L’histoire du Québec commence bien avant l’arrivée des Européens. Depuis des millénaires, les peuples autochtones — Innus, Wendat, Haudenosaunee, Mi’kmaq, Algonquins, Cris, Inuit, entre autres — habitent ce territoire, y développent des réseaux d’échanges, des systèmes d’alliances et des cultures hétérogènes. En 1534, Jacques Cartier plante une croix à Gaspé au nom du roi de France ; le chef iroquoien Donnacona proteste, mais Cartier passe outre. La colonisation française prend véritablement forme en 1608 avec Samuel de Champlain, qui fonde Québec sur les rives du Saint-Laurent. Pendant un siècle et demi, la Nouvelle-France s’étend sur un immense espace — du golfe du Saint-Laurent jusqu’à la Louisiane — portée par le commerce des fourrures et un réseau d’alliances militaires avec les nations autochtones. Mais la colonie reste peu peuplée : à peine 70 000 habitants vers 1760, face à plus d’un million dans les Treize colonies anglaises. Ce déséquilibre s’avère fatal lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763), conflit entre la France et la Grande-Bretagne : Québec tombe en 1759, Montréal en 1760, et le traité de Paris (1763) cède l’ensemble du Canada à la Couronne britannique.
S’ouvre alors ce que les historiens appellent la survivance : la période durant laquelle les Canadiens français, devenus sujets britanniques, luttent pour préserver leur langue, leur religion catholique et leur droit civil. L’Acte de Québec (1774) leur accorde des garanties sur ces points. L’Acte constitutionnel de 1791 crée le Bas-Canada (le Québec actuel), doté d’une chambre d’assemblée élue — mais le véritable pouvoir reste entre les mains du gouverneur britannique et d’une oligarchie anglophone non élue. Cette impasse politique, doublée de crises agricoles et d’une forte immigration britannique, provoque les rébellions de 1837-1838, menées par les Patriotes de Louis-Joseph Papineau. La répression est sévère : pendaisons, exils, loi martiale. Lord Durham, envoyé de Londres pour enquêter, remet en 1839 un rapport qui recommande l’assimilation des Canadiens français, un peuple qu’il juge « sans histoire et sans littérature ». L’Acte d’Union de 1840 fusionne les deux Canadas en une seule colonie : les Canadiens français, pourtant plus nombreux, y deviennent politiquement minoritaires et voient l’anglais imposé comme seule langue officielle de la législature. Ce régime s’essouffle rapidement ; l’instabilité parlementaire, la volonté du Canada-Est (le futur Québec) de retrouver son autonomie et la crainte d’une expansion américaine après la guerre de Sécession poussent les colonies britanniques à s’unir. En 1867, la Confédération donne naissance au Canada moderne et à la province de Québec, qui retrouve une assemblée législative propre et conserve son droit civil d’origine française.
Pendant près d’un siècle, l’Église catholique occupe une place centrale dans la société québécoise : elle contrôle l’essentiel du réseau scolaire, des hôpitaux et des services sociaux, et promeut un idéal rural et familial. Ce modèle se fissure après la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet de l’urbanisation, de l’industrialisation et de la montée d’une nouvelle classe moyenne francophone instruite. La Révolution tranquille des années 1960 en est l’aboutissement : en quelques années, l’État québécois prend en charge l’éducation et la santé, nationalise l’hydroélectricité (Hydro-Québec), crée la Caisse de dépôt et placement, et laïcise les institutions. Parallèlement, un mouvement souverainiste prend forme, porté par l’idée que seule l’indépendance politique permettrait aux Québécois·es de contrôler leur politique linguistique, leur immigration et leur développement économique. La Loi 101 (1977) fait du français la langue officielle du Québec. Deux référendums sur la souveraineté jalonnent les décennies suivantes : celui de 1980 se solde par une défaite nette (40 % de Oui), celui de 1995 par un résultat d’une extrême minceur (49,4 % de Oui) qui laisse la question nationale en suspens.
Pour saisir cette trajectoire, voici huit livres classés des synthèses les plus accessibles aux perspectives thématiques qui éclairent l’histoire des Autochtones et des femmes, longtemps reléguée au second plan.
1. Une histoire du Québec racontée par Jacques Lacoursière (Jacques Lacoursière, 2002)

