Le 25 octobre 1415, dans la boue d’un champ de l’Artois, deux armées se font face. D’un côté, Henri V d’Angleterre, qui a débarqué en Normandie deux mois plus tôt pour faire valoir par les armes ses prétentions sur la couronne de France. Affaiblies par des semaines de marche et décimées par la dysenterie après le siège d’Harfleur, ses troupes tentent de regagner Calais — seul port anglais sur le continent — pour rembarquer. De l’autre, la fine fleur de la chevalerie française, forte de sa supériorité numérique — peut-être trois contre un — et convaincue d’écraser l’envahisseur. Le royaume de France est alors miné de l’intérieur. Frappé de crises de démence depuis 1392, Charles VI ne peut gouverner que par intervalles et laisse le pouvoir aux mains de princes rivaux. Deux factions se disputent le contrôle du royaume : les Armagnacs, ralliés autour du duc d’Orléans, et les Bourguignons, partisans du duc de Bourgogne — une guerre civile qui paralyse le pays depuis l’assassinat de Louis d’Orléans par Jean sans Peur en 1407. En l’absence du roi, le commandement de l’armée française est éclaté entre cinq chefs aux vues divergentes : les jeunes ducs d’Orléans, de Bourbon et d’Alençon, le connétable d’Albret et le maréchal Boucicaut. Les Français coupent pourtant la route de Calais aux Anglais et forcent l’affrontement. L’issue ne fait guère de doute — en leur faveur.
Mais en quelques heures, les archers gallois et anglais, protégés par des palissades de pieux fichés dans le sol, font pleuvoir sur la cavalerie française un déluge de flèches. Engoncés dans leurs armures, les chevaliers s’enfoncent dans la terre détrempée par des jours de pluie et tombent par centaines, piétinés par leurs propres rangs. Azincourt est un carnage : des milliers de morts côté français, parmi lesquels le connétable d’Albret et plusieurs princes du sang — c’est-à-dire des membres de la famille royale ou des plus hauts lignages du royaume. Le duc Charles d’Orléans, lui, est fait prisonnier et ne revient en France que vingt-cinq ans plus tard. La défaite prive la France de son élite politique et militaire. Henri V sait en tirer parti. La disparition des principaux chefs français aggrave le chaos politique et la rivalité entre Armagnacs et Bourguignons, qu’aucune autorité ne peut plus arbitrer. Dans les années qui suivent, Henri V conquiert méthodiquement la Normandie et se rapproche du duc de Bourgogne. Lorsque le dauphin Charles (futur Charles VII) fait assassiner Jean sans Peur en 1419, le nouveau duc, Philippe le Bon, bascule dans l’alliance anglaise. C’est dans ce contexte qu’est signé le traité de Troyes (1420), par lequel Charles VI déshérite son propre fils et fait d’Henri V l’héritier du trône de France. Le royaume se retrouve coupé en deux : au nord, les territoires sous contrôle anglais et bourguignon ; au sud, les terres fidèles au dauphin, réfugié à Bourges. Cette crise institutionnelle ne se dénoue que trente-cinq ans plus tard.
Événement fondateur de la mémoire nationale anglaise — Shakespeare l’immortalise dans Henry V —, Azincourt et l’occupation qui en découle font aussi naître, côté français, un premier sentiment national et un mouvement de résistance dont Jeanne d’Arc deviendra la figure la plus célèbre. Voici quatre livres pour saisir cette journée et ses conséquences sous plusieurs angles.
1. Azincourt (Philippe Contamine, 1964)

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Spécialiste de la guerre et de la noblesse à la fin du Moyen Âge, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, Philippe Contamine (1932–2022) publie ce premier livre en 1964, dans la collection « Archives » dirigée par Pierre Nora chez Julliard. Contrairement à ce que son titre laisse croire, il ne s’agit pas d’un récit de la bataille d’Azincourt — l’affrontement du 25 octobre 1415 n’occupe que les dernières pages — mais d’une étude de la guerre telle qu’elle se pratique aux XIVe et XVe siècles. Contamine retrace les étapes du conflit entre la bataille de Poitiers (1356) et celle d’Azincourt, à partir de chroniques médiévales — en particulier celles de Froissart, chroniqueur qui a entrepris de raconter l’ensemble des guerres entre l’avènement d’Édouard III et la mort de Richard II.
L’intérêt majeur de l’ouvrage tient à l’attention portée aux mécanismes de la guerre médiévale. Contamine détaille la composition de la « lance » — l’unité de combat de base, qui regroupe autour d’un homme d’armes un ou plusieurs combattants auxiliaires —, l’organisation logistique des armées, les coûts des campagnes, l’armement et le déséquilibre des pertes. Il restitue l’impact dévastateur des chevauchées anglaises — ces expéditions de pillage systématique à travers les campagnes françaises — et le fléau des Grandes Compagnies, ces bandes de soldats mercenaires sans emploi qui ravagent les provinces entre les périodes de combat.
Le texte fait une large place aux extraits de sources originales en ancien français, ce qui lui confère une authenticité rare mais peut déconcerter les lecteur·ices peu familier·ères de cette langue. Pour Contamine, la défaite d’Azincourt ne se comprend qu’à la lumière du demi-siècle de conflits qui la précède : c’est ce contexte, et non la seule journée du 25 octobre, qui constitue le véritable sujet du livre. Glossaire, chronologie et index figurent en fin d’ouvrage.
2. Anatomie de la bataille : Azincourt 1415, Waterloo 1815, la Somme 1916 (John Keegan, 1976)

