Dix îles au large du Sénégal, à cinq cents kilomètres de la côte ouest-africaine : l’archipel du Cap-Vert est inhabité lorsque les navigateurs portugais y débarquent, au milieu du XVe siècle. En quelques décennies, il devient un rouage central de la traite négrière transatlantique. Ribeira Grande, sur l’île de Santiago, s’impose comme le premier comptoir colonial européen sous les tropiques — un entrepôt où transitent des milliers d’esclaves arrachés aux côtes d’Afrique de l’Ouest, en route vers l’Europe puis les Amériques. L’île rassemble des colons portugais, des esclaves déportés depuis des sociétés très diverses du continent africain et des lançados — ces commerçants portugais ou métis installés sur le littoral africain, qui servent d’intermédiaires dans le commerce avec les royaumes locaux. De la cohabitation forcée entre ces trois groupes naît, dès la fin du XVe siècle, la première société créole du monde moderne : une langue propre (le créole capverdien, à base lexicale portugaise et aux structures grammaticales héritées de langues ouest-africaines comme le wolof et le mandingue), des pratiques religieuses où catholicisme et croyances africaines se superposent, et des structures familiales qui n’appartiennent ni tout à fait à l’Afrique, ni tout à fait au Portugal.
Après la prospérité liée au commerce triangulaire, l’archipel connaît un long déclin économique. Plusieurs facteurs convergent : la fin progressive de la traite au XIXe siècle tarit la principale source de revenus ; l’apparition des navires à vapeur, capables de couvrir de plus longues distances sans escale, réduit l’intérêt stratégique des îles comme point de ravitaillement ; et les compagnies à charte — ces sociétés commerciales auxquelles la couronne portugaise délègue l’exploitation de ses colonies en échange d’un monopole — captent les profits sans rien réinvestir sur place. Les sécheresses récurrentes et les famines qui en résultent — dont celle de 1941-1948, qui emporte plus d’un tiers de la population sans que Lisbonne n’envoie la moindre aide alimentaire — poussent des générations de Cap-Verdien·ne·s à l’émigration. La diaspora finit par dépasser en nombre la population résidente de l’archipel.
C’est pourtant dans ce contexte de marginalisation que prend forme, au XXe siècle, une conscience nationale capverdienne. Le mouvement littéraire Claridade, fondé à Mindelo dans les années 1930, revendique pour la première fois une identité propre, distincte de celle du Portugal : ses fondateurs — parmi lesquels le poète Jorge Barbosa et le romancier Baltasar Lopes — décrivent la réalité des îles, la sécheresse, la faim, l’émigration, dans un regard affranchi du filtre colonial. Puis, à partir des années 1960, sous l’impulsion d’Amílcar Cabral et du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert), la lutte armée s’engage — menée conjointement avec la Guinée-Bissau, car les deux territoires partagent le même colonisateur et le même mouvement de libération. Cette lutte aboutit à l’indépendance en 1975, dans la foulée de la Révolution des Œillets qui renverse la dictature au Portugal.
Depuis lors, le Cap-Vert a connu un régime à parti unique, puis une transition démocratique en 1990 et le développement progressif d’un petit État insulaire reconnu en Afrique de l’Ouest pour sa stabilité politique. Comprendre cette trajectoire suppose de remonter aux origines — à la violence de l’esclavage, à la créolisation qui en résulte, aux formes de résistance qui traversent l’histoire de l’archipel. C’est ce que proposent les quatre ouvrages présentés ci-dessous.
1. Les îles du Cap-Vert : De la découverte à nos jours, une introduction (André Barbe, 2003)

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Diplomate français, André Barbe a représenté la France au Cap-Vert de 1996 à 2000, après avoir consacré une quinzaine d’années de sa carrière à des postes en pays lusophones. Fort de cette immersion prolongée dans la vie de l’archipel, il en propose un panorama d’ensemble, de la période des « Grandes Découvertes » à l’époque contemporaine. Le sous-titre — De l’entrepôt d’esclaves à la Nation créole — en résume le propos : comprendre comment un chapelet d’îles, d’abord exploité comme relais du commerce triangulaire, a pu engendrer une nation à part entière.
André Barbe aborde l’histoire politique et économique de l’archipel, sa géographie — un ensemble d’îles semi-arides aux sols volcaniques, où la pluie peut manquer plusieurs années de suite — et les enjeux de population (émigration, place de la femme dans la société). Il consacre une place importante aux fondements culturels du pays — la langue créole, un catholicisme qui a absorbé des croyances africaines, la morna (ce genre musical mélancolique popularisé par Cesária Évora) — ainsi qu’aux relations entre le Cap-Vert et la France, un sujet qu’il connaît de première main.
