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Que lire sur la guerre du Rif ?

Que lire sur la guerre du Rif ?

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Entre 1921 et 1926, le nord du Maroc s’embrase. Dans les montagnes escarpées du Rif, un homme — Mohammed ben Abdelkrim el-Khattabi — fédère des tribus berbères jusqu’alors divisées et inflige à l’armée espagnole l’une des plus sévères défaites de son histoire coloniale. La bataille d’Anoual, en juillet 1921, coûte à Madrid près de 8 000 soldats en quelques jours et propulse Abdelkrim au rang de figure anticoloniale. Fort de cette victoire, le chef rifain proclame en 1923 la République du Rif : un État doté d’un parlement, d’un système fiscal, d’un drapeau et d’une armée régulière. En plein âge d’or des empires coloniaux, aucun peuple colonisé du monde arabe ou africain n’avait encore fondé de république sur le modèle des États modernes — et c’est un lettré berbère des montagnes qui s’y risque le premier.

Mais le succès rifain inquiète. À partir d’avril 1925, les troupes d’Abdelkrim franchissent la zone tampon qui sépare les protectorats espagnol et français et menacent directement Fès, capitale spirituelle du Maroc. D’abord incrédule, Paris finit par dépêcher des renforts considérables : jusqu’à 150 000 soldats sous le commandement du maréchal Pétain, appuyés par des chars, de l’aviation et de l’artillerie lourde, tandis que l’Espagne de Primo de Rivera coordonne une offensive par le nord. C’est la première fois depuis 1918 que la France engage des moyens militaires d’une telle ampleur. La gauche française — communistes et surréalistes en tête — dénonce cette guerre coloniale. Le Komintern (l’Internationale communiste, basée à Moscou) soutient officiellement la cause rifaine, et des figures comme Hô Chi Minh ou Mao Zedong voient dans Abdelkrim un précurseur de leurs propres luttes. En mai 1926, submergé par la supériorité matérielle de la coalition franco-espagnole, Abdelkrim se rend. Il sera exilé vingt et un ans sur l’île de La Réunion, avant de s’enfuir au Caire en 1947 pour y présider le Comité de libération du Maghreb.

Coincé entre deux guerres mondiales, le conflit reste mal connu du grand public. Il marque pourtant une rupture : pour la première fois dans le monde arabe, un mouvement armé anticolonial parvient à bâtir un État, à humilier deux armées européennes et à porter sa cause devant l’opinion internationale — bien avant les guerres d’Indochine et d’Algérie. Les six ouvrages qui suivent permettent d’en comprendre les mécanismes et les enjeux. Ils sont classés selon un ordre de lecture progressif : d’abord deux synthèses historiques pour poser le cadre général du conflit (côté européen puis côté strictement français), puis la parole du principal protagoniste, suivie de sa biographie complète, et enfin deux ouvrages de référence académique.


1. La Guerre du Rif : Maroc 1921-1926 (Vincent Courcelle-Labrousse, Nicolas Marmié, 2008)

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C’est le livre par lequel commencer. Vincent Courcelle-Labrousse, avocat passé par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, et Nicolas Marmié, ancien correspondant d’Associated Press au Maghreb, signent la première synthèse accessible en français sur l’ensemble du conflit rifain. Le récit couvre les cinq années de guerre, de l’installation des protectorats français et espagnol à la reddition d’Abdelkrim, et embrasse les deux fronts — ce qui est rare dans une bibliographie souvent cloisonnée entre histoires nationales. Le plan chronologique permet de suivre l’enchaînement des événements sans se perdre dans la complexité tribale et diplomatique du Rif.

L’un des grands mérites du livre est de montrer que la guerre du Rif a des conséquences politiques loin du champ de bataille. Résident général du Maroc depuis treize ans, Lyautey voit le protectorat qu’il a bâti se fissurer. Pétain arrive en sauveur autoproclamé — et en fossoyeur de Lyautey. À Paris, Jacques Doriot et Maurice Thorez pourfendent l’impérialisme colonial. (Doriot basculera une décennie plus tard du communisme au fascisme le plus radical, jusqu’à fonder le Parti populaire français pro-nazi — un destin qui donne rétrospectivement à son engagement rifain une ironie grinçante.) En Espagne, un jeune officier du Tercio — la Légion étrangère espagnole — nommé Francisco Franco se forge dans le Rif une réputation de militaire impitoyable. Il s’en servira lors du coup d’État de 1936 et de la guerre civile qui s’ensuit.

Couronné par le prix Lyautey, l’ouvrage est agrémenté de cartes et de photographies d’époque.