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Publié en 1976 sous le titre The Face of Battle, ce livre de l’historien militaire britannique John Keegan (1934–2012) a renouvelé la façon d’écrire l’histoire des batailles. Jusqu’alors, les récits adoptaient presque toujours le point de vue du commandement : on y suivait les plans des généraux, les mouvements des corps d’armée, les décisions stratégiques — comme si la bataille était une partie d’échecs vue du dessus. Keegan renverse cette perspective et se place à hauteur du soldat, celui qui subit les flèches, les charges de cavalerie ou les bombardements d’artillerie. Il articule sa démonstration autour de trois affrontements répartis sur cinq siècles — Azincourt, Waterloo et la Somme —, tous trois survenus dans un périmètre géographique restreint (le nord de la France et la Belgique) et tous trois menés par des armées venues d’outre-Manche.
Pour Azincourt, Keegan s’intéresse aux différentes catégories de combattants — archers, cavaliers, hommes d’armes à pied — et tente de reconstituer ce que chacun d’entre eux a pu éprouver, physiquement et psychologiquement : ceux qui affrontent les flèches en première ligne comme ceux qui, bloqués derrière les rangs, ne voient rien du combat. Il consacre aussi des pages au sort des blessés et des prisonniers, ainsi qu’aux motivations qui poussent les soldats à tenir plutôt qu’à fuir.
Certains critiques ont reproché à Keegan un biais anglo-saxon dans le choix de ses trois batailles ; d’autres ont noté que la méthode fonctionne mieux pour Waterloo et la Somme, où les témoignages individuels abondent, que pour Azincourt, où les sources médiévales sont plus lacunaires. L’ouvrage n’en a pas moins fait date, traduit en français dès 1993 (Robert Laffont) puis retraduit en 2013 (Perrin) : avant Keegan, aucun historien n’avait aussi méthodiquement replacé le combattant ordinaire au centre du récit de guerre.
3. Azincourt, 1415 (Dominique Paladilhe, 2002)

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Historien et journaliste, auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire médiévale du Midi — parmi lesquels Les Grandes Heures cathares, Les Papes d’Avignon et Simon de Montfort et le drame cathare —, Dominique Paladilhe (1921–2015) propose ici un récit chronologique de la bataille et de ses causes, conçu pour un large public. Là où Contamine étudie les structures de la guerre médiévale et Keegan analyse l’expérience du soldat, Paladilhe fait un autre choix : il raconte. Le livre remonte aux origines du conflit franco-anglais : revendications dynastiques des Plantagenêts sur la couronne de France, contentieux autour du duché de Guyenne — ce vaste territoire du sud-ouest dont le roi d’Angleterre est théoriquement vassal du roi de France, situation intenable qui empoisonne les relations entre les deux royaumes —, folie de Charles VI, luttes fratricides entre les ducs d’Orléans et de Bourgogne. Paladilhe suit pas à pas l’enchaînement de ces crises jusqu’à la plaine d’Azincourt, où la chevalerie française court à sa perte.
Il décortique les erreurs tactiques et stratégiques qui ont conduit au désastre : un commandement éclaté et contesté, une confiance aveugle dans la supériorité numérique, un terrain étroit et détrempé qui annule l’avantage de la cavalerie lourde et immobilise les hommes en armure. Paladilhe ne s’arrête pas au soir de la bataille : il en mesure les conséquences politiques, du traité de Troyes jusqu’aux premiers signes du redressement français. Le plan strictement chronologique — des origines du conflit au relèvement du royaume — rend lisible une période dont la complexité peut rebuter. Un bouquin court — moins de 200 pages —, idéal pour aborder Azincourt dans ses grandes lignes avant de se tourner vers des lectures plus exigeantes.
4. Azincourt. Histoire d’une étrange défaite (Valérie Toureille, 2015)

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Valérie Toureille, professeure d’histoire du Moyen Âge à Cergy-Paris Université, autrice d’une biographie de Jeanne d’Arc (Perrin, 2020), signe ici la synthèse la plus ambitieuse et la plus récente sur le sujet. Le titre fait écho à L’Étrange Défaite de Marc Bloch — essai rédigé en 1940 dans lequel l’historien, officier et futur résistant, analysait à chaud les causes de l’effondrement français face à l’Allemagne nazie. Comme Bloch pour 1940, Toureille cherche à comprendre pourquoi une armée supérieure en nombre et en moyens a été anéantie par un adversaire en position de faiblesse. Elle commence par restituer le déroulement de la bataille — une bataille qui, selon son analyse, n’aurait pas dû avoir lieu, tant la situation militaire anglaise était précaire au lendemain du siège d’Harfleur.
Mais la force du livre tient à ce qui suit le récit de la journée du 25 octobre. Toureille consacre une part essentielle de son étude aux conséquences de la défaite — non seulement politiques (la crise de légitimité entre le dauphin et le roi d’Angleterre, le pays coupé en deux) mais aussi identitaires. Elle montre comment l’occupation anglaise, loin de soumettre la population, suscite un mouvement de résistance d’un type inédit : celui de capitaines comme Ambroise de Loré ou La Hire, qui harcèlent l’occupant par des embuscades et des raids éclairs, mais aussi celui de femmes et d’hommes du peuple qui prennent les armes au péril de leur vie.
L’historienne met ainsi en lumière l’émergence d’un premier sentiment national français, forgé dans le rejet de la domination anglaise — un phénomène dont l’épopée de Jeanne d’Arc n’est que la manifestation la plus connue. Si Azincourt constitue un épisode fondateur de la nation anglaise, cette défaite représente aussi, côté français, le point de départ d’une conscience collective qui, à terme, rend possible la reconquête du royaume. Indispensable pour qui veut saisir Azincourt non pas seulement comme un fait d’armes, mais comme un tournant politique et identitaire.