Pays le plus peuplé d’Afrique avec environ 220 millions d’habitants, le Nigeria reste mal connu en France, où l’attention se porte plus volontiers sur les anciennes colonies francophones. Le pays n’a pourtant pas attendu la colonisation pour exister. Dès le Xe siècle, plusieurs entités politiques se développent sur ce qui deviendra le territoire nigérian : l’empire de Kanem-Borno autour du lac Tchad au nord-est, les royaumes yoruba d’Ife et d’Oyo dans le sud-ouest, le royaume du Bénin (à ne pas confondre avec le pays voisin actuel), les cités-États haoussa au nord, puis le califat de Sokoto fondé au XIXe siècle par le réformateur peul Usman dan Fodio. La conquête britannique débute en 1861 avec l’annexion de Lagos et culmine en 1914 avec la fusion administrative des protectorats du Nord et du Sud. Cette unification réunit sous une même bannière des centaines de groupes linguistiques et religieux que tout opposait : structures politiques, langues, cultes, modes de vie — certains nationalistes parleront plus tard d’un « mariage forcé ».
Proclamée le 1er octobre 1960, l’indépendance s’accompagne aussitôt de tensions entre les trois grands groupes du pays : les Igbo (chrétiens du Sud-Est), les Yoruba (chrétiens et musulmans du Sud-Ouest) et les Haoussa-Peul (musulmans du Nord). En janvier 1966, un premier coup d’État, mené par des officiers majoritairement igbo, élimine plusieurs dirigeants du Nord et du Sud-Ouest. Six mois plus tard, un contre-coup d’État conduit par des militaires du Nord renverse ce pouvoir ; des pogroms anti-Igbo font alors des dizaines de milliers de victimes. Des centaines de milliers de survivants fuient vers leur région d’origine, le Sud-Est. En mai 1967, dans cette région, le colonel Ojukwu proclame l’indépendance de la République du Biafra ; trente mois de guerre civile et de blocus alimentaire s’ensuivent et causent entre un et deux millions de morts, principalement par famine. Dans les années 1970, le pétrole bouleverse l’économie : la rente enrichit une minorité tandis que le delta du Niger, où sont concentrés les puits, sombre dans la pollution et la pauvreté. Trente-trois années de régimes militaires (1966-1999) précèdent un retour à un régime civil. Depuis 2009, l’insurrection djihadiste de Boko Haram dans le nord-est ravage l’État du Borno et déborde sur le Niger, le Cameroun et le Tchad voisins. Aujourd’hui, le pays abrite à la fois la plus grande industrie cinématographique du continent (Nollywood), des stars mondiales de l’afrobeats (Burna Boy, Wizkid, Tems, Rema), des élites ultra-fortunées et plus de pauvres que l’Inde.
Voici les principaux livres disponibles en français sur l’histoire du Nigeria.
1. Nigeria (Amzat Boukari-Yabara, 2013)

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Paru chez De Boeck dans la collection « Monde arabe – Monde musulman », ce petit bouquin de 114 pages introduit le Nigeria à qui le découvre. Historien franco-béninois, docteur de l’EHESS et spécialiste du panafricanisme, Amzat Boukari-Yabara y propose un panorama découpé en cinq chapitres : histoire et géographie, peuples et société, pouvoir et politique, économie et développement, éducation et culture.
L’auteur revient sur les royaumes pré-coloniaux, l’unification britannique de 1914, la décolonisation et les décennies post-indépendance pour faire apparaître une thèse simple : le Nigeria reste le produit d’une uniformisation administrative qui n’a jamais résorbé les rivalités régionales et identitaires héritées de la colonisation. Pétrole, fragilité institutionnelle, explosion démographique, fractures entre Nord musulman et Sud chrétien : tous les grands enjeux structurels sont posés ; on est ainsi armé pour aborder des lectures plus exigeantes.
2. Un manguier au Nigeria : Histoires du Borno (Vincent Hiribarren, 2019)