2. La Guerre du Rif : Maroc 1925-1926 (Max Schiavon, 2016)

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Docteur en histoire et ancien directeur de la recherche au Service historique de la Défense, Max Schiavon resserre la focale sur les deux années d’engagement français dans le Rif. Là où Courcelle-Labrousse et Marmié couvrent l’ensemble du conflit, Schiavon plonge dans les archives militaires — y compris des fonds privés de généraux comme André Corap et Émile Laure, jusqu’ici inexploités. Le résultat est une étude serrée, construite autour de trois phases opérationnelles : la résistance française du printemps 1925, où l’armée contient à grand-peine l’offensive rifaine au prix de lourdes pertes (plus de 4 000 tués, blessés et disparus en quatre mois) ; la stabilisation du front à l’automne grâce aux renforts de métropole ; puis l’offensive finale franco-espagnole au printemps 1926, qui asphyxie la rébellion.

Mais l’intérêt du livre dépasse la tactique. Schiavon reconstitue les tensions entre pouvoir civil et commandement militaire qui structurent toute la conduite de cette guerre. Le duel Lyautey-Pétain est au cœur du récit : fin connaisseur du Maroc, Lyautey juge que le conflit se résoudra par la négociation et le temps ; homme de méthode et de puissance de feu, Pétain exige une victoire militaire nette et rapide. Painlevé, chef d’un gouvernement de gauche, tire parti de cette rivalité pour pousser vers la sortie un Lyautey dont les convictions royalistes affichées embarrassent un pouvoir républicain — Lyautey quittera le Maroc sans les honneurs que son bilan méritait.

Quelques lecteurs ont regretté que l’ouvrage reste ancré dans une perspective européenne et n’exploite guère les sources marocaines. Le reproche est légitime, mais Schiavon a comblé un vide réel sur le versant militaire français d’un conflit que la mémoire collective avait enseveli sous les guerres d’Indochine et d’Algérie.


3. Mémoires d’Abd-el-Krim (Abd el-Krim, Jacques Roger-Mathieu, 1927)

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Avant d’embarquer pour vingt et un ans d’exil à La Réunion, Abdelkrim livre ses mémoires au journaliste Jacques Roger-Mathieu. L’entretien, publié en 1927 à la Librairie des Champs-Élysées, est d’abord tiré à trente-cinq exemplaires — autant dire un secret bien gardé. Les rééditions récentes (notamment par les éditions Héritage) ont heureusement rendu ce texte plus accessible.

Le document est précieux à double titre. D’abord parce qu’il donne la parole au vaincu, ce que les archives coloniales font rarement. Abdelkrim y expose sa vision du conflit, ses motivations, sa conception de l’État rifain et ses griefs contre les puissances européennes. Ensuite parce que le dispositif même de l’entretien produit un texte plus riche qu’une autobiographie ordinaire : ouvertement pro-français, Roger-Mathieu pose des questions frontales et parfois provocatrices ; Abdelkrim, en diplomate aguerri, répond avec une pondération calculée. Ce qui se lit entre les lignes — les esquives, les silences, les reformulations prudentes — en dit autant que les réponses elles-mêmes.

Il faut bien sûr lire ces mémoires avec les précautions d’usage. C’est un témoignage, pas un traité d’histoire : Abdelkrim défend sa cause et construit sa légende au moment même où il la dicte. Mais c’est précisément ce qui en fait un document irremplaçable — la voix du Rif, saisie à chaud, avant que l’exil n’en fige la mémoire.


4. Abdelkrim Khattabi : une épopée d’or et de sang (Zakya Daoud, 1999)

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Journaliste franco-marocaine passée par Jeune Afrique et Le Monde diplomatique, fondatrice de la revue marocaine Lamalif (interdite par le gouvernement en 1988), Zakya Daoud consacre à Abdelkrim une biographie qui couvre l’ensemble de sa vie — et pas seulement les cinq années de guerre. C’est là sa force principale. On suit le jeune faqih — un lettré formé au droit islamique — depuis les montagnes du Rif, où il grandit à dix-sept kilomètres des côtes espagnoles, jusqu’à sa mort au Caire en 1963 : victoire d’Anoual, proclamation de la République, défaite face à la coalition franco-espagnole, vingt et un ans d’exil à La Réunion, évasion rocambolesque de 1947 vers l’Égypte.

Zakya Daoud restitue avec rigueur la dimension internationale du personnage — ses contacts avec le Komintern, sa place dans l’imaginaire des mouvements anticoloniaux d’Asie et du Moyen-Orient — tout en refusant l’hagiographie. Le livre aborde sans complaisance les contradictions d’Abdelkrim : son recours à la rhétorique du djihad pour mobiliser les tribus (alors même qu’il se présentait à la presse occidentale comme un modernisateur laïc), ses méthodes autoritaires au sein de la République du Rif, ou encore ses rapports ambigus avec le sultan du Maroc, dont il contestait l’autorité tout en cherchant parfois son soutien.

