Bien avant que les premiers navires européens ne longent ses côtes, la Martinique est habitée. Des peuples amérindiens — Arawaks, puis Caraïbes — occupent l’île depuis le IIIe siècle, y développent une agriculture, des réseaux d’échange entre voisins et des pratiques religieuses propres. En 1502, Christophe Colomb aperçoit l’île lors de son quatrième voyage, mais c’est en 1635 que la colonisation française débute véritablement, sous l’impulsion de Pierre Belain d’Esnambuc. En quelques décennies, la Martinique devient un rouage central de l’économie atlantique : la culture de la canne à sucre, fondée sur le système esclavagiste et la traite négrière, fait la fortune d’une oligarchie de planteurs blancs — les Békés, c’est-à-dire les descendants des colons européens, qui conservent à travers les siècles le contrôle de la terre et de l’économie. Pendant deux siècles, la société coloniale repose sur l’exploitation des esclaves africains et de leurs descendant·e·s, sur un appareil juridique ségrégationniste — le Code Noir de 1685 réduit les esclaves au statut de biens meubles et codifie une hiérarchie raciale stricte entre Blancs, libres de couleur et esclaves.
Le 22 mai 1848, une insurrection des esclaves à Saint-Pierre précipite l’abolition avant même que le décret signé par Victor Schœlcher ne parvienne sur l’île. Mais la fin de l’esclavage ne met pas un terme aux rapports de domination : les planteurs conservent leurs terres et font venir des travailleurs sous contrat — d’Inde, du Congo, de Chine — pour remplacer à bas coût la main-d’œuvre émancipée. L’insurrection du Sud de 1870, les grèves ouvrières du début du XXe siècle et les crises sucrières successives témoignent d’un antagonisme de classe persistant entre une poignée de familles békées et la masse des ouvriers agricoles. Au XXe siècle, la Martinique traverse la dictature de l’amiral Robert sous le régime de Vichy (1940-1943), puis obtient en 1946 la départementalisation — c’est-à-dire sa transformation de colonie en département français, censée garantir à ses habitants les mêmes droits que les citoyens de métropole — portée notamment par le député Aimé Césaire. L’île reste cependant marquée par les héritages de l’économie de plantation, comme l’illustre le scandale du chlordécone : ce pesticide, utilisé dans les bananeraies — la monoculture bananière ayant succédé à celle de la canne — jusqu’en 1993, a contaminé les sols et les eaux pour des siècles, et ses effets sur la santé des populations — cancers de la prostate, perturbations endocriniennes — font de la Martinique l’un des territoires les plus pollués de France.
Les dix livres présentés ci-dessous permettent d’entrer dans cette histoire par des voies complémentaires : synthèses générales, travaux universitaires et monographies consacrées à des épisodes précis.
1. Histoire de la Martinique – Tome 1 : Des Arawaks à 1848 (Armand Nicolas, 1996)

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Professeur d’histoire et l’un des premiers intellectuels martiniquais à entreprendre une synthèse globale du passé de son île, Armand Nicolas embrasse dans ce premier tome près de deux millénaires, des premières sociétés amérindiennes à l’abolition de l’esclavage. Le fil conducteur est la mise en place, puis l’effondrement du système colonial esclavagiste : comment la Martinique passe d’une île peuplée de Caraïbes à une colonie sucrière française où la vie de dizaines de milliers d’esclaves est régie par le Code Noir ; comment les rivalités entre la France et l’Angleterre — qui occupe l’île à plusieurs reprises — façonnent le destin de la colonie ; et comment, enfin, les résistances des esclaves et des libres de couleur aboutissent à l’insurrection du 22 mai 1848, qui impose l’émancipation.
L’ambition de Nicolas est assumée dès la préface : il s’agit de restituer aux Martiniquais·es la connaissance de leur passé pour rompre avec l’aliénation née de l’historiographie coloniale — celle des « Nos ancêtres les Gaulois ». Récompensée par le prix littéraire Frantz Fanon en 1996, la trilogie a été saluée pour la clarté de son écriture et pour avoir adopté le point de vue des colonisés plutôt que celui de la métropole.
2. Histoire de la Martinique – Tome 2 : De 1848 à 1939 (Armand Nicolas, 1996)

