Né à Boston en 1706 dans une famille modeste — son père fabrique des chandelles et du savon —, Benjamin Franklin quitte l’école à dix ans et entre en apprentissage chez son frère aîné James, imprimeur. Autodidacte opiniâtre, il lit tout ce qui lui tombe sous la main, perfectionne seul son écriture et, à dix-sept ans, rompt son contrat d’apprentissage pour s’installer à Philadelphie. Il y fonde une imprimerie prospère, publie la Pennsylvania Gazette et ses célèbres Almanachs du Bonhomme Richard, des publications annuelles où il glisse, entre prévisions météorologiques et recettes pratiques, des maximes morales qui deviennent des proverbes dans toute l’Amérique. Homme de science, il mène des expériences sur l’électricité — c’est lui qui démontre, en 1752, que la foudre est un phénomène électrique —, invente le paratonnerre, les lunettes à double foyer et le poêle à combustion lente. Homme d’action civique, il fonde la première bibliothèque de prêt des colonies, la première compagnie de pompiers volontaires de Philadelphie et l’académie qui deviendra l’université de Pennsylvanie.
Entré en politique à quarante-deux ans, il est le seul des Pères fondateurs à avoir signé les quatre textes clés de la construction américaine : le plan d’union d’Albany (1754), première tentative d’unir les colonies britanniques ; la Déclaration d’indépendance (1776) ; le traité d’alliance avec la France (1778) ; et la Constitution (1787). Diplomate à Londres puis à Paris, il parvient — grâce à son prestige scientifique et à son talent de négociateur — à convaincre Louis XVI d’engager la France aux côtés des insurgés américains, un soutien militaire et financier décisif pour l’issue de la guerre d’Indépendance. Élevé dans une famille puritaine, longtemps indifférent à l’esclavage, il ne se convertit à la cause abolitionniste que dans les dernières années de sa vie — preuve que même les esprits les plus éclairés du XVIIIe siècle n’échappent pas aux angles morts de leur époque. Il meurt en 1790 à Philadelphie, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Les huit livres réunis ici abordent tour à tour le savant, le diplomate, le moraliste et le satiriste. Classés des biographies d’ensemble aux écrits de Franklin lui-même, ils vont du plus sérieux au plus irrévérencieux.
1. Benjamin Franklin : l’Américain des Lumières (Claude Fohlen, 2000)

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Historien de référence de l’Amérique en France, Claude Fohlen a occupé pendant plus de vingt ans la chaire d’histoire américaine à la Sorbonne. Sa biographie de Franklin, parue en 2000, vient combler un vide étonnant : il n’existait pas, à la fin du XXe siècle, de biographie de fond sur Franklin en langue française. En douze chapitres chronologiques, Fohlen retrace la trajectoire complète du personnage, de son enfance bostonienne à sa mort à Philadelphie, et fait alterner vie publique et vie privée. L’ouvrage n’est pas un panégyrique. Fohlen refuse d’idéaliser son sujet et n’élude pas ce qui fâche : Franklin a longtemps possédé des esclaves sans éprouver le moindre scrupule moral, et il n’a pas hésité à utiliser ses fonctions publiques — notamment son poste de maître de poste — pour favoriser la diffusion de ses propres publications.
Mais le livre vaut surtout par son éclairage sur le cosmopolitisme de Franklin. Celui qui passe un tiers de son existence en Europe — d’abord à Londres comme représentant des colonies, puis à Paris comme ambassadeur — est aussi un passeur d’idées entre les deux continents. Fohlen montre comment Franklin fréquente Condorcet, Voltaire et les encyclopédistes, absorbe leurs idées sur la tolérance et le progrès, et les transpose dans le projet républicain américain. Fruit de plus de quarante années de recherche sur l’histoire des États-Unis, l’ouvrage comprend aussi une bibliographie complète des écrits de et sur Franklin. Pour qui veut un panorama rigoureux, ancré dans l’historiographie française, c’est le point de départ naturel.
2. Benjamin Franklin : Une vie américaine (Walter Isaacson, Mathieu Fleury, Christine Ockrent, 2003)