André Barbe ne prétend pas à l’exhaustivité — le bouquin comporte quelques redondances et ne s’accompagne pas des notes de bas de page ni de la bibliographie d’un travail universitaire. Mais il fournit les repères essentiels — historiques, géographiques, culturels, politiques — que les ouvrages plus spécialisés présentés ci-après supposent acquis.
2. Les îles du Cap-Vert : De la découverte à l’indépendance nationale, 1460-1975 (Elisa Silva Andrade, 1996)

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Cap-Verdienne, économiste et historienne de formation, Elisa Silva Andrade a connu un long exil avant de revenir dans son pays natal, où elle a exercé comme consultante auprès de la coopération internationale et des Nations unies. Son ouvrage, issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université Paris-VII en 1984, constitue la première étude socio-historique d’envergure consacrée à l’économie de l’archipel en langue française. La chercheuse y replace résolument le Cap-Vert dans son ancrage africain — un parti pris qui tranche avec le récit colonial portugais, longtemps hégémonique, qui tendait à présenter l’archipel comme une simple extension de la métropole, sans lien avec le continent voisin.
L’analyse couvre plus de cinq siècles, depuis l’arrivée des Portugais jusqu’à l’indépendance de 1975. Elisa Silva Andrade retrace le cycle complet d’une économie coloniale : la prospérité initiale, fondée sur la traite des esclaves et la production de sucre, d’indigo, de pagnes et de grogue (une eau-de-vie de canne à sucre, toujours produite sur les îles) ; puis l’étouffement progressif de cette économie, à mesure que les compagnies à charte drainent les profits vers Lisbonne et que la métropole refuse d’investir dans les infrastructures locales. Le cas du port de Mindelo, sur l’île de São Vicente, est éloquent : il aurait pu devenir une escale majeure pour les navires à vapeur du XIXe siècle, mais le Portugal a tellement tardé à y construire un quai d’accostage que l’opportunité s’est évanouie. L’autrice démonte les mécanismes de la dépendance économique : les sécheresses et les famines, faute de toute politique d’aide alimentaire de la part du Portugal, ont condamné des dizaines de milliers de Cap-Verdien·ne·s à l’émigration — souvent forcée, vers les plantations de cacao de São Tomé. Cette saignée démographique a, en retour, privé les îles de leur force de travail, ce qui a encore réduit la production agricole et aggravé la pauvreté.
L’ouvrage s’achève sur la lutte pour l’indépendance, menée de concert avec la Guinée-Bissau sous la bannière du PAIGC d’Amílcar Cabral. L’autrice rappelle que le combat indépendantiste n’a pas été qu’une affaire de fusils : il a aussi été une rupture intellectuelle et politique avec un modèle d’exploitation pluriséculaire — la conviction que l’archipel ne pourrait se développer que s’il reprenait le contrôle de ses ressources et de ses choix économiques, hors de la tutelle portugaise. Préfacé par le géographe Michel Lesourd, ce travail demeure, trois décennies après sa parution, une référence sur le sujet.
3. L’invention du Cap-Vert : De la créolisation (Pierre-Joseph Laurent, 2022)

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Professeur émérite d’anthropologie à l’Université catholique de Louvain et membre de l’Académie royale des Sciences de Belgique, Pierre-Joseph Laurent mène des recherches au Cap-Vert depuis 2003. Avec cet ouvrage, préfacé par l’anthropologue Maurice Godelier, il aborde une question longtemps restée sans réponse : comment est née la société insulaire du Cap-Vert ? Non pas au sens politique (la formation d’un État), mais au sens culturel : comment, à partir du choc entre des populations d’origines si différentes, une société cohérente a-t-elle pu émerger ? Pour y répondre, l’anthropologue croise deux méthodes : d’un côté, un travail de terrain prolongé sur les îles de Fogo et de Santiago (entretiens, relevés de pratiques rituelles, immersion dans la vie quotidienne des communautés) ; de l’autre, une relecture des archives historiques. Car les sources écrites, produites par le colonisateur, ne disent presque rien de la vie quotidienne des esclaves — de leurs croyances, de leurs savoir-faire, de leur manière d’habiter le monde. Or les pratiques contemporaines des Cap-Verdien·ne·s — un rituel funéraire, un geste de guérison, une relation de parenté — peuvent garder la trace de cet héritage et livrer des indices que les archives taisent.
Pierre-Joseph Laurent structure son enquête autour de trois périodes : les XVe-XVIe siècles (la mise en place de la société esclavagiste), du XVIIe siècle à 1980 (sa transformation lente) et de 1980 à nos jours (le Cap-Vert contemporain). À chaque étape, il reconstitue les interactions entre les trois composantes fondatrices de la société capverdienne : les lançados, les esclaves et les colons portugais. Contrairement à ce que le récit colonial laisse entendre, la culture des maîtres ne s’est pas simplement imposée aux esclaves. Le rapport de force était réel, mais les esclaves ont eux aussi transmis des pans entiers de leurs cultures : leurs connaissances agricoles (indispensables pour cultiver une terre aride), leur savoir culinaire, leur pharmacopée (l’usage des plantes médicinales locales) et leurs conceptions du monde invisible — sorcellerie, culte des défunts, rites funéraires. Au fil des siècles, c’est le catholicisme lui-même qui s’est créolisé : il a absorbé ces éléments africains au point de devenir une religion profondément différente de celle pratiquée à Lisbonne.