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Ce deuxième tome aborde une période longtemps négligée par l’historiographie : les neuf décennies qui séparent l’abolition de l’esclavage de la Seconde Guerre mondiale. Nicolas y analyse la recomposition du système colonial après 1848 : les planteurs békés, privés de la main-d’œuvre servile, font venir des travailleurs sous contrat (surtout d’Inde) et investissent dans des usines sucrières centrales, ce qui concentre la terre et l’économie entre une dizaine de familles. Face à cette nouvelle exploitation, un prolétariat agricole émerge, écrasé de misère et soumis à une répression souvent sanglante.
Le livre retrace les formes de résistance populaire : l’insurrection du Sud en 1870, les grèves ouvrières, les premières organisations syndicales. Il décrit aussi un jeu politique à trois bandes entre la grande bourgeoisie blanche créole, la bourgeoisie de couleur — qui cherche à conquérir les mairies et les sièges au Conseil général — et un État colonial qui rapproche progressivement la Martinique du statut administratif métropolitain. Si ce deuxième tome se concentre davantage sur la politique que sur la culture ou la vie quotidienne, il reste le seul récit d’ensemble de cette période.
3. Histoire de la Martinique – Tome 3 : De 1939 à 1971 (Armand Nicolas, 1998)

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Avec ce dernier volet, Armand Nicolas entre dans ce qu’il nomme « l’histoire du temps présent ». L’ouvrage s’ouvre sur les années de guerre : la dictature de l’amiral Robert, qui impose à la Martinique le régime de Vichy de 1940 à 1943, avec des pénuries alimentaires sévères (l’île, soumise au blocus britannique, ne peut plus ni exporter ni importer), une répression politique féroce et une surveillance américaine constante — les États-Unis craignent en effet que la flotte française stationnée à Fort-de-France ne tombe entre les mains de l’Allemagne. Puis vient le ralliement à la France Libre en 1943 et la conquête de la départementalisation avec la loi du 19 mars 1946 : la Martinique cesse d’être une colonie pour devenir un département français.
Mais Nicolas montre que cette transformation juridique ne tient pas ses promesses : les gouvernements successifs refusent d’aligner les salaires, les prestations sociales et les droits des Martiniquais·es sur ceux de la métropole. Ce refus nourrit un profond malaise qui éclate lors des émeutes de la jeunesse en décembre 1959 à Fort-de-France, puis débouche sur un conflit durable entre deux visions du destin martiniquais : l’assimilation — c’est-à-dire l’intégration complète à la République française — et l’autonomie, voire l’indépendance. Ce dernier tome achève une trilogie qui demeure la synthèse la plus complète sur l’histoire de la Martinique.
4. Histoire et Civilisation de la Caraïbe (Guadeloupe, Martinique, Petites Antilles). Tome 1 : Le temps des Genèses, des origines à 1685 (Jean-Pierre Sainton, dir., 2004)

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Dirigé par Jean-Pierre Sainton, historien rattaché à l’Université des Antilles, ce premier tome d’un projet prévu en cinq volumes part d’une question rarement posée : où et quand commence l’histoire des Antilles ? Plutôt que de la faire débuter en 1492 (l’arrivée de Colomb) ou en 1635 (la colonisation française), l’ouvrage restitue la continuité historique de l’archipel depuis les premières migrations amérindiennes, plusieurs millénaires avant la « découverte ». Il retrace ensuite le choc de la colonisation européenne et la mise en place, au XVIIe siècle, des sociétés d’habitation — ces domaines agricoles fondés sur l’esclavage qui deviennent la cellule de base de la société coloniale antillaise.
Écrit à plusieurs mains — Raymond Boutin, Richard Chateau-Degat, Georges B. Mauvois et Lydie Ho Fong Choy Choucoutou ont contribué à sa rédaction —, le livre croise histoire, archéologie, géographie, ethnologie et linguistique. Ce qui le différencie d’une histoire vue depuis la métropole, c’est son ancrage dans les sociétés insulaires elles-mêmes : il ne s’agit pas de raconter comment la France a colonisé les Antilles, mais comment des sociétés se sont formées dans cet archipel, en interaction avec leur environnement terrestre et maritime, avec les Amériques et avec l’Europe.
5. Histoire et Civilisation de la Caraïbe (Guadeloupe, Martinique, Petites Antilles). Tome 2 : Le temps des matrices : économie et cadres sociaux du long XVIIIe siècle (Jean-Pierre Sainton, dir., 2012)