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Directeur de la rédaction du Time et biographe de Steve Jobs, d’Einstein et de Léonard de Vinci, Walter Isaacson livre ici la biographie de référence en langue anglaise, traduite en français par Mathieu Fleury et préfacée par Christine Ockrent. En quelque 650 pages nourries par l’abondante correspondance de Franklin, Isaacson restitue l’intégralité d’une vie hors norme : le jeune apprenti qui fuit Boston à dix-sept ans pour échapper à la tyrannie de son frère, le fondateur d’institutions civiques à Philadelphie, l’inventeur, le diplomate, le signataire des grands textes fondateurs, mais aussi le père d’un fils illégitime — William, futur gouverneur du New Jersey, qui prendra le parti de la Couronne britannique pendant la guerre d’Indépendance et dont Franklin se séparera définitivement —, le mari souvent absent et le séducteur impénitent dans les salons parisiens.
Isaacson ne dissimule ni les échecs ni les contradictions : Franklin n’est ni un Newton en science, ni un Shakespeare en littérature, mais c’est un homme qui sait transformer chaque idée en réalisation — qu’il s’agisse de fonder une bibliothèque, de négocier un traité ou de mettre au point un nouveau type de poêle. Franklin tel qu’il apparaît ici est un homme de chair, plein d’humour et orgueilleux par moments. L’ouvrage éclaire aussi la naissance tumultueuse de la démocratie américaine : Isaacson montre, par exemple, comment la campagne électorale de 1764 en Pennsylvanie — avec ses pamphlets injurieux et ses attaques personnelles — révèle que la vie politique américaine s’est construite, dès l’origine, sur la confrontation brutale des opinions. Pour qui ne devrait lire qu’un seul livre sur Franklin, c’est celui-ci.
3. Le Sceptre et la foudre : Benjamin Franklin à Paris, 1776-1785 (Claude-Anne Lopez, Élisabeth Badinter, 1990)

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Née en Belgique, réfugiée aux États-Unis en 1940, Claude-Anne Lopez (1920-2012) est devenue l’une des plus grandes spécialistes mondiales de la vie privée de Franklin. Chercheuse à Yale, elle a travaillé pendant des décennies sur les Papers of Benjamin Franklin — le projet d’édition intégrale de ses écrits — et publié plusieurs ouvrages de référence, dont Mon Cher Papa: Franklin and the Ladies of Paris (1966). Le Sceptre et la foudre, paru au Mercure de France avec une préface d’Élisabeth Badinter, n’est pas une simple traduction de Mon Cher Papa : c’est une version repensée pour le public français, enrichie de nouvelles recherches.
Le livre se concentre sur les huit années parisiennes de Franklin (1777-1785), période où le septuagénaire américain mène sa mission diplomatique la plus décisive : obtenir l’alliance de la France contre l’Angleterre. L’originalité de Lopez est d’éclairer cette mission par un angle inattendu : les relations de Franklin avec les femmes de l’aristocratie et de la bourgeoisie parisiennes. De Madame Brillon (sa voisine de Passy, musicienne et confidente) à Madame Helvétius (veuve du philosophe, qui tient un salon intellectuel à Auteuil), de la marquise de Lafayette à Madame Lavoisier, chaque chapitre est consacré à une figure féminine. À travers leurs échanges de lettres — souvent galants, parfois tendres, toujours stratégiques —, Lopez montre que la vie mondaine n’est pas un à-côté de la diplomatie : elle en est l’instrument. C’est dans les salons, autour des dîners et des parties d’échecs, que Franklin construit le réseau d’influence qui lui permet de convaincre Versailles d’entrer en guerre. Lopez s’appuie sur des centaines de lettres, dont beaucoup étaient alors inédites, et s’en tient toujours à des sources vérifiables.
On perçoit aussi, dans ces correspondances, les tensions qui annoncent la Révolution française : certaines des amies de Franklin s’interrogent sur le bien-fondé des privilèges nobiliaires, d’autres pressentent que l’ordre social qui rend possibles ces soirées brillantes ne tiendra plus très longtemps.
4. Moi, Benjamin Franklin : citoyen du monde, homme des Lumières (Benjamin Franklin, Jean Audouze, 2006)