Le livre a connu plusieurs éditions (Séguier en 1999, puis La Croisée des Chemins en 2020), signe d’un intérêt soutenu pour une figure longtemps marginalisée — y compris au Maroc, où la monarchie a entretenu un rapport compliqué avec l’héritage d’un homme qui avait défié non seulement les colonisateurs, mais aussi le pouvoir royal. Si vous ne deviez lire qu’une seule biographie d’Abdelkrim, ce serait celle-ci.


5. Abd el-Krim et la République du Rif (dir. René Gallissot, 1976)

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En janvier 1973, à l’occasion du cinquantenaire de la proclamation de la République du Rif, un colloque international se tient à Paris. Le patronage est assuré par Jacques Berque, sociologue et arabisant du Collège de France, et la présidence par Charles-André Julien, alors la principale autorité universitaire française sur l’histoire de la colonisation nord-africaine. Le secrétariat est confié à Mehdi Alaoui et Abderrahman Youssoufi (futur Premier ministre du Maroc). René Gallissot, professeur d’histoire contemporaine à Paris-VIII, publie les actes trois ans plus tard chez Maspero, éditeur connu pour son catalogue anticolonialiste.

Le volume rassemble des contributions sur des sujets très divers : géographie physique du Rif, contexte diplomatique international, impact du conflit sur les partis politiques français et espagnols, réception du mouvement rifain dans le monde arabe, rôle du Parti communiste français dans l’opposition à la guerre. L’ensemble est dense — Gallissot lui-même reconnaît qu’il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver. Mais c’est dans cet apparent désordre que surgissent les analyses les plus stimulantes. On y découvre, par exemple, combien la cause rifaine a été récupérée par des mouvements politiques européens — antimilitaristes, anticapitalistes — qui l’instrumentalisaient au service de leurs propres combats, sans forcément se soucier de ce que les Rifains eux-mêmes revendiquaient : non pas la révolution prolétarienne, mais la souveraineté d’un peuple sur son territoire.

Cet ouvrage collectif est indispensable pour comprendre les ramifications internationales du conflit. Il pose aussi des questions qui n’ont rien perdu de leur pertinence : la République du Rif constituait-elle un projet politique viable ou une construction de circonstance ? Le mouvement national marocain, qui aboutira à l’indépendance en 1956, a-t-il hérité de l’expérience rifaine — ou l’a-t-il étouffée ?


6. La Guerre du Rif (Germain Ayache, 1996)

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Germain Ayache (1915-1990) est un historien marocain né à Saïdia, issu d’une famille juive des tribus Aït Ayache. Il grandit dans le nord-est du Maroc, à quelques dizaines de kilomètres du Rif, et parle l’arabe comme langue de travail — un fait banal en apparence, mais décisif : la quasi-totalité des historiens qui avaient étudié le conflit avant lui ne lisaient que les sources françaises et espagnoles, c’est-à-dire les archives des puissances coloniales. Le récit qui en résultait présentait la guerre du Rif comme une opération de « pacification » menée contre des « dissidents » ou des « tribus insoumises » — le vocabulaire même de l’administration coloniale. Son premier livre, Les Origines de la guerre du Rif (1981), issu de sa thèse de doctorat d’État soutenue à la Sorbonne, avait déjà renversé cette perspective. La Guerre du Rif, publié à titre posthume en 1996 par les soins de son épouse Evelyne-Myriam Ayache, en constitue la suite directe.

Ce qui fonde toute l’entreprise d’Ayache, ce sont les sources arabes : documents administratifs rifains, correspondances tribales, témoignages oraux de survivants — un matériau que les historiens européens avaient ignoré, faute de pouvoir le lire ou, plus souvent, faute de le juger digne d’intérêt. Ce changement de sources entraîne un changement de récit. Le conflit n’est plus vu depuis Paris ou Madrid, mais depuis les djebels du Rif : comment des paysans berbères isolés, coupés du reste du Maroc et ne représentant qu’une infime fraction de sa population, ont-ils pu mettre en danger la présence conjuguée de deux puissances européennes ? C’est à cette question, formulée sans naïveté et sans mythification, qu’Ayache consacre l’essentiel de son analyse.

Il démonte les mécanismes de la résistance rifaine — la part du hasard et celle de la stratégie dans les victoires d’Abdelkrim — et inscrit le soulèvement dans une tradition plus ancienne de résistance populaire marocaine aux intrusions étrangères, dont il repère les traces dès le XIXe siècle. Son travail a ouvert la voie à toute une génération d’historiens marocains, incités à exploiter enfin les archives locales en arabe. Trente ans après sa parution, La Guerre du Rif demeure la référence fondatrice sur le sujet — le livre sans lequel aucun des autres ne se lirait de la même façon.