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Ce livre condense en moins de deux cents pages l’ensemble de l’histoire québécoise, des bancs de morue de Terre-Neuve — qui attirent les premiers pêcheurs français au XVe siècle — jusqu’à l’émergence du Québec moderne. Jacques Lacoursière (1932-2021), qui a consacré plus de quarante ans à la recherche et à la vulgarisation de l’histoire du Québec, y propose un résumé à la fois rigoureux et facile d’accès.
Le texte intègre les événements politiques, la vie quotidienne et les débats d’idées, et s’intéresse à l’opposition constante entre forces conservatrices et courants réformateurs — le clergé face aux Patriotes, les ultramontains face aux libéraux, le duplessisme face aux modernisateurs de la Révolution tranquille.
L’ouvrage est la version condensée de la monumentale Histoire populaire du Québec en cinq tomes (présentée plus loin), dont Lacoursière a extrait la substance en un récit linéaire. C’est le bouquin à recommander à qui veut comprendre la trajectoire d’ensemble du Québec en un week-end avant de se tourner vers des ouvrages plus volumineux.
2. L’Histoire du Québec pour les Nuls (Éric Bédard, 2012)

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Historien spécialiste du XIXe siècle québécois et professeur à la TÉLUQ, Éric Bédard relève ici un pari que plusieurs de ses collègues avaient refusé : inscrire l’histoire du Québec dans la collection grand public « Pour les Nuls ». Le résultat est un récit d’environ quatre cents pages qui court de 1524 à la période contemporaine. L’auteur assume un parti pris : il place la majorité historique francophone au centre de la narration et structure son livre comme un grand récit national — celui d’un peuple confronté à la Conquête anglaise, puis engagé dans une lente reconquête de son territoire, de son économie et de sa vie politique.
Ce choix a suscité un vrai débat. Certains historiens estiment que Bédard propose une lecture trop héroïque de l’histoire québécoise, où le peuple canadien-français incarne un personnage collectif en lutte pour sa survie — au détriment d’une analyse plus nuancée des rapports de classe, de genre ou de culture. D’autres lui reprochent de laisser peu de place à l’histoire des femmes et aux Autochtones. Bédard répond que l’histoire, avant d’être une science sociale, est un récit : sans trame narrative claire, elle perd son public.
Mis à jour à plusieurs reprises, l’ouvrage a connu un large succès populaire au Québec et dans la francophonie. Il constitue un premier accès efficace à l’histoire du Québec, à condition d’en mesurer les lacunes et de compléter la lecture par des ouvrages aux perspectives différentes — notamment ceux de Bibeau et de Baillargeon, présentés plus loin.
3. Canada-Québec : synthèse historique, 1534-2023 (Jacques Lacoursière, Jean Provencher et Denis Vaugeois, 2023)

Rares sont les livres d’histoire qui restent en librairie pendant plus d’un demi-siècle. Publié pour la première fois à la fin des années 1960, Canada-Québec a été révisé et augmenté à chaque décennie pour intégrer les avancées de la recherche. La dernière édition, mise à jour par Denis Vaugeois après le décès de Jacques Lacoursière en 2021, intègre les travaux des vingt-cinq dernières années. Le texte principal est accompagné d’environ quatre cents gloses — de courts encadrés qui apportent commentaires, précisions et références bibliographiques — qui en font un véritable instrument de travail.
L’ouvrage se démarque des essais d’auteur par sa vocation de synthèse documentaire : il ne défend pas une thèse, mais rassemble et organise les connaissances établies, avec renvois systématiques aux sources. Les trois auteurs ont chacun apporté une compétence propre : Lacoursière, la maîtrise de la vulgarisation ; Provencher, le goût de l’enquête et de la vie matérielle (il est notamment l’auteur des Quatre Saisons, un ouvrage consacré aux rythmes de la vie quotidienne au Québec au fil des mois et des siècles) ; Vaugeois, la double expérience de l’éditeur — il dirige les éditions du Septentrion — et de l’historien. C’est le livre de référence que l’on garde à portée de main pour vérifier une date, retrouver un contexte ou localiser une source fiable.
4. Histoire populaire du Québec, tomes 1 à 5 (Jacques Lacoursière, 1995-2008)

