Nous sommes en l’an 79 de notre ère. Au pied du Vésuve, Pompéi vit ses dernières heures sans le savoir. La cité campanienne, prospère et bruyante, s’affaire à ses routines : on commerce, on se dispute, on flâne aux thermes, on grave des obscénités sur les murs des tavernes. Le volcan, lui, n’est encore qu’un modeste relief couvert de vignes. Les Romains n’ont pas de mot pour désigner un volcan — le concept même n’existe pas dans leur langue — et la dernière éruption remonte à des millénaires : personne, à Pompéi, ne devine que cette montagne paisible peut tuer.
Mais à l’automne — car les recherches récentes situent la catastrophe en octobre, et non en août comme on l’a longtemps cru —, le Vésuve explose. Son sommet se fend, projette un nuage de débris à trente kilomètres de hauteur et plonge la région dans une nuit en plein jour. En quelques heures, une pluie de pierres ponces, de cendres brûlantes et de gaz toxiques engloutit la cité. Les toits s’effondrent, les rues disparaissent, les corps sont figés dans la posture de leur dernier instant. Pompéi est rayée de la carte. Son nom même s’efface des mémoires pendant près de dix-sept siècles, jusqu’à ce qu’au XVIIIe siècle des ouvriers qui creusent un canal tombent par hasard sur des vestiges enfouis. Les premières fouilles commencent en 1748 — et se poursuivent encore aujourd’hui.
Voici les principaux livres disponibles sur le sujet.
1. Les trois jours de Pompéi (Alberto Angela, 2017)

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Paléontologue de formation devenu l’un des vulgarisateurs les plus populaires de la télévision italienne, Alberto Angela adopte ici l’approche du docu-fiction sur papier. Plutôt que de livrer un essai académique, il reconstitue les deux journées qui précèdent l’éruption, puis le cataclysme lui-même. Il s’appuie sur des personnages réels — identifiés par les fouilles, l’épigraphie et les textes antiques — dont il imagine les gestes, les conversations, les itinéraires à travers la ville, à partir de ce que les vestiges permettent de reconstituer. On suit des Pompéiens ordinaires dans leurs querelles domestiques, leurs amours, leurs repas. Et Angela prend un malin plaisir à bousculer les idées reçues : la présence de noix et de grenades dans les décombres, par exemple, indique que l’éruption a eu lieu à l’automne, pas en été ; une fresque retrouvée à Herculanum représente le Vésuve paisiblement tapissé de vignobles — la gueule d’un prédateur déguisé en paysage bucolique, que personne n’avait su lire.
La troisième journée — celle de la catastrophe — est racontée heure par heure, avec une tension qui va crescendo. Angela a retrouvé la trace de sept survivants de l’éruption, et c’est aussi à leurs côtés que l’on traverse la catastrophe — leur fuite dans les rues obscurcies par les cendres, leurs choix (fuir par la mer ? se terrer chez soi ?), leur survie improbable. Il évalue la puissance du cataclysme à l’équivalent de cinquante mille bombes d’Hiroshima. Certains pourront trouver que l’auteur abuse de ses intrusions personnelles — il se balade dans les rues de Pompéi comme un reporter embarqué et multiplie les comparaisons avec notre époque —, mais c’est aussi ce qui rend le livre si accessible. Un ouvrage dense, parfois touffu, qui fait revivre une cité entière avant de la voir mourir.
2. Pompéi, la vie d’une cité romaine (Mary Beard, 2012)