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Avec cet ouvrage publié chez Dunod, l’astrophysicien Jean Audouze — directeur de l’Institut d’astrophysique de Paris — propose un accès direct aux écrits de Franklin lui-même. Le livre réunit l’Autobiographie (traduite au XVIIIe siècle par Jean Henri Castéra) et une sélection de textes scientifiques dans quatre domaines : l’électricité, la protection des bâtiments contre la foudre, la thermodynamique et les instruments de musique. Sur ce dernier point, Franklin est l’inventeur de l’harmonica de verre — un instrument composé de bols de cristal emboîtés sur un axe rotatif —, pour lequel Mozart a composé un adagio et un rondo (K. 356 et K. 617).
L’intérêt de cette anthologie est double. D’une part, elle donne la parole à Franklin sans filtre biographique : on lit sa propre version de son ascension sociale, ses réflexions sur la vertu, ses doutes. D’autre part, les textes scientifiques, souvent méconnus et jamais réédités depuis le XVIIIe siècle, montrent un expérimentateur qui procède par hypothèses, tests et corrections — bien avant que cette méthode ne soit formalisée. Franklin, par exemple, ne se contente pas d’observer la foudre : il conçoit un protocole précis pour en démontrer la nature électrique, puis en tire une application immédiate (le paratonnerre). Le tout est enrichi d’environ soixante gravures, schémas et photographies.
L’introduction de Jean Audouze offre le regard d’un physicien contemporain sur ces travaux et souligne ce qui, dans les raisonnements de Franklin, anticipe la science moderne — notamment son intuition que la charge électrique ne se crée ni ne se détruit, mais se transfère d’un corps à l’autre, un principe que la physique confirmera par la suite. À réserver à celles et ceux qui souhaitent lire Franklin dans ses propres mots et comprendre sa démarche scientifique autant que son parcours humain.
5. Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches : mémoires et propos au fondement de l’Amérique marchande (Benjamin Franklin, David Ledoyen, 2012)

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Publié aux éditions Lux (Montréal), cet ouvrage réunit les Mémoires inachevés de Franklin — dont la première édition paraît à Paris en 1791, un an après sa mort — et un ensemble de textes moraux et politiques choisis et traduits par David Ledoyen. Le titre retenu pour l’ensemble du recueil est lui-même un programme : plutôt que de reprendre le titre original (Mémoires de la vie privée), Ledoyen choisit de placer l’ensemble sous l’enseigne de l’un des essais de Franklin — « Avis nécessaire à ceux qui veulent devenir riches » — et d’y ajouter le sous-titre « au fondement de l’Amérique marchande ». Ce cadrage invite à lire les Mémoires sous l’angle de la question économique.
Et de fait, les textes adjoints aux Mémoires — maximes, essais, réflexions sur le travail et l’épargne — dessinent les contours d’une morale de l’argent qui fondera une part considérable de l’imaginaire américain. On y retrouve l’idée que la richesse est le fruit de la vertu et de la discipline, que le temps est une valeur monnayable (c’est Franklin qui forge la formule time is money), que l’initiative individuelle prime sur l’intervention de l’État. Ces principes irriguent encore aujourd’hui la culture entrepreneuriale américaine, du mythe du self-made man jusqu’aux discours sur la « méritocratie ».
La lecture de ces textes réserve aussi des surprises. Franklin, élevé dans le calvinisme presbytérien — qui enseigne que le destin de chacun·e est fixé par Dieu —, s’éloigne de la doctrine mais conserve son vocabulaire : il présente la réussite matérielle comme un signe de vertu quasi divine, alors que sa propre vie — les plaisirs de la table, les flirts parisiens — dément allègrement ces préceptes d’austérité. Le travail de Ledoyen — qui fournit le plan complet des Mémoires, y compris les parties jamais rédigées — permet de mesurer ce que Franklin a choisi de raconter (son ascension, ses succès) et ce qu’il a préféré taire (ses erreurs, ses compromissions).
6. La Voie de la richesse et autres textes : conseils du père fondateur pour faire fortune (Benjamin Franklin, Nelly Renault, 2023)