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Ce second tome se concentre sur le XVIIIe siècle, que Sainton qualifie de « temps des matrices » parce que les structures mises en place à cette époque — l’habitation esclavagiste marchande, la hiérarchie raciale, les rapports entre colonie et métropole — ont façonné la société antillaise pour les siècles suivants. L’ouvrage analyse les circuits du commerce colonial (sucre, café, esclaves), le fonctionnement interne des habitations et la place des Antilles dans la traite négrière transatlantique.
La seconde partie du livre s’attache aux structures sociales : la diversité des conditions (esclaves, libres de couleur, Blancs créoles, engagés européens), les mécanismes de contrôle — juridiques, religieux, policiers — et les formes de résistance, du marronnage (la fuite d’esclaves vers les collines et les forêts) aux révoltes. Si ce tome n’a pas la force narrative du premier, les spécialistes ont relevé qu’il constitue, sur la plupart de ces sujets, la synthèse de référence pour toute une génération de chercheur·euse·s. L’ensemble de la série renouvelle la manière dont on peut écrire l’histoire de la Caraïbe : non plus comme un appendice de l’histoire européenne, mais comme un objet d’étude à part entière.
6. La société martiniquaise aux XVIIe et XVIIIe siècles, 1664-1789 (Léo Élisabeth, 2003)

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Issu d’une thèse d’État dirigée par Pierre Goubert et soutenue en 1989, ce livre de Léo Élisabeth — agrégé d’histoire et inspecteur pédagogique régional de l’Académie des Antilles et de la Guyane — propose une analyse minutieuse de la société martiniquaise sous l’Ancien Régime colonial. L’ouvrage couvre la période qui va de l’implantation de la Compagnie des Indes occidentales (1664) à la Révolution française, et s’appuie sur un vaste corpus archivistique : correspondance administrative, dénombrements de population, registres paroissiaux, actes notariés à partir de 1776.
Élisabeth étudie d’abord les bases économiques de la colonie — le passage du tabac (« pétun ») à la canne à sucre et le recours massif aux esclaves africains — puis les structures sociales : la formation d’une génération de créoles blancs, les hiérarchies raciales, les conditions des esclaves et des affranchis. Le livre se singularise par son analyse de la démographie et des mœurs, en particulier du mariage et de l’illégitimité. Élisabeth montre que le taux élevé de naissances hors mariage dans la colonie ne traduit pas un déclin de la foi chrétienne : il résulte de l’impossibilité, pour les personnes de couleur, de s’insérer dans les cadres légaux d’une société verrouillée par la barrière raciale. L’union libre devient alors la norme là où le mariage est inaccessible.
L’ouvrage est exigeant — la densité des notes, des tableaux et des références aux sources peut dérouter — mais il reste indispensable pour qui veut comprendre comment s’est formée la société martiniquaise.
7. L’insurrection de Martinique, 1870-1871 (Gilbert Pago, 2011)

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En septembre 1870, l’esclavage est aboli depuis vingt-deux ans, mais en Martinique, les anciens maîtres conservent la terre, la richesse et l’essentiel du pouvoir. Quand la nouvelle de la chute du Second Empire parvient sur l’île, les Békés royalistes hissent le drapeau blanc — celui de la monarchie d’Ancien Régime, associé dans la mémoire collective noire au temps de l’esclavage. Pour la population afro-descendante, ce geste est une provocation et une menace de retour en arrière. Une insurrection paysanne éclate dans le sud de l’île. La répression est immédiate et féroce : milices de planteurs blancs, exécutions sommaires, cours martiales, fusillades, déportations. Agrégé d’histoire et spécialiste de la Caraïbe, Gilbert Pago reconstitue dans cet ouvrage les ressorts de ce soulèvement.
Le livre a le mérite de refuser la comparaison facile avec la Commune de Paris, malgré la coïncidence chronologique et le fait que les insurgé·e·s martiniquais·es, les communards et les rebelles kabyles de 1871 se soient retrouvé·e·s dans les mêmes bagnes de Guyane et de Nouvelle-Calédonie. Pago montre que cette révolte n’a pas les mêmes causes que la Commune : elle naît de la perpétuation d’un ordre ségrégationniste dans une société formellement libre mais où les Noirs restent exclus de la propriété, du crédit et des postes de responsabilité. Il met aussi en avant le rôle des femmes dans l’insurrection — qualifiées de « femmes incendiaires » par les sources judiciaires — et pose la question de la place qui leur a été faite, tant par les autorités coloniales que par les hommes de leur propre camp.
8. La crise de février 1935 à la Martinique. Contribution à l’histoire du mouvement ouvrier antillais (Édouard de Lépine, 1980)