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Publié chez Plon dans la collection « Terre humaine » fondée par Jean Malaurie — laquelle accueille depuis 1955 des récits qui croisent ethnographie, autobiographie et littérature —, ce livre prend pour point de départ le Borno, dans le nord-est du Nigeria, sur les rives du lac Tchad. Maître de conférences au King’s College de Londres, Vincent Hiribarren a consacré sa thèse au Kanem-Borno et propose ici un récit qui refuse de cantonner la région à son rôle de berceau de Boko Haram. Avant de devenir la zone la plus dangereuse du pays, le Borno a abrité l’un des plus anciens États d’Afrique, dont la longévité s’étend sur près d’un millénaire — du IXe siècle jusqu’à la conquête coloniale.
Le titre fait référence à l’arbre planté dans la cour de la maison où l’auteur a séjourné à Maiduguri, capitale de l’État du Borno ; il sert de fil conducteur pour aborder, à partir de l’expérience des habitants eux-mêmes, les questions de territoire, de mémoire, de migration et de frontières. Hiribarren fait dialoguer archives coloniales, récits oraux, observations de terrain et anecdotes personnelles. Le résultat tient de l’enquête historique autant que du carnet de voyage, et restitue aux populations bornouanes une épaisseur que les bulletins d’information leur refusent.
Hiribarren entend sortir le Borno du portrait misérabiliste auquel le réduit la couverture médiatique du djihadisme, et redonner sa place à une région qui fut, durant des siècles, un carrefour du commerce transsaharien (sel, étoffes, esclaves), un foyer d’islamisation précoce et un partenaire diplomatique de l’Empire ottoman.
3. Dynamiques politico-économiques dans l’histoire du Nigeria (Hervé Lado, 2017)

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Sous-titré Évolution historique des rapports de force entre élites et non-élites, ce livre publié chez L’Harmattan est issu d’une thèse en sciences économiques soutenue à Paris 1. Préfacé par l’économiste Gaël Giraud, il revient sur l’histoire du Nigeria, du Xe siècle à nos jours. Hervé Lado mobilise les théories contemporaines de l’économie politique du développement — celles de Daron Acemoglu et James Robinson, et de Douglass North, John Wallis et Barry Weingast —, qui s’attachent à comprendre comment les institutions politiques d’un pays facilitent ou entravent son développement économique.
La thèse est la suivante : à toutes les époques, les élites nigérianes — aristocraties pré-coloniales, intermédiaires de la colonisation britannique ou juntes militaires de l’ère pétrolière — n’ont accepté d’élargir l’accès aux droits politiques et aux richesses produites par le pays que sous la pression d’une menace crédible de révolte populaire. L’analyse couvre dix siècles d’histoire, du Xe siècle aux présidences récentes : conquête coloniale (1861), fondation du Nigeria (1914), indépendance (1960), entrée dans l’ère pétrolière.
Le livre redonne aussi voix à des acteurs habituellement invisibles dans les récits classiques. Hervé Lado consacre par exemple plusieurs pages à la révolte des femmes d’Abeokuta en 1947 : ces commerçantes yoruba, mobilisées contre une fiscalité jugée injuste, finirent par obtenir l’abdication du roi local qui les imposait pour le compte des Britanniques. Quant au pétrole, l’auteur le décrit comme un puissant amplificateur des inégalités préexistantes plutôt que comme leur cause originelle, ce qui permet de relativiser la thèse classique de la « malédiction des ressources naturelles » — selon laquelle les pays riches en hydrocarbures ou en minerais seraient mécaniquement condamnés à la mauvaise gouvernance et à la pauvreté.
4. L’humanitaire en guerre civile. La crise du Biafra (1967-1970) (Marie-Luce Desgrandchamps, 2018)

