Situé au creux du golfe de Guinée, à la charnière entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, le Cameroun abrite plus de 250 groupes ethnolinguistiques — Bamiléké, Bamoun, Bassa, Béti, Douala, Peuls, Tikar, Pygmées, pour n’en nommer que quelques-uns. Cette diversité, doublée d’une variété de paysages peu commune (forêt équatoriale, savane, montagnes volcaniques, côte atlantique), lui vaut le surnom d’« Afrique en miniature ». Mais ce tableau recouvre aussi une histoire politique tourmentée, dont une large part reste méconnue hors du Cameroun — et parfois au Cameroun même.
Les premiers contacts commerciaux avec les Européens remontent au XVe siècle. C’est toutefois en 1884, par le traité germano-douala, que le Cameroun entre dans l’ère coloniale sous protectorat allemand. La Première Guerre mondiale change la donne : en 1916, la France et la Grande-Bretagne chassent l’Allemagne et se partagent le territoire. Celui-ci passe d’abord sous mandat de la Société des Nations (SDN), puis, après 1945, sous tutelle des Nations unies. Or ce statut change tout : contrairement à une colonie ordinaire, un territoire sous tutelle est juridiquement destiné à accéder à l’autonomie. La charte des Nations unies le stipule, et les Camerounais le savent. Dès la fin des années 1940, l’Union des populations du Cameroun (UPC), fondée en 1948 par Ruben Um Nyobè, s’appuie sur ce cadre pour revendiquer la réunification des deux zones (française et britannique) et l’indépendance, y compris devant l’Assemblée générale de l’ONU. La France refuse de lâcher prise : elle interdit l’UPC en 1955, déclenche une guerre clandestine dans les régions bassa et bamiléké et fait assassiner les dirigeants du parti — alors même qu’elle fabrique, à l’autre bout de la chaîne, une « indépendance » octroyée le 1er janvier 1960 à Ahmadou Ahidjo, un homme acquis à ses intérêts.
La réunification partielle avec la partie anglophone intervient en 1961, mais la division linguistique et administrative entre les deux zones — qui ont connu plus de quarante ans de colonisation sous des régimes très différents — n’est toujours pas résorbée. Le régime d’Ahidjo, puis celui de Paul Biya à partir de 1982, prolongent un autoritarisme dont l’appareil sécuritaire a été bâti par la France pendant la guerre. Cette guerre du Cameroun, longtemps occultée tant à Paris qu’à Yaoundé, est l’un des épisodes les plus méconnus de la décolonisation française — et le lieu où s’est inventé le système de la Françafrique, c’est-à-dire le maintien d’un contrôle politique, militaire et économique français sur les États africains formellement indépendants.
Les huit livres qui suivent éclairent cette histoire, des civilisations précoloniales à la guerre secrète des années 1950-1960.
1. Histoire du Cameroun (Engelbert Mveng, 1963)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Prêtre jésuite, historien, théologien et artiste, Engelbert Mveng publie en 1963, aux éditions Présence Africaine, la première synthèse historique du Cameroun écrite par un Camerounais. Le livre va de la préhistoire et des premiers peuplements — Pygmées, Bantous, peuples de la savane — jusqu’à la période coloniale et les prémices de l’indépendance. Mveng refuse de faire commencer l’histoire du Cameroun à l’arrivée des Européens. Il part des sociétés africaines elles-mêmes, de leurs structures politiques propres — royaumes, chefferies, lignages — et de leur cosmologie. L’ouvrage consacre de longs développements aux sociétés Tikar, Bamoun et Bamiléké, et en particulier à l’écriture inventée par le sultan Njoya au tournant du XXe siècle — un syllabaire original, conçu indépendamment de tout modèle européen.
Rédigé alors que Mveng enseigne au collège Libermann de Douala, dans un Cameroun à peine indépendant, ce livre remplit une fonction civique autant que scientifique : il fournit à un pays neuf, en quête d’unité nationale, un récit commun fondé sur la recherche et non sur la seule mémoire coloniale. Pendant des décennies, il reste le manuel de référence pour les enseignants et les élèves du secondaire camerounais et contribue à former la conscience historique de plusieurs générations. Mveng est assassiné en 1995 à Yaoundé, dans des circonstances jamais élucidées. Son Histoire du Cameroun demeure un texte fondateur : non pas le dernier mot sur le sujet, mais le premier qui ait été prononcé depuis l’intérieur.
