, ce petit bouquin en propose une version resserrée sur le seul XXe siècle.


5. Atatürk : une biographie intellectuelle (M. Şükrü Hanioğlu, 2016)

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Professeur au département d’études proche-orientales de l’université de Princeton, M. Şükrü Hanioğlu est l’un des meilleurs connaisseurs de la fin de l’Empire ottoman et du mouvement jeune-turc. Dans cet essai paru en anglais en 2011 et traduit en français chez Fayard en 2016, il ne prétend pas écrire une biographie exhaustive de Mustafa Kemal. Son projet est plus ciblé, et plus ambitieux : reconstituer la formation intellectuelle et idéologique du fondateur de la Turquie moderne, à partir de ses écrits, de ses discours, de ses carnets et de ses lectures.

Hanioğlu replace Mustafa Kemal dans son époque — celle d’un empire en crise où circulent des courants de pensée venus d’Europe : le positivisme (la croyance dans le progrès par la science et la raison), le darwinisme social (l’idée que les sociétés humaines sont soumises à une forme de sélection naturelle), le scientisme (la conviction que la science peut répondre à toutes les questions, y compris morales et politiques) et le nationalisme turc. Il montre que le futur Atatürk n’est pas un visionnaire isolé, mais un homme façonné par le milieu intellectuel ottoman de la fin du XIXe siècle : les écoles militaires de Monastir et d’Istanbul, les cercles jeunes-turcs, les débats sur la modernisation. Le kémalisme, tel que l’analyse Hanioğlu, n’est pas une idéologie cohérente mais un assemblage pragmatique — un patchwork érigé en doctrine, au service d’un projet utopique : fonder une société où le nationalisme, la science et le culte du chef tiendraient lieu de religion.

Cette biographie, volontairement partielle et centrée sur les idées plutôt que sur les faits d’armes, permet de comprendre Mustafa Kemal autrement que par le prisme du culte officiel — celui qui, en Turquie, interdit depuis 1951 toute critique publique du fondateur de la République. Elle constitue un contrepoint indispensable aux biographies laudatives qui dominent encore la littérature sur Atatürk.


6. Atatürk. Naissance de la Turquie moderne (Fabrice Monnier, 2015)

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Si Hanioğlu privilégie les idées, Fabrice Monnier, historien spécialiste de l’Empire ottoman, adopte une approche plus narrative et plus politique. Publié aux CNRS Éditions, son livre retrace la vie de Mustafa Kemal depuis son enfance à Salonique jusqu’à sa mort en 1938. Il la replace dans le contexte d’un empire en faillite, où les passions politiques, les rivalités ethniques et le cynisme des grandes puissances européennes s’additionnent : guerres balkaniques, Première Guerre mondiale, guerre d’indépendance, proclamation de la République, puis les réformes radicales imposées à la société turque — adoption de l’alphabet latin, séparation du politique et du religieux, droit de vote des femmes (dix ans avant la France).

Monnier ne dissimule pas sa fascination pour le personnage, mais il rompt avec la complaisance qui caractérise plusieurs biographies antérieures en langue française. Il reconnaît les aptitudes stratégiques de Mustafa Kemal, mais il en expose aussi la dimension autoritaire : l’élimination des opposants politiques (dont d’anciens compagnons d’armes), la persécution des minorités religieuses, la construction d’un régime à parti unique fondé sur le culte de la personnalité. L’ouvrage apporte aussi un éclairage géopolitique souvent absent des biographies classiques d’Atatürk : la restructuration du Levant et de la Mésopotamie sous mandats français et britannique après 1918 (c’est-à-dire la mise sous tutelle coloniale de la Syrie, du Liban et de l’Irak), et la rivalité gréco-turque pour le contrôle de l’Anatolie occidentale.

Ce livre et celui de Hanioğlu gagnent à être lus l’un après l’autre : Hanioğlu fournit le portrait intellectuel, Monnier le récit politique et militaire. Les deux ouvrages, pris ensemble, restituent un Mustafa Kemal que ni l’un ni l’autre ne suffirait à saisir seul.


7. La Turquie au XXe siècle (Frédéric Hitzel, 2023)

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Docteur en histoire (Paris IV-Sorbonne) et diplômé de langue turque à l’INALCO, Frédéric Hitzel a consacré l’essentiel de ses travaux à l’Empire ottoman et à la Turquie, et publié plusieurs ouvrages sur le sujet aux Belles Lettres. Ce livre, publié dans la collection « Guides Belles Lettres des civilisations », diffère des autres ouvrages de cette sélection par son organisation : plutôt qu’un récit chronologique, il propose un panorama thématique de la Turquie au XXe siècle — politique, économie, vie religieuse, littérature, arts, médias, sports et loisirs compris.

Si la période kémaliste de l’entre-deux-guerres bénéficie déjà d’une abondante littérature, le livre présente l’avantage de couvrir aussi l’évolution de la société turque dans la seconde moitié du XXe siècle, une période sur laquelle la documentation en français reste lacunaire. Le nationalisme, moteur de la construction étatique, et la montée de l’islam politique à partir de la fin des années 1970 sont analysés comme deux dynamiques qui se renforcent mutuellement : le nationalisme turc se définit de plus en plus par la référence à l’islam sunnite, et l’islam politique reprend à son compte le discours de la grandeur nationale. Cette convergence trouve son aboutissement avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002. La revue Conflits a salué l’objectivité et la rigueur de cette synthèse.

L’ouvrage conviendra à celles et ceux qui souhaitent ne pas s’en tenir au seul récit politique et comprendre aussi comment les Turcs ont vécu, prié, écrit, créé et se sont divertis au cours de ce siècle de bouleversements.


8. La Turquie en 100 questions. La puissance opportuniste (Dorothée Schmid, 2023)

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Dorothée Schmid dirige le programme « Turquie/Moyen-Orient » de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Son livre, structuré en 100 questions réparties en sept rubriques (histoire, politique, religion, culture et société, économie, géopolitique, relations avec l’Europe et l’OTAN), permet d’aborder la Turquie contemporaine par n’importe quel angle. Le format se prête à une lecture non linéaire : on peut y entrer par la question de son choix — La Turquie est-elle une démocratie ? Peut-on réconcilier Kurdes et Turcs ? Pourquoi Sainte-Sophie est-elle un symbole si puissant ? — et en ressortir avec des éléments de réponse précis.

Cette édition de 2023, remaniée par rapport à la première version de 2017, intègre les conséquences de la tentative de coup d’État de 2016, le durcissement du régime, la crise économique, les interventions militaires en Syrie et en Libye, et le repositionnement de la Turquie sur la scène mondiale — entre rapprochement tactique avec la Russie (achats de missiles S-400, coordination en Syrie) et tensions croissantes avec ses alliés de l’OTAN. Schmid décrit le fonctionnement d’une politique étrangère qui change de cap selon les circonstances et les rapports de force, portée par un président qui a élargi l’influence régionale de la Turquie, mais au prix d’une érosion de ses institutions démocratiques.

Le livre ne se substitue pas à une synthèse approfondie, mais il permet de situer l’actualité turque dans son contexte historique et géopolitique, avec une clarté qui le rend utile aussi bien aux néophytes qu’aux lecteur·ices averti·es. Il gagne à être lu après — ou en parallèle de — l’un des ouvrages plus généraux de cette sélection.