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Voici la grande entreprise de Jacques Lacoursière : cinq tomes qui couvrent l’histoire du Québec des origines à 1970. L’ensemble est issu de Nos Racines, une collection de fascicules hebdomadaires publiée dans les années 1970-1980 et aujourd’hui introuvable, qui visait à rendre l’histoire québécoise accessible au plus grand nombre. Révisée et publiée aux éditions du Septentrion, cette somme se fonde sur des sources de première main — archives, correspondances, témoignages, procès-verbaux parlementaires — et sur les travaux des spécialistes. Le premier tome va des origines à 1791 (la création du Bas-Canada). Le deuxième court de 1791 aux rébellions de 1837-1838. Le troisième traite de l’Union et de la Confédération (1841-1896). Le quatrième couvre la période 1896-1960. Le cinquième, publié treize ans après les précédents, se consacre à la décennie de la Révolution tranquille (1960-1970).
Le mot « populaire » dans le titre a un double sens : il désigne le sujet — la vie quotidienne du peuple, et pas seulement les élites politiques — et l’intention pédagogique — un récit qui ne suppose aucune formation préalable en histoire. Il faut toutefois noter que le récit, surtout dans les tomes 3 et 5, penche davantage vers l’histoire parlementaire (motions, votes, discours en Chambre) que vers la vie quotidienne annoncée. Le souci du détail reste remarquable : Lacoursière restitue l’évolution des crises jour après jour, avec une minutie que Paul-André Linteau a saluée. L’ensemble constitue le plus vaste récit continu de l’histoire du Québec destiné au grand public, et les très nombreux témoignages d’époque — correspondances, journaux intimes, déclarations publiques — qui l’alimentent en font une source irremplaçable.
5. Histoire du Québec contemporain, tomes 1 et 2 (Paul-André Linteau, René Durocher et Jean-Claude Robert ; François Ricard pour le tome 2, 1979-1986)

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Ce diptyque universitaire a transformé la façon dont l’histoire du Québec est étudiée et enseignée. Le premier tome, De la Confédération à la crise (1867-1929), paraît en 1979 ; le second, Le Québec depuis 1930, en 1986, avec la contribution de François Ricard, professeur de littérature à McGill et biographe de Gabrielle Roy. Les deux volumes totalisent près de 1 500 pages et abordent, pour chaque sous-période, l’économie, la société, la politique, la culture et les idéologies.
Avant cet ouvrage, l’histoire du Québec était souvent racontée comme celle d’une société rurale, homogène et repliée sur elle-même, dominée par le clergé catholique et figée dans un conservatisme dont seule la Révolution tranquille l’aurait tirée. Les quatre auteurs déconstruisent cette image : ils montrent que le Québec d’avant 1960 était déjà une société en transformation — urbanisée, industrialisée, traversée par des courants syndicaux, féministes et laïques. La Révolution tranquille, dans cette perspective, n’est pas une rupture soudaine mais l’accélération de mutations déjà en cours. L’historien Ronald Rudin a qualifié cette lecture de « révisionniste » — non pas au sens péjoratif du terme, mais au sens où elle révise l’interprétation dominante pour proposer un portrait plus nuancé et pluraliste du Québec.
Ce parti pris a ses critiques : des historiens comme Éric Bédard estiment que cette approche, parce qu’elle traite le Québec comme une société occidentale parmi d’autres, finit par gommer ce que l’expérience canadienne-française a de spécifique — la précarité linguistique, le poids de la Conquête, la lutte pour la survie culturelle. Le débat n’est pas clos, mais ces deux tomes demeurent la référence universitaire sur le Québec moderne : des générations d’étudiant·es en histoire, en science politique et en sociologie s’y sont formées.
6. Le Québec : tournants d’une histoire nationale (Éric Bédard, 2019)

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Plutôt qu’une synthèse exhaustive, Éric Bédard propose ici huit chapitres consacrés à huit moments décisifs de l’histoire québécoise. Le premier porte sur la « tabagie de Tadoussac » en 1603 — une cérémonie de rencontre entre les Français et les Innus, au cours de laquelle le chef Anadabijou et Champlain scellent une alliance commerciale et militaire autour du partage du tabac. Viennent ensuite l’arrivée des filles du roi en 1663 (ces quelque 770 jeunes femmes envoyées par Louis XIV pour peupler la colonie) et l’emprisonnement, en 1783, de Pierre Du Calvet, un marchand qui réclame des droits démocratiques sous le régime britannique et publie un livre héritier des Lumières. Bédard s’arrête aussi sur François-Xavier Garneau, qui rédige dans les années 1840 la première grande histoire du Canada français — une réponse directe à Lord Durham et à son mépris pour un peuple prétendument « sans histoire ».
Les derniers chapitres abordent le combat d’Honoré Mercier pour l’autonomie provinciale — Mercier accède au poste de premier ministre du Québec en 1887, porté par la vague d’indignation soulevée au Canada français par l’exécution du chef métis Louis Riel, pendu par le gouvernement fédéral en 1885 —, la fondation de HEC Montréal en 1907 (pour former une élite économique francophone capable de rivaliser avec la bourgeoisie anglophone) et l’adoption de la Loi 101 en 1977.
L’ouvrage est issu de la collaboration de Bédard avec l’émission Aujourd’hui l’histoire de Radio-Canada, ce qui explique son format court et narratif. L’idée de fond est que l’histoire du Québec est faite de bifurcations : à chacun de ces moments, le destin de la nation aurait pu basculer autrement. Bédard réhabilite des figures méconnues, insiste sur le rôle des individus et donne à voir l’histoire par ses points de bascule. Un bouquin qui se lit d’une traite.
7. Les Autochtones : la part effacée du Québec (Gilles Bibeau, 2020)