2. Les Civilisations du Cameroun. Histoire, art, architecture et sociétés traditionnelles (Sylvain Djache Nzefa, dir., 2012)

Publié par les Éditions de la Route des Chefferies — un programme camerounais de valorisation du patrimoine culturel des chefferies traditionnelles — et préfacé par le journaliste Alain Foka, ce beau livre collectif réunit archéologues, historiens, ethnologues et spécialistes du patrimoine autour d’un même projet : présenter les fondements des sociétés camerounaises à travers quatre grandes aires culturelles (les peuples de la forêt, ceux de la côte, ceux des hauts plateaux de l’Ouest — les Grassfields — et ceux de la savane septentrionale). Pour chacune, le livre décrit les structures du pouvoir, la cosmologie, les formes artistiques et l’architecture. On y trouve aussi bien les céramiques du site archéologique de Bwambé, près de Kribi, que les vestiges de la civilisation Sao (une culture ancienne du bassin du lac Tchad, connue pour ses figurines en terre cuite), les sculptures des chefferies bamiléké ou l’organisation des lamidats — ces principautés peules du Nord-Cameroun dirigées par un lamido (chef).
Le bouquin compte plus de 700 illustrations dans sa seconde édition (2023) et s’adresse autant au grand public qu’aux spécialistes. Son enjeu est de rendre visible un patrimoine précolonial que l’historiographie coloniale a longtemps ignoré ou folklorisé. Là où les récits européens ne voyaient que des « tribus » sans histoire, l’ouvrage montre des sociétés dotées d’institutions complexes, de traditions architecturales élaborées (les cases à toit de chaume conique des chefferies de l’Ouest, les palais en terre du Nord) et d’un art sculptural et textile hérité de traditions séculaires — masques, statues royales, tissus teints à l’indigo. Grâce à ses centaines de photographies, il rend tangible ce que le texte seul ne peut pas transmettre : l’échelle d’un palais, le détail d’un masque, l’agencement d’une chefferie dans son paysage.
3. Histoire du Cameroun (XIXe-début du XXe siècle) (Martin Z. Njeuma, dir., 1989)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Historien camerounais formé au SOAS de Londres, Martin Z. Njeuma dirige cet ouvrage collectif, traduit en français par Achille Mbembe et Emmanuel Nguematcha et publié chez L’Harmattan. Sept historiens y traitent chacun d’un aspect de la période 1809-1954 : Njeuma lui-même analyse l’expansion des lamidats peuls dans le Nord ; Lovett Elango étudie le commerce et la diplomatie sur la côte de Bimbia au XIXe siècle ; Frederik Quinn revient sur la confrontation entre les Béti et les colonisateurs allemands ; Daniel Abwa décrit le fonctionnement de l’administration française dans le lamidat de Ngaoundéré ; Emmanuel Chiabi retrace la naissance du nationalisme dans le Southern Cameroons britannique.
Le tableau d’ensemble est celui d’un territoire structuré autour de deux pôles culturels distincts : au nord, une zone de savane largement islamisée depuis les djihads peuls du XIXe siècle ; au sud, une zone forestière sous influence européenne et chrétienne. Les conquêtes coloniales successives — allemande à partir de 1884, puis franco-britannique à partir de 1916 — ont contraint ces sociétés hétérogènes à coexister dans un cadre administratif unique. Ce livre montre comment cette coexistence forcée a, paradoxalement, fait naître une conscience nationale commune : c’est parce que les Camerounais ont été soumis à un même pouvoir colonial qu’ils ont fini par se penser comme un seul peuple, et par revendiquer ensemble leur émancipation.
4. Cameroun : Histoire d’un nationalisme, 1884-1961 (Daniel Abwa, 2010)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Historien et professeur à l’université de Yaoundé I, Daniel Abwa consacre ici près de quatre cents pages au nationalisme camerounais, depuis le traité germano-douala de 1884 jusqu’à la réunification de 1961. Le livre s’organise en grands blocs chronologiques : la colonisation allemande et les premières formes de résistance (notamment le refus, par les chefs douala, de l’expropriation de leurs terres au profit de la ville coloniale — l’un des premiers actes de résistance politique documentés au Cameroun), le partage du territoire en 1916, les mandats et tutelles franco-britanniques, puis la montée de l’UPC et la lutte armée. Abwa s’appuie sur des archives jusqu’alors inexploitées — en particulier celles du Service historique de l’armée de Terre, conservées à Vincennes, qui documentent la répression militaire — ainsi que sur un corpus de témoignages oraux recueillis au Cameroun.