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Professeure d’histoire antique à l’université de Cambridge et lauréate du Wolfson History Prize, Mary Beard fait le choix inverse d’Alberto Angela : la catastrophe ne l’intéresse que marginalement. Son sujet, c’est la vie quotidienne à Pompéi — et surtout la question de ce que nous pouvons réellement en savoir. Publié en anglais sous le titre The Fires of Vesuvius (2008), l’ouvrage applique à Pompéi un scepticisme méthodique : Beard ne se contente pas de raconter ce que l’on sait de la cité, elle rappelle sans cesse ce que l’on ignore, ce que l’on suppose à tort, et ce que l’on interprète avec trop d’assurance. C’est ce qu’elle appelle le « paradoxe de Pompéi » : nous en savons à la fois énormément et très peu. Le nombre de lupanars ? Probablement un seul, et non la ribambelle qu’on s’amuse à montrer aux touristes. L’hygiène des thermes ? Un nid à microbes, plutôt qu’un modèle de salubrité. Les noms des maisons — « maison du Faune », « villa des Mystères » — ? Des étiquettes inventées par les archéologues modernes, pas par leurs propriétaires. Le bilan humain de l’éruption ? Sans doute moins de dix pour cent de la population, puisque la majorité des habitants avait eu la prudence de fuir avant le désastre.
L’ouvrage passe en revue tous les aspects de la vie urbaine — politique, religion, alimentation, sexualité, commerce, esclavage — avec une pointe d’humour typiquement britannique. Beard interroge les graffitis (un Pompéien a pris la peine de graver sur un mur qu’il avait compté 1 097 maîtresses — on appréciera la précision), démonte les attributions fantaisistes de certaines demeures à tel ou tel propriétaire illustre, et remet en question les certitudes héritées de deux siècles de guides touristiques. L’approche est thématique plutôt que chronologique : chaque chapitre traite d’un sujet (la politique locale, la nourriture, le sexe, les spectacles…), ce qui permet d’ouvrir le livre à n’importe quelle page, mais peut dérouter les lecteur·ices en quête d’un récit linéaire. Un livre qui apprend autant à douter de ce que l’on croit savoir qu’à découvrir ce que l’on ignorait.
3. Pompéi, la cité ensevelie (Robert Étienne, 1987)

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Publié dans la collection Découvertes Gallimard — ces petits livres au format poche reconnaissables à leur maquette très illustrée, où textes et images se répondent sur chaque page, et qui ont mis l’histoire, l’art et les sciences à la portée d’un très large public —, ce volume de Robert Étienne reste un classique de la vulgarisation pompéienne. L’auteur, historien de l’Antiquité romaine à l’université de Bordeaux, spécialiste d’épigraphie (l’étude des inscriptions gravées) et de numismatique (l’étude des monnaies), avait déjà publié en 1966 La vie quotidienne à Pompéi, un ouvrage pionnier en français sur le sujet, réédité six fois et traduit en neuf langues. Avec La cité ensevelie, il propose une synthèse compacte et visuelle : le texte, concis et rigoureux, est accompagné de dizaines de reproductions de fresques, de mosaïques, de plans architecturaux et de photographies de fouilles anciennes et contemporaines.
L’ouvrage suit un double fil. Étienne retrace d’abord l’histoire de la redécouverte du site, depuis les pillages hasardeux du XVIIIe siècle — où l’on creusait pour trouver des trésors, pas pour comprendre une civilisation — jusqu’aux campagnes scientifiques modernes. Il reconstitue ensuite la vie publique et privée de la cité : le forum, les temples, le monde du travail, les loisirs, l’intimité des maisons. Le livre a vieilli sur certains points — des illustrations paraissent datées et les connaissances archéologiques ont évolué depuis 1987 —, mais son format reste idéal pour une première approche : on peut le lire d’un trait ou le feuilleter au gré de la curiosité. Pour beaucoup, il reste le premier contact avec Pompéi — celui qu’on trouvait chez ses grands-parents et qui donnait, parfois, l’envie de devenir archéologue.
4. Les nouvelles heures de Pompéi (Massimo Osanna, 2020)