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Anthropologue et professeur émérite à l’Université de Montréal, Gilles Bibeau pose dans cet essai une question directe : quelle place le récit national québécois accorde-t-il aux peuples autochtones ? Sa réponse est sévère. Le livre retrace les premiers contacts entre colons français et Autochtones, et montre que les Québécois·es ont longtemps entretenu un mythe complaisant : celui de colonisateurs français « bienveillants », plus respectueux des Autochtones que les Anglais. Bibeau démonte cette idée à partir des faits — la dépossession territoriale amorcée dès Cartier, les malentendus profonds sur la notion même de propriété du sol (les Français revendiquent des terres que les Autochtones considèrent comme des espaces d’usage collectif), la violence des missions d’évangélisation. Il s’arrête sur des figures symboliques révélatrices : les « saints martyrs canadiens » (des missionnaires jésuites tués par les Haudenosaunee au XVIIe siècle, élevés au rang de héros nationaux par l’Église — mais dont la célébration occulte le fait qu’ils étaient eux-mêmes les agents d’un projet colonial) et Kateri Tekakwitha, une jeune femme mohawk convertie au catholicisme et canonisée en 2012, dont la mémoire est honorée pour sa conversion bien plus que pour son identité autochtone.
L’originalité du livre tient à sa méthode : Bibeau ne se contente pas des archives françaises, il confronte les récits des voyageurs et des missionnaires aux mythes, aux légendes et aux écrits autochtones contemporains — une approche dite d’ethnohistoire, qui étudie le passé des peuples autochtones à partir de sources aussi bien archivistiques qu’orales. L’essai, récompensé par la médaille Luc-Lacourcière en 2021, s’inscrit dans la continuité des travaux de l’anthropologue Serge Bouchard et de la journaliste Marie-Christine Lévesque, qui ont consacré plusieurs ouvrages aux figures oubliées de l’histoire nord-américaine, autochtones et métisses. Bibeau va plus loin : il ne s’agit pas seulement de combler des lacunes, mais de repenser le récit national pour que la mémoire des Premiers Peuples y occupe enfin toute sa place.
8. Brève histoire des femmes au Québec (Denyse Baillargeon, 2012)

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Historienne spécialiste de l’histoire des femmes, de la famille et de la santé, Denyse Baillargeon offre ici la synthèse qui manquait depuis la parution, en 1982, de L’Histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, signée par le Collectif Clio — un groupe de quatre historiennes féministes qui avaient produit, à l’époque, le premier panorama d’envergure sur le sujet. Trente ans de recherches plus tard, Baillargeon met à jour et renouvelle cette histoire en un peu moins de trois cents pages, du Régime français au début du XXIe siècle. Son récit s’organise autour de trois axes : le développement économique et ses effets sur le travail des femmes, l’action sociale et politique des Québécoises (associations, luttes, revendications), et la question identitaire — c’est-à-dire la façon dont la religion, la maternité et les représentations de genre ont défini ce que « être une femme au Québec » signifie à chaque époque.
L’un des apports décisifs de ce livre est de proposer un découpage chronologique fondé sur l’expérience des femmes, et non sur les césures habituelles de l’histoire politique. La Confédération de 1867, tournant majeur dans les manuels classiques, n’a guère modifié la condition juridique des Québécoises — ce sont plutôt des lois comme la Loi 16 de 1964 qui ont constitué de vraies ruptures. Cette loi a mis fin à l’incapacité juridique de la femme mariée au Québec : jusqu’en 1964, une femme mariée ne pouvait ni signer de contrat, ni ouvrir de compte bancaire, ni gérer ses propres biens sans l’autorisation de son mari. Baillargeon aborde aussi l’essor du travail salarié féminin dès la fin du XIXe siècle (téléphonistes, dactylos, infirmières), les luttes pour le droit de vote — obtenu en 1940 — le Québec fut la dernière province canadienne à l’accorder, vingt-deux ans après le palier fédéral —, et les débats récents sur l’égalité salariale, la conciliation travail-famille et la place des femmes dans les lieux de pouvoir. Un livre indispensable pour qui veut comprendre le Québec sans en occulter la moitié de la population.