Le livre se signale aussi par un choix méthodologique : traiter le nationalisme camerounais dans sa globalité, sans le réduire au seul Cameroun francophone ni à la seule histoire de l’UPC. L’historiographie du Cameroun a longtemps été fragmentée par la partition coloniale : les chercheurs anglophones étudiaient le Southern Cameroons, les chercheurs francophones étudiaient le Cameroun sous tutelle française, et les deux traditions dialoguaient peu. Abwa s’efforce de surmonter cette coupure : il suit les manifestations du nationalisme des deux côtés de la frontière linguistique et restitue la diversité des courants politiques — y compris ceux qui se sont opposés à l’UPC ou qui ont négocié avec les puissances coloniales.
5. Le mouvement nationaliste au Cameroun. Les origines sociales de l’UPC, 1946-1958 (Richard Joseph, 1986)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
D’abord publié en anglais en 1977 sous le titre Radical Nationalism in Cameroun (thèse soutenue à Oxford), puis traduit en français aux éditions Karthala en 1986, ce livre est la première étude universitaire consacrée à l’Union des populations du Cameroun. Politologue trinidadien formé à Dartmouth et à Oxford, Richard Joseph y analyse les conditions socio-économiques qui ont permis l’émergence du mouvement nationaliste camerounais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il montre comment l’exaspération des populations face à un colonat européen — qui avait accaparé une part considérable de l’activité économique (plantations, commerce d’exportation) et des emplois dans l’appareil administratif — a nourri la radicalisation politique.
Joseph reconstitue l’implantation de l’UPC région par région et réfute la grille de lecture « tribaliste » que l’administration coloniale et, plus tard, le régime d’Ahidjo ont utilisée pour discréditer le parti. Selon cette lecture réductrice, l’UPC n’aurait été qu’un mouvement « bassa » ou « bamiléké », sans portée nationale. Joseph démontre le contraire : l’adhésion au parti s’explique par des facteurs économiques et sociaux (accès à la terre, travail forcé, exclusion politique) qui transcendent les appartenances ethniques. Il met aussi en lumière le rôle des forces coloniales — administration, milieux d’affaires, Églises chrétiennes — qui, par leur intransigeance, ont acculé l’UPC à une lutte armée que le parti n’avait ni souhaitée ni préparée. Préfacé par Jean-François Bayart et suivi d’une postface d’Achille Mbembe, ce bouquin a posé les fondations de toute recherche ultérieure sur le sujet.
6. Le problème national kamerunais (Ruben Um Nyobè, présenté par Achille Mbembe, 1984)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Ce livre n’est pas un travail d’historien sur Ruben Um Nyobè : c’est la parole même du leader indépendantiste, rassemblée, annotée et mise en contexte par un jeune Achille Mbembe, alors au début de la carrière intellectuelle qui allait faire de lui l’un des penseurs majeurs du postcolonialisme. Publié chez L’Harmattan dans la collection « Racines du présent », l’ouvrage réunit les écrits politiques du fondateur de l’UPC : discours, lettres, interventions devant les instances internationales, textes programmatiques. Um Nyobè y pose ce qu’il appelle la « question nationale kamerunaise » : comment un territoire artificiellement scindé en deux zones administrées par deux puissances (la France et la Grande-Bretagne) peut-il accéder à une indépendance réelle — et non à une autonomie de façade accordée par la métropole à des interlocuteurs qu’elle a elle-même choisis ?
Mbembe accompagne ces textes d’un appareil critique substantiel. Il fournit en annexe des documents d’époque, dont un procès-verbal sur la mort d’Um Nyobè — tué par l’armée française en septembre 1958 dans le maquis de la Sanaga-Maritime. Ce document accrédite la thèse d’une trahison au sein même du maquis et éclaire les fractures internes de l’UPC dans la clandestinité, notamment les désaccords entre Um Nyobè et d’autres dirigeants du parti réfugiés à l’étranger. La publication de ces écrits répond à une nécessité : soustraire la mémoire d’Um Nyobè à l’oubli officiel comme aux récupérations politiques — car depuis sa mort, son image a été tantôt diabolisée par le pouvoir en place, tantôt instrumentalisée par des factions rivales de l’UPC. Ce recueil permet de lire Um Nyobè dans ses propres termes, sans le filtre des récits coloniaux ni celui des hagiographies militantes.
7. Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation (Mongo Beti, 1972)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Publié en 1972 chez François Maspero, immédiatement interdit par le ministère de l’Intérieur français et saisi sur ordre du ministre Raymond Marcellin, cet essai est un acte politique autant qu’un livre. Mongo Beti — romancier camerounais exilé en France depuis 1959, agrégé de lettres classiques, auteur entre autres du Pauvre Christ de Bomba — y dresse un réquisitoire frontal contre le régime d’Ahmadou Ahidjo, contre le néocolonialisme français au Cameroun et contre la passivité des intellectuels et des médias occidentaux. Le livre naît d’une indignation : en 1970, le régime camerounais condamne à mort l’évêque Albert Ndongmo et le dirigeant de l’UPC Ernest Ouandié (ce dernier sera exécuté en 1971), dans une quasi-indifférence internationale.
Le ton est celui du pamphlet, volontairement excessif, parfois outré dans ses comparaisons — Mongo Beti n’hésite pas à qualifier le régime Ahidjo de « nazi », ce qui lui a été reproché. Il ne prétend pas à la neutralité académique : il écrit en romancier engagé, depuis un exil qui dure alors depuis plus d’une décennie. Mais le cœur de sa démonstration reste solide : il décrit les mécanismes par lesquels la France a conservé son emprise sur le Cameroun après l’indépendance formelle — présence de conseillers militaires français dans l’appareil sécuritaire, accords de coopération asymétriques, contrôle de la monnaie (le franc CFA), soutien inconditionnel au régime en échange de la préservation des intérêts économiques français. Réédité en 1977 puis en 2010 (avec une préface d’Odile Tobner, présidente de l’association Survie), Main basse sur le Cameroun vaut aujourd’hui moins pour ses analyses, parfois datées, que comme document historique : il révèle l’étendue de la censure qui frappait, dans la France des années 1970, quiconque tentait de parler publiquement de la guerre du Cameroun.
8. La guerre du Cameroun. L’invention de la Françafrique, 1948-1971 (Thomas Deltombe, Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa, 2016)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Fruit de quatre années d’enquête menée simultanément en France et au Cameroun, cet ouvrage — d’abord paru en 2011 sous le titre Kamerun ! avant d’être repris et actualisé en 2016 — est considéré comme la synthèse la plus complète sur la guerre que la France a livrée au Cameroun entre 1948 et 1971. Les trois auteurs — deux journalistes français (Thomas Deltombe et Manuel Domergue) et un historien camerounais (Jacob Tatsitsa) — ont dépouillé quatorze fonds d’archives publiques des deux pays, mis au jour des fonds privés inédits et recueilli des témoignages oraux. Le livre reconstitue méthodiquement l’enchaînement des faits : l’essor de l’UPC, sa mise hors la loi en 1955, puis le déploiement de méthodes dites de « guerre révolutionnaire » — une doctrine militaire française née en Indochine et perfectionnée en Algérie, qui théorise la contre-insurrection comme une guerre totale contre les populations civiles : identification systématique des individus, camps de regroupement, déportations, bombardements de villages, torture, exécutions publiques, action psychologique. Le livre retrace aussi les assassinats des dirigeants de l’UPC : Um Nyobè en 1958, Félix Moumié empoisonné à Genève en 1960 par un agent des services secrets français, Ernest Ouandié exécuté en 1971.
Les auteurs défendent une thèse forte : le Cameroun n’a pas été un cas isolé, mais le laboratoire où la France a inventé la Françafrique. C’est là que Paris a mis au point le dispositif ensuite reproduit dans d’autres pays africains : accorder une indépendance formelle, mais placer au pouvoir des dirigeants dociles, maintenus en place par un appareil sécuritaire construit et encadré par la France, en échange du maintien des intérêts économiques et stratégiques français. Préfacé par Achille Mbembe, l’ouvrage a contribué à briser un silence de plusieurs décennies. Il a aussi alimenté, en France et au Cameroun, un mouvement de revendication mémorielle porté par des associations et des chercheur·euses qui réclament la reconnaissance officielle de ces événements — un conflit qui a fait, selon les estimations, des dizaines de milliers de morts — et l’ouverture complète des archives.