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Historien et enseignant au lycée Schœlcher puis à l’Université des Antilles et de la Guyane, Édouard de Lépine consacre cet ouvrage — son premier travail d’envergure — à un épisode peu étudié : la « marche de la faim » sur Fort-de-France en février 1935. Le contexte est celui de la Grande Dépression : le cours du sucre s’effondre sur le marché mondial, la France impose un contingentement du rhum et du sucre antillais (c’est-à-dire des quotas de production et d’exportation), et les ouvriers agricoles, déjà misérables, voient leurs salaires baisser tandis que les grands propriétaires békés protègent leurs marges. La colère éclate : grèves dans les habitations sucrières, affrontements avec la gendarmerie, marche des affamés sur la capitale.
De Lépine reconstitue le déroulement des événements — grèves, marches, répression — et en remonte les causes jusqu’à la structure même de l’économie coloniale. L’une des thèses fortes du bouquin porte sur la spontanéité de ces mouvements : contrairement à ce que soutenaient les autorités coloniales, qui cherchaient des « meneurs » à punir, De Lépine montre que les soulèvements martiniquais naissent d’une exaspération collective et non d’un mot d’ordre venu d’en haut. Militant lui-même — il a été membre du Parti communiste puis du Groupe Révolution socialiste —, De Lépine assume un point de vue engagé, fondé sur des archives et des témoignages de première main.
9. La Martinique de l’Amiral Robert. An Tan Robè : panorama colonial sous Vichy, 1939-1943 (Gilbert Pago, 2021)

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En juillet 1940, après la défaite de la France face à l’Allemagne, l’amiral Georges Robert, haut-commissaire de la République aux Antilles, place la Martinique sous l’autorité du maréchal Pétain. Gilbert Pago retrace dans ce livre l’instauration d’un régime autoritaire en contexte colonial : les assemblées élues sont dissoutes, la presse censurée, les opposants politiques arrêtés, la propagande vichyste diffusée dans les écoles. Le titre créole — An Tan Robè (« Au temps de Robert ») — renvoie à une expression encore vivace dans la mémoire martiniquaise pour désigner ces années de privations et d’oppression.
L’île est en effet prise en étau : la Royal Navy britannique impose un blocus naval pour empêcher la flotte française — stationnée dans la rade de Fort-de-France — de tomber aux mains de l’Axe, ce qui coupe la Martinique de tout approvisionnement extérieur. Les pénuries alimentaires s’aggravent. Les États-Unis, de leur côté, surveillent l’île de près et négocient avec Vichy pour s’assurer de la neutralité de la flotte. Mais Pago ne se limite pas au récit de la domination : il met en lumière les formes de résistance et de « dissidence » — un terme qui, aux Antilles, désigne spécifiquement celles et ceux qui ont quitté l’île clandestinement, souvent en canot, pour rejoindre les Forces françaises libres dans les îles voisines (Dominique, Sainte-Lucie), ou qui se sont opposé·e·s au régime sur place.
Le livre s’appuie sur un travail d’archives rigoureux, à distance de la fiction comme de la récupération politique, et restitue une période dont la mémoire — pénuries, humiliations, départs clandestins vers les îles voisines — n’a pas quitté les familles martiniquaises.
10. Tropiques toxiques – Le scandale du chlordécone (Jessica Oublié, Kathrine Avraam, Nicola Gobbi et Vinciane Lebrun, 2020)

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Avec cette bande dessinée d’investigation de plus de deux cents pages, la journaliste Jessica Oublié s’empare d’un scandale sanitaire et environnemental qui empoisonne — au sens propre — la Guadeloupe et la Martinique. Le chlordécone est un pesticide organochloré, utilisé dans les bananeraies antillaises entre 1972 et 1993 pour lutter contre le charançon du bananier. Interdit aux États-Unis dès 1976 en raison de sa toxicité reconnue, il a continué d’être autorisé aux Antilles françaises par dérogation ministérielle jusqu’en 1993. Résultat : les sols sont contaminés pour des centaines d’années, la molécule s’est infiltrée dans les nappes phréatiques, et elle est aujourd’hui présente dans le corps de la quasi-totalité des 800 000 habitants de la Guadeloupe et de la Martinique. Le taux de cancer de la prostate y est l’un des plus élevés au monde. L’enquête, fruit de deux ans de recherches et de 136 entretiens, reconstitue les mécanismes de ce désastre.
Le récit graphique, porté par les dessins de Nicola Gobbi, les couleurs de Kathrine Avraam et les photographies de Vinciane Lebrun, suit le fil de l’enquête de Jessica Oublié depuis son installation en Guadeloupe et la prise de conscience, progressive, de l’étendue de la catastrophe. Mais Tropiques toxiques ne se réduit pas à un réquisitoire contre un pesticide : la BD montre que le chlordécone est le produit d’un système — celui de la monoculture bananière héritée de l’économie de plantation — dans lequel la rentabilité à court terme a primé sur la santé des populations et l’intégrité des écosystèmes. En ce sens, le scandale du chlordécone n’est pas un accident : c’est l’un des prolongements contemporains de l’histoire coloniale. Le format bande dessinée rend enfin accessible à un large public un sujet longtemps resté inaudible en France hexagonale.