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Issu d’une thèse soutenue aux universités de Genève et de Paris 1, et publié aux Presses universitaires de Rennes, ce livre de 369 pages revient sur un épisode fondateur de l’histoire de l’aide internationale. Le 30 mai 1967, le colonel Ojukwu, gouverneur de la région orientale du Nigeria, proclame l’indépendance de la République du Biafra, territoire à majorité igbo où se trouvent la plupart des champs pétrolifères du pays. Trente mois de guerre civile et de blocus alimentaire suivent : entre un et deux millions de personnes y périssent, pour la plupart des enfants frappés par le kwashiorkor — une forme sévère de malnutrition due à la carence en protéines.
Marie-Luce Desgrandchamps a dépouillé des archives au Nigeria, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et à Genève. Dans l’opinion publique occidentale, la crise devient progressivement synonyme de famine puis de génocide, sous l’effet d’une mobilisation médiatique inédite et d’un travail de propagande mené par les autorités biafraises auprès d’une agence de relations publiques suisse, Markpress, qui inonde les rédactions occidentales de photographies d’enfants squelettiques. L’historienne nuance le récit héroïque de la naissance du « sans-frontiérisme » — ce courant qui défend l’idée que l’aide médicale doit pouvoir transgresser les frontières et la souveraineté des États au nom de l’urgence humanitaire. La création de Médecins sans frontières en 1971 ne représente pas une rupture nette avec le Comité international de la Croix-Rouge ; les médecins français présents au Biafra sont par ailleurs héritiers de traditions missionnaires, militaires et coloniales que l’historiographie a souvent minorées.
Avec le Biafra naît la version médiatisée et publique de l’humanitaire que l’on connaît aujourd’hui : à partir de cet épisode, les opinions publiques européennes prennent l’habitude de réclamer une intervention au nom de la souffrance des populations du Sud — avec ses dérives prévisibles : dépendance aux images-chocs, et instrumentalisation de la cause humanitaire à des fins de propagande par les belligérants eux-mêmes.
5. Nigeria : la fabrique de la malédiction du pétrole dans le delta du Niger (Marc-Antoine Pérouse de Montclos, 2024)

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Directeur de recherche à l’IRD, Marc-Antoine Pérouse de Montclos travaille sur le Nigeria depuis plusieurs décennies. Ce volume de 336 pages, publié aux Éditions de la Sorbonne, en livre la synthèse. Près d’un litre d’essence sur dix vendu à la pompe en France provient du delta du Niger, dédale de criques qui constitue le plus vaste delta du continent et le troisième au monde par sa superficie. La région concentre depuis cinquante ans la quasi-totalité de la production pétrolière nigériane et, dans des proportions comparables, ses fléaux : pollution massive des cours d’eau et des terres, criminalité, mouvements armés, gouffre entre la pauvreté des habitants des villages riverains et les profits engrangés par les multinationales.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos déploie une histoire en plusieurs séquences : l’arrivée de Shell sous le régime colonial, jusqu’au premier baril exporté en 1958 ; les années 1971-1989, de l’âge d’or pétrolier à la crise économique consécutive au contre-choc de 1986 ; la révolte des Ogoni — minorité ethnique du delta dont les terres sont ravagées par les fuites d’oléoducs — autour de l’écrivain Ken Saro-Wiwa, pendu en 1995 sur ordre du dictateur Sani Abacha ; le basculement des Ijaw, l’ethnie majoritaire du delta, dans la lutte armée à partir de 2000 ; enfin la décennie qui suit l’amnistie offerte en 2009 par le président Yar’Adua à plusieurs milliers de combattants en échange de leur démobilisation, sous Goodluck Jonathan puis Muhammadu Buhari. Pérouse de Montclos refuse pourtant la thèse mécanique de la « malédiction du pétrole » : ce ne sont pas les hydrocarbures eux-mêmes qui produisent corruption et conflits, mais le concours d’institutions politiques affaiblies, de législations très favorables aux compagnies pétrolières et de tensions locales préexistantes — autant de facteurs que l’argent du brut amplifie sans les avoir créés.
Le livre s’adresse autant aux spécialistes qu’aux non-initié·es. Les chapitres consacrés à la « maladie hollandaise » — ce phénomène économique par lequel l’afflux de devises pétrolières renchérit la monnaie nationale, ce qui rend les autres exportations du pays moins compétitives et asphyxie l’industrie locale — et aux ONG du delta souvent inféodées aux pouvoirs en place dressent une cartographie précise des mécanismes par lesquels une économie d’extraction parasite l’État et nourrit la violence.
6. Pour comprendre Boko Haram (Seidik Abba et Abdoulkader Abba, 2021)

