En novembre 2004, l’Ukraine bascule dans une crise politique sans précédent depuis son indépendance, proclamée en 1991. Le second tour de l’élection présidentielle oppose Viktor Iouchtchenko, candidat pro-européen, à Viktor Ianoukovytch, soutenu par le président en exercice, Leonid Koutchma, et par le Kremlin. Lorsque la Commission électorale centrale proclame la victoire de Ianoukovytch avec 49,5 % des suffrages contre 46,6 % pour Iouchtchenko (le reste correspondant à des bulletins invalidés), les observateurs internationaux et une large partie de la population dénoncent des fraudes massives — bourrage d’urnes, pressions sur les électeurs, falsification des résultats. À Kiev, sur la place Maïdan (la place de l’Indépendance), des centaines de milliers de manifestants se rassemblent dans le froid. Ils arborent la couleur orange, celle de la campagne de Iouchtchenko. Pendant dix-sept jours, la capitale vit au rythme d’un campement improvisé, de concerts de rock et de discours de l’opposition.
La pression populaire, relayée par les médias du monde entier, contraint le pouvoir à négocier sous l’égide de l’Union européenne et de la diplomatie polonaise. La Cour suprême invalide le scrutin et ordonne la tenue d’un nouveau second tour le 26 décembre 2004, remporté cette fois par Iouchtchenko avec 52 % des suffrages. Fait sans précédent dans l’espace post-soviétique — c’est-à-dire dans l’ensemble des États issus de l’éclatement de l’URSS — : un mouvement de rue pacifique parvient à faire annuler une élection truquée. Mais les interrogations ne tardent pas : quel a été le rôle des États-Unis, de la Pologne, de la Russie dans ces événements ? L’élan de Maïdan se traduira-t-il par des réformes durables ?
Plusieurs ouvrages, parus dans le sillage immédiat de la révolution, permettent d’en saisir les ressorts politiques, les racines historiques et la réalité du terrain. En voici les principaux.
1. L’enjeu ukrainien : ce que révèle la Révolution orange (Étienne Thévenin, 2005)

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Agrégé et docteur en histoire, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Nancy, Étienne Thévenin refuse de traiter la révolution orange comme un événement isolé : il la replace dans l’histoire de l’Ukraine sur plusieurs décennies. Pour lui, on ne peut pas comprendre le soulèvement de 2004 sans revenir sur les catastrophes qui ont dévasté la société ukrainienne au XXe siècle. Entre 1917 et 1953, le pays perd près de vingt millions de ses habitants — dans les guerres civiles, sous la terreur stalinienne, et surtout lors de l’Holodomor de 1932-1933. Ce terme ukrainien, qui signifie « extermination par la faim », désigne la famine délibérément provoquée par le régime soviétique pour briser la paysannerie ukrainienne et écraser toute velléité d’autonomie nationale : entre trois et cinq millions de personnes en sont mortes. Ces catastrophes successives ont laissé des séquelles profondes — méfiance envers le pouvoir, fragilité des institutions, divisions régionales — qui restent perceptibles en 2004, au moment où éclate la contestation de Maïdan.
Thévenin dresse ensuite le tableau d’une Ukraine en crise au seuil du XXIe siècle : corruption endémique, criminalité, inégalités extrêmes, effondrement démographique — les décès y excèdent les naissances, et des centaines de milliers de jeunes quittent le pays. Il analyse en outre un phénomène rarement abordé dans les études occidentales de l’époque : la rivalité entre deux Églises orthodoxes, l’une rattachée au Patriarcat de Moscou (et donc liée à l’influence russe), l’autre revendiquée par un Patriarcat de Kiev qui affirme l’autonomie spirituelle de l’Ukraine. Cette division religieuse reflète la fracture plus large entre l’est du pays, russophone et tourné vers Moscou, et l’ouest, ukrainophone et tourné vers l’Europe. Mais Thévenin refuse de réduire l’Ukraine à cette opposition binaire : il décrit aussi la montée des mouvements civiques, des associations et des médias indépendants qui, à partir des années 2000, préparent le terrain de la révolution.
On comprend ainsi pourquoi l’Ukraine aspire, à ce moment de son histoire, à un rapprochement avec l’Union européenne — et pourquoi cette aspiration inquiète la Russie, qui considère l’Ukraine comme relevant de sa zone d’influence. Un enjeu que la révolution de Maïdan en 2014, puis l’invasion russe de 2022, n’ont fait que confirmer.
2. L’Ukraine en révolutions (Bruno Cadène, 2005)

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Bruno Cadène est envoyé spécial permanent de Radio France à Moscou lorsque la révolution orange éclate. Mais son livre ne se limite pas à l’automne 2004 : il retrace les soulèvements successifs qui ont jalonné l’histoire ukrainienne — des révoltes cosaques contre la domination polonaise au XVIIe siècle à la brève indépendance de 1918 (écrasée par les bolcheviks), puis aux résistances à la soviétisation au cours des décennies suivantes. Le pluriel du titre l’indique : la révolution orange n’est pas un accident, elle s’inscrit dans une longue tradition de contestation.
Cadène recueille de nombreux témoignages qui restituent la diversité des voix ukrainiennes — celles des partisans de Iouchtchenko et de Ioulia Tymochenko (vice-Première ministre devenue l’une des figures de proue de l’opposition), mais aussi celles de citoyens ordinaires pour qui l’indépendance de 1991 reste un souvenir récent et fragile. Cadène pose des questions que l’Occident commence à peine à formuler : qu’est-ce que l’Ukraine ? Un pays tiraillé entre une moitié est, russophone et industrielle, et une moitié ouest, rurale et tournée vers l’Europe ? Ou bien une nation à part entière, avec sa propre cohérence, qui refuse cette lecture simpliste ?
Sa position de correspondant à Moscou lui donne un angle que les autres auteurs n’ont pas : il observe la révolution orange non seulement depuis Kiev, mais aussi à travers la perspective russe, ce qui lui permet de mesurer l’ampleur du choc que ces événements provoquent au Kremlin — où l’on perçoