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Que lire sur la guerre des Boers ?

Que lire sur la guerre des Boers ?

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À la fin du XIXe siècle, l’Afrique australe est au bord de la guerre. Descendants des premiers colons néerlandais, les Boers (« paysans », en néerlandais) ont fui l’autorité britannique du Cap au cours du Grand Trek des années 1830 — une migration de plusieurs milliers de chariots vers les hauts plateaux du nord — pour fonder, à l’écart de Londres, deux petites républiques agricoles : le Transvaal et l’État libre d’Orange. Tout aurait pu rester en l’état si l’on n’avait découvert dans le sous-sol du Transvaal, en 1886, les plus grands gisements d’or jamais identifiés. La ruée qui s’ensuit attire des dizaines de milliers d’étrangers, en majorité britanniques : ce sont les Uitlanders. Pretoria leur refuse les droits politiques, par crainte de devenir minoritaire chez elle. Magnat minier et ex Premier ministre de la colonie du Cap, Cecil Rhodes milite pour l’annexion du Transvaal ; ministre des Colonies à Londres, Joseph Chamberlain le soutient. Ensemble, ils instrumentalisent ce contentieux pour exiger d’abord l’égalité civique des Uitlanders, puis la soumission politique des deux républiques boers. Le 11 octobre 1899, le président Paul Kruger prend les devants : son ultimatum exige le retrait des renforts britanniques massés à la frontière. Aucune réponse ne vient. Les hostilités s’ouvrent.

S’engage alors une guerre que tout le monde croit brève et qui dure presque trois ans. Les fermiers boers, organisés en commandos à cheval, infligent à l’armée la plus puissante du monde, durant la Black Week (10-15 décembre 1899), trois défaites en cinq jours à Stormberg, Magersfontein et Colenso. Londres riposte en mobilisant jusqu’à 450 000 hommes venus de toutes les colonies de l’Empire. La phase conventionnelle se referme à l’été 1900 avec la chute des deux capitales boers, Bloemfontein et Pretoria. Loin de capituler, les Boers se dispersent en petites unités mobiles et basculent dans la guérilla : embuscades, sabotages des voies ferrées, raids éclair sur les convois de ravitaillement. Lord Kitchener réplique par la politique de la terre brûlée : 25 000 à 30 000 fermes incendiées, bétail abattu, récoltes détruites. Pour priver la guérilla de toute base logistique, l’armée britannique interne les familles boers dans des camps où environ 26 000 femmes et enfants meurent de malnutrition et de typhoïde — sans compter une vingtaine de milliers de Noirs sud-africains détenus à part. La paix de Vereeniging, signée le 31 mai 1902, scelle la victoire britannique. Ruinés, les paysans boers descendent dans les villes minières où ils se heurtent à une main-d’œuvre noire bien moins payée ; pour protéger leurs salaires et leur statut, ils obtiennent au fil des décennies, par la loi, une stricte séparation raciale qui sera institutionnalisée en 1948 sous le nom d’apartheid.

Rares sont les livres qui aident à saisir cette guerre encore mal connue en France. Ils sont présentés ci-dessous selon un ordre de lecture progressif : on commence par la synthèse de référence en langue française ; on poursuit avec une fresque à trois voix qui restitue le conflit à travers des trajectoires personnelles ; on termine par le témoignage direct d’un illustre participant.


1. La guerre des Boers, 1899-1902 (Bernard Lugan, 1998)

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Publié chez Perrin en 1998, ce volume reste l’ouvrage de référence en langue française sur le conflit. Africaniste, docteur en histoire et docteur d’État ès lettres, Bernard Lugan propose un récit dense mais abordable, soutenu par une cinquantaine de cartes originales — un atout précieux quand on suit des opérations militaires sur un théâtre aussi vaste que la France. L’auteur remonte à la première guerre des Boers (1880-1881), une humiliation pour Londres : les commandos afrikaners y avaient écrasé l’infanterie britannique à la bataille de Majuba Hill et arraché l’autonomie interne du Transvaal. La paix avait été signée à reculons et chacun savait qu’il ne s’agissait que d’un sursis. Le livre suit ensuite la montée des tensions jusqu’à l’ultimatum d’octobre 1899, puis déroule la trame militaire du second conflit : les villes britanniques assiégées par les Boers à Mafeking, Kimberley et Ladysmith, les défaites de la Black Week, l’offensive massive de Lord Roberts au printemps 1900, enfin le basculement dans la guérilla qui occupera les deux dernières années.

L’apport le plus original tient à trois chapitres consacrés aux volontaires étrangers venus prêter main-forte aux Boers : Français, Allemands, Italiens, Irlandais, Russes, Américains, Hollandais, Scandinaves, Serbes même. Aucun de ces engagés ne disposait du soutien de son gouvernement : ils sont partis seuls, portés par le courant de sympathie populaire que la cause boer suscitait dans toute l’Europe — la gauche y voyait un combat anticolonialiste, la droite la défense d’une patrie blanche menacée par le « cosmopolitisme anglo-saxon ». Lugan rappelle aussi un fait souvent escamoté : la guerre n’a pas opposé que des Blancs entre eux. Plusieurs dizaines de milliers d’Africains noirs, employés comme auxiliaires, éclaireurs ou conducteurs de chariots dans les deux camps, ont participé activement aux opérations ; ils ont également constitué près de la moitié des civils internés par les Britanniques, dans des camps annexes où la mortalité fut au moins aussi élevée que dans les camps boers, et longtemps occultée par l’historiographie.

L’historien ne dissimule pas son point de vue sur les responsabilités britanniques et il décrit sans détour la politique de la terre brûlée. Surtout, il reconstitue la chaîne causale qui mène à l’apartheid : la défaite ruine les paysans boers, qui descendent dans les villes minières où ils découvrent une main-d’œuvre noire prête à travailler pour bien moins cher ; pour préserver leurs salaires et leur statut social, ils imposent par la loi une séparation raciale stricte, qui se durcira par étapes jusqu’au système institutionnalisé de 1948. Le ton est parfois engagé, l’érudition jamais prise en défaut. Pour qui aborde le sujet sans préparation, c’est ici qu’il convient de commencer. Bémol : le livre est aujourd’hui épuisé chez l’éditeur et se chasse en occasion à des prix qui frôlent parfois l’extorsion ; une réédition se fait attendre.


2. L’Or, l’Empire et le Sang — La guerre anglo-boer, 1899-1902 (Martin Bossenbroek, 2018)

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Paru en néerlandais en 2012 sous le titre De Boerenoorlog, traduit au Seuil en 2018, ce livre a obtenu en 2013 le prix Libris de l’histoire — l’équivalent batave du Femina essai. Ancien directeur de la Bibliothèque royale de La Haye et chercheur à l’université d’Utrecht, Martin Bossenbroek raconte la guerre à hauteur d’hommes, à travers trois trajectoires individuelles qui se relaient pour couvrir l’intégralité du conflit. Jeune juriste néerlandais devenu de facto ministre des Affaires étrangères du Transvaal, Willem Leyds ouvre le récit. On le suit à Pretoria, puis dans ses tournées européennes pour solliciter un soutien à Berlin, Paris et Saint-Pétersbourg — soutien qui ne viendra jamais, car aucune chancellerie n’a envie de provoquer Londres pour deux petites républiques perdues à l’autre bout du monde. Correspondant de guerre du Morning Post à vingt-cinq ans, Winston Churchill prend ensuite le relais : son train blindé est pris dans une embuscade boer, il est capturé, emprisonné à Pretoria, s’évade par-dessus le mur des latrines, traverse la ville à pied, saute dans un train de marchandises et rejoint la frontière du Mozambique portugais ; le récit télégraphié de sa fuite fait de lui une célébrité instantanée et lance sa carrière politique. Le dernier tiers est consacré à Deneys Reitz, commando afrikaner âgé de 17 ans à l’entrée en guerre, dont le journal donne accès à l’expérience du terrain : chevauchées hivernales, faim, cohésion des unités qui s’effrite à mesure que les espoirs s’effondrent.

Cette construction triangulaire évite l’écueil de la monographie militaire austère sans sacrifier la rigueur historique. Autour des trois protagonistes gravitent les acteurs principaux du conflit — Cecil Rhodes, Paul Kruger, Joseph Chamberlain, Lord Kitchener — mais aussi quelques figures inattendues : Gandhi, alors brancardier dans une unité ambulancière indienne au service des Britanniques ; Arthur Conan Doyle, médecin volontaire ; et Emily Hobhouse, militante anglaise dont les rapports sur les camps d’internement déclencheront en 1901 un scandale jusqu’au Parlement britannique. Le grand apport historiographique du livre tient à la perspective néerlandaise, accessible grâce aux archives Leyds restées peu exploitées : elle vient équilibrer une historiographie longtemps dominée par les sources britanniques et afrikaners.

Bossenbroek refuse de transformer les Boers en héros immaculés. Il rappelle leur racisme constitutif, leur refus d’armer les Africains noirs ou même de les reconnaître comme combattants à part entière, leur république fondée sur l’idée biblique d’un peuple élu. Il insiste surtout sur ce que ce conflit préfigure du XXe siècle : la guerre totale contre les civils, l’internement massif d’une population entière pour briser sa capacité de résistance, la guerre médiatique avec ses deux cents correspondants accrédités et son réseau télégraphique mondial. L’ensemble est dense (624 pages) et exigeant, mais le découpage en trois fils narratifs successifs maintient l’intérêt jusqu’à la dernière ligne.


3. La guerre des Boers (Arthur Conan Doyle, 1900)

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Le créateur de Sherlock Holmes a passé six mois en Afrique du Sud comme médecin suppléant dans un hôpital de campagne privé, financé et équipé par son ami John Langman pour soutenir l’effort de guerre britannique. Rentré en Angleterre à l’été 1900, Conan Doyle rédige en quelques mois The Great Boer War, dont la première édition paraît dès la fin de l’année. Le succès est immédiat : seize éditions successives jusqu’à la paix de 1902, chacune complétée pour intégrer les derniers développements du conflit. Les éditions Passés Composés en ont publié, en octobre 2024, la première traduction française intégrale, signée Quentin Marais. Le texte est resté inédit en français pendant plus d’un siècle et quart — autant dire qu’il était temps.

L’intérêt du livre tient à son statut de témoignage croisé. Conan Doyle ne se contente pas de raconter ce qu’il a vu à l’hôpital de Bloemfontein : il recoupe ses observations avec les dépêches d’agence, les entretiens avec des officiers et des correspondants, les rapports parlementaires et la documentation officielle de la commission d’enquête britannique. Il en tire un récit chronologique complet, depuis l’ultimatum boer jusqu’à la paix de Vereeniging, qui couvre les opérations de terrain et leur logique politique. Le point de vue, lui, demeure résolument impérial : Conan Doyle croit à la légitimité morale de la cause anglaise et ne cache rien de son admiration pour le tommy (le surnom du soldat britannique de base). Il sait toutefois rendre justice à l’adversaire — son portrait initial du paysan-soldat afrikaner, austère, biblique, fataliste et redoutable au combat, compte parmi les pages les plus citées du livre. Et il critique sans ménagement le commandement de Sa Majesté, dont il pointe les fautes tactiques au cas par cas.

Reste un angle mort, et il est de taille : la question des camps d’internement et de la mortalité civile, dont l’ampleur n’éclate publiquement qu’en 1901 grâce aux rapports d’Emily Hobhouse, n’apparaît pratiquement pas dans le récit. Conan Doyle reste loyal à l’Empire jusqu’au bout, et son livre se tait précisément là où commence l’embarras des autorités britanniques. C’est pour cela qu’il faut le lire en dernier : vous entendrez ici la voix d’un Britannique sincèrement convaincu, et vous mesurerez l’écart entre la conviction de bonne foi et la réalité documentée par l’histoire.