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Cette édition revue et augmentée chez L’Harmattan reprend et enrichit le livre paru en janvier 2021, neuf mois plus tôt. Journaliste nigérien originaire de Diffa, principale zone d’activité de Boko Haram au Niger, rédacteur en chef à Jeune Afrique et chroniqueur au Monde Afrique, Seidik Abba signe ce livre avec son fils Abdoulkader, alors lycéen.
Les auteurs reconstituent les grandes étapes du mouvement. À la fin des années 2000, le prédicateur Mohamed Yusuf rassemble à Maiduguri une communauté qui dénonce la corruption de l’État et tient l’enseignement de type occidental pour un péché — d’où le nom Boko Haram, qui signifie en haoussa « l’éducation occidentale est interdite ». L’exécution extrajudiciaire de Yusuf par la police nigériane en juillet 2009 radicalise les survivants, qui basculent dans la lutte armée. Sous la direction d’Abubakar Shekau, le groupe multiplie les attentats et les enlèvements de masse — dont celui des 276 lycéennes de Chibok en avril 2014, qui suscite la mobilisation internationale #BringBackOurGirls — puis prête allégeance à l’État islamique en 2015. Une branche dissidente, l’ISWAP (Islamic State West Africa Province), finira par évincer Shekau lui-même. La question du financement, longtemps obscure, fait l’objet d’un traitement sérieux : trafics d’armes et de carburants, racket de villages, rançons d’enlèvements, taxation des éleveurs et des pêcheurs du lac Tchad. Cette nouvelle édition intègre les implications de la disparition, en mai 2021, du président tchadien Idriss Déby Itno, tué au front face à des rebelles, et de Shekau lui-même, qui se serait fait exploser pour échapper à ses rivaux d’ISWAP.
Un chapitre présente les résultats de l’initiative nigérienne « Repentir contre Pardon », un dispositif qui propose à des combattants de se rendre volontairement en échange d’un retour encadré dans la société. Les auteurs y voient une alternative crédible à la solution exclusivement militaire qui a échoué à éradiquer l’insurrection en plus d’une décennie. Plus de 40 000 morts à ce jour selon les Nations unies.
7. Géopolitique du Nigeria (Marc-Antoine Pérouse de Montclos, 2024)

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Réédition substantiellement refondue d’un titre paru en 2015, ce livre de 192 pages dans la collection « Géopolitiques » des PUF propose une synthèse contemporaine accessible. Bientôt troisième pays au monde par sa population d’ici 2050, le Nigeria reste pourtant l’un des États les plus pauvres et les plus mal gouvernés du continent : c’est cette contradiction qui sert de fil directeur au livre.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos déconstruit les catégories ethniques et religieuses figées par les recensements coloniaux, revient sur la guerre du Biafra et son legs militaro-politique, démonte une économie tournée vers l’exportation de matières premières au détriment de l’industrie locale, fait la sociologie d’une classe dirigeante réputée prédatrice, et examine les séparatismes du sud-est comme les insurrections du nord. Le mot d’ordre est de ne pas réduire le Nigeria à un affrontement entre identités figées (« Igbo contre Haoussa », « chrétiens contre musulmans »), comme si ces étiquettes étaient des données naturelles immuables, alors qu’elles sont en grande partie le produit d’une histoire politique récente.
La critique des stéréotypes y est solide ; le regard demeure parfois extérieur, et l’on peut regretter que la réédition de 2024 n’ait pas davantage actualisé certaines données par rapport à la première édition. Elle n’en demeure pas moins une synthèse de référence en français, à lire en regard des monographies thématiques présentées plus haut.