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Paru chez Diateino dans la collection « Les lois du succès », ce recueil traduit par Nelly Renault rassemble des textes de Franklin sur le travail, l’argent et les habitudes de vie. La matière est puisée dans ses articles de presse, sa correspondance et surtout ses Almanachs du Bonhomme Richard (Poor Richard’s Almanack). Ce sont ces almanachs qui ont fait de Franklin un auteur populaire : des générations d’Américain·es y ont puisé leurs maximes sur la frugalité et l’ardeur au travail.
Le principe est simple et le format ramassé : en 140 pages, Franklin enseigne que la voie de la fortune repose sur deux piliers — le travail et la frugalité. Pas de système philosophique complexe ici, mais des formules incisives, souvent drôles, parfois cinglantes, qui visent à corriger la paresse, la vanité et la dépense inconsidérée. Le ton rappelle celui d’un manuel de développement personnel avant la lettre — et ce n’est pas un hasard : Franklin est souvent considéré comme le premier self-made man de l’histoire américaine, le fils de fabricant de chandelles retiré des affaires à quarante-deux ans, fortune faite.
Pour aborder la pensée économique et morale de Franklin, c’est un condensé accessible — mais il faut garder à l’esprit que ces maximes reflètent une vision du monde très située : celle d’un homme du XVIIIe siècle pour qui la prospérité individuelle est la preuve visible d’une conduite vertueuse.
7. Conseils pour se rendre désagréable : et autres essais (Benjamin Franklin, Francis Guèvremont, 2013)

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Traduit et préfacé par Francis Guèvremont, ce petit bouquin publié chez Rivages réunit quatre courts textes : « Conseils pour se rendre désagréable », « Comment devenir riche », « Conseils à ceux qui veulent devenir riches » et « L’art de la vertu ». Ne vous fiez pas au titre volontairement provocateur : les cinq pages consacrées à l’art de se rendre odieux en société ne sont qu’une mise en bouche satirique. Le cœur du recueil est « L’art de la vertu », extrait de l’Autobiographie de Franklin et souvent publié séparément.
Franklin y expose la méthode de perfectionnement moral qu’il s’est imposée à lui-même : une liste de treize vertus (tempérance, silence, ordre, résolution, frugalité, application, sincérité, justice, modération, propreté, tranquillité, chasteté, humilité) et un système d’auto-examen quotidien pour les cultiver une à une. Le dispositif peut sembler austère, mais il porte une ambition profondément démocratique : selon Franklin, la vertu n’est pas un don réservé à quelques-un·es — c’est une compétence que chacun·e peut acquérir par la discipline et l’effort.
Tout le paradoxe de Franklin tient dans ces pages : satire mordante d’un côté, sérieux moral de l’autre. Un esprit libre qui prône la rigueur, un humoriste qui prêche l’austérité.
8. L’Art de choisir sa maîtresse : et autres conseils indispensables (Benjamin Franklin, Marie Dupin, 2011)

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Traduit par Marie Dupin et publié aux éditions Finitude (puis repris au Livre de Poche), ce recueil de treize textes révèle la facette la plus inattendue de Franklin : celle du chroniqueur satirique et irrévérencieux. Loin de l’image du sage rédacteur de la Constitution, on découvre ici un polémiste qui signe ses articles sous des pseudonymes hauts en couleur — la « veuve Silence Dogood » (une fausse bigote de campagne qu’il invente à seize ans pour se moquer des bien-pensants de Boston), « Anthony le-sage-tardif » ou « Alice langue-de-vipère » — et qui tourne en ridicule les conventions de la bonne société anglo-américaine du XVIIIe siècle.
Le texte qui donne son titre au recueil est une lettre adressée à un ami réticent au mariage, dans laquelle Franklin énumère en huit points les raisons de préférer une maîtresse âgée à une jeune — le huitième argument, d’une crudité inattendue sous la plume d’un Père fondateur, vaut à lui seul la lecture. Le reste change de registre : satire des Britanniques (dans « Pour transporter des serpents à sonnettes », il propose d’envoyer des reptiles venimeux en Angleterre pour « remercier » la Couronne d’expédier ses forçats dans les colonies), défense de la liberté de la presse, vulgarisation scientifique sous forme de conte (« Un cuisinier fantasque »), ou encore une pétition en faveur de la main gauche, injustement méprisée par la société.
Ce recueil est sans doute le plus réjouissant. Il montre que Franklin ne se contente pas de fonder une nation et d’inventer le paratonnerre : il sait aussi manier l’ironie pour défendre ses convictions — la liberté individuelle, l’indépendance des colonies, le refus de l’autorité arbitraire. Si vous ne connaissez de Franklin que l’image solennelle du Père fondateur, ces textes vous en montreront un tout autre visage.