Pour étayer sa thèse, l’auteur procède à une comparaison avec la société Mossi du Burkina Faso, qu’il étudie depuis la fin des années 1980. Le raisonnement est le suivant : puisque les archives coloniales ne décrivent pas les croyances des esclaves déportés au Cap-Vert, on peut s’appuyer sur les sociétés ouest-africaines dont ils sont issus pour reconstituer les représentations du monde qu’ils ont emportées avec eux — puis repérer, dans les pratiques capverdiennes actuelles, les échos de cet héritage. Laurent s’intéresse en particulier aux figures du curandeiro (guérisseur traditionnel) et du bruxa (sorcier), aux rituels de deuil et aux structures de parenté. Fruit de près de vingt années de terrain, l’ouvrage est paru aux éditions Dépaysage dans la collection « Sous l’écorce ».
4. Les Rabelados du Cap-Vert : L’histoire d’une révolte (Françoise Ascher, 2010)

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Journaliste française installée au Cap-Vert, Françoise Ascher consacre cet ouvrage à l’un des phénomènes les plus singuliers de l’histoire capverdienne : les Rabelados, ces « rebelles » de l’île de Santiago qui, depuis 1941, incarnent une forme unique de résistance — d’abord au pouvoir colonial, puis, fait remarquable, à l’État indépendant lui-même. Cette année-là, sous la dictature de Salazar, cinq missionnaires et un nouvel évêque débarquent à Santiago. Leur mission : ramener à l’orthodoxie romaine un catholicisme local qui, au fil des siècles, s’en est profondément éloigné. Depuis le départ des derniers prêtres européens, des décennies plus tôt, les communautés rurales de Santiago avaient développé leurs propres pratiques — prières en créole transmises oralement de génération en génération, rituels funéraires où se superposent héritage catholique et croyances africaines, recours au calendrier lunaire pour rythmer la vie agricole et spirituelle. Les nouveaux missionnaires interdisent ces coutumes. Une partie de la population de l’intérieur de l’île refuse de se soumettre. On les appelle désormais Rabelados — les « révoltés ».
Pour comprendre ce refus, Françoise Ascher remonte aux racines de la société Badiu — le nom donné aux populations rurales de l’intérieur de Santiago, héritières directes des esclaves et des premiers métis de l’archipel. Elle inscrit la révolte des Rabelados dans un contexte plus large : celui des conflits agraires hérités du système des morgados, ces grands domaines fonciers concentrés entre les mains de quelques familles de propriétaires, qui ont maintenu pendant des siècles une partie de la population dans une précarité proche du servage. Le marronnage — c’est-à-dire la fuite d’esclaves ou de travailleurs vers les zones montagneuses de l’intérieur, hors d’atteinte du pouvoir colonial — est une pratique ancienne à Santiago : dès l’époque esclavagiste, des individus choisissent la marge plutôt que la soumission. Les Rabelados s’inscrivent dans cette lignée : leur révolte est autant sociale que religieuse. L’autrice a recueilli des témoignages auprès d’un large éventail d’interlocuteur·ice·s — historiens, anthropologues, hommes d’Église, responsables politiques, artistes, et bien sûr les Rabelados eux-mêmes — pour reconstituer, pièce après pièce, les ressorts d’un mouvement aussi durable que méconnu.
Car ce qui surprend le plus, c’est que les Rabelados n’ont pas disparu après l’indépendance de 1975. Quelque trente-cinq ans après la fin du régime colonial, ces communautés continuent de vivre à l’écart, dans des cases de paille, sans électricité ni eau courante. Elles rejettent l’école publique et toute autorité venue de l’État capverdien — qu’elles considèrent, au même titre que le colonisateur, comme une puissance extérieure à leur monde. Le dernier prêtre capverdien qu’elles reconnaissent, décédé en 1960, leur a demandé de ne céder à aucune pression. Françoise Ascher le montre : les Rabelados ne sont pas un simple vestige folklorique. Leur refus prolongé de l’État révèle des inégalités foncières jamais corrigées depuis l’époque coloniale et une méfiance durable de l’intérieur rural envers la capitale Praia — le Cap-Vert indépendant peine à intégrer des populations qui, pendant des siècles, n’ont eu aucune raison de faire confiance à quelque pouvoir que ce soit. Préfacé par l’historien Antonio Correia e Silva, alors recteur de l’Université du Cap-Vert, l’ouvrage est paru chez L’Harmattan.