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Si vous pensiez que Pompéi avait livré tous ses secrets, Massimo Osanna est là pour vous détromper. Directeur du parc archéologique de 2014 à 2020, professeur d’archéologie à l’université de Naples, il a supervisé le Grand Projet Pompéi : un vaste programme de sécurisation, de restauration et de fouilles lancé en urgence parce que le site, faute d’entretien suffisant, voyait ses murs s’effondrer les uns après les autres — une situation si alarmante que l’Union européenne a débloqué 105 millions d’euros pour le sauver. Sous le « cuneo » — un coin de terrain resté vierge entre deux zones déjà fouillées —, les équipes ont mis au jour des fresques inédites, des mosaïques et des inscriptions qui renouvellent notre compréhension de la cité. Parmi les découvertes majeures : la maison d’Orion, dont les mosaïques représentent des scènes mythologiques jamais identifiées ailleurs (un homme aux ailes de papillon et au corps de scorpion, peut-être la métamorphose du chasseur Orion en constellation) ; la fresque de Léda et le cygne, d’un érotisme frontal ; ou encore un graffito au charbon, daté du 17 octobre 79, qui contribue à fixer la catastrophe à l’automne et non en été.
Le livre, traduit de l’italien (Pompei. Il tempo ritrovato — un clin d’œil au Temps retrouvé de Proust, qui dit bien l’ambition de l’ouvrage : redonner une durée à ce que la cendre avait figé), se présente comme un récit de terrain. Osanna explique comment on lit une fresque, comment on interprète la position d’un objet dans les couches de cendres, comment on remonte le temps à partir d’un tesson de céramique. Chaque chapitre fonctionne de manière autonome, ce qui permet de naviguer librement dans l’ouvrage. Osanna ne cache ni ses doutes ni son émotion devant les trouvailles, et le livre est d’autant plus convaincant qu’il ne masque pas les incertitudes de la recherche : quand une interprétation reste fragile, il le dit. Il s’adresse toutefois en priorité à des lecteur·ices déjà familier·ères du sujet — les néophytes risquent de se perdre dans certains chapitres, où l’analyse iconographique requiert quelques repères en histoire de l’art antique.
5. Pompéi, la magie des ruines. Un voyage dans les rues de la cité antique (Gabriel Zuchtriegel, 2024)

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Gabriel Zuchtriegel, successeur de Massimo Osanna à la tête du parc archéologique de Pompéi depuis 2021, ne cherche ni à écrire un guide touristique, ni à produire une synthèse historique. Son ambition est autre : il signe un essai sur ce que Pompéi peut encore nous apprendre aujourd’hui, non seulement sur l’Antiquité, mais sur nous-mêmes. Formé à Rome, Berlin et Bonn, ancien directeur du site de Paestum (l’autre grand site archéologique grec du sud de l’Italie), Zuchtriegel s’interroge par exemple sur les raisons pour lesquelles l’archéologie a longtemps privilégié les villas luxueuses et les fresques spectaculaires au détriment des quartiers populaires, des chambres d’esclaves et des graffitis des petites gens — un reflet, selon lui, des préjugés de classe qui ont imprégné la discipline pendant deux siècles. Il questionne aussi notre rapport aux représentations érotiques de Pompéi, longtemps enfermées dans des « cabinets secrets » jugés indécents, et la manière dont chaque époque projette ses propres tabous sur les vestiges qu’elle exhume.
L’ouvrage s’attarde sur des questions rarement posées dans les livres sur Pompéi : comment conserver un site visité par quatre millions de personnes par an sans le transformer en parc d’attractions ? Que faire des vestiges que la fouille elle-même abîme, puisque sortir un objet de terre, c’est aussi l’exposer à la dégradation ? Zuchtriegel ne prétend pas avoir toutes les réponses. Certains lecteur·ices regretteront que la cité elle-même reste parfois en retrait, au profit de ces réflexions sur le métier d’archéologue et ses angles morts. Mais c’est précisément là que réside l’originalité du livre : là où les autres ouvrages de cette sélection cherchent à reconstituer Pompéi, celui-ci demande ce que cela signifie — et pour qui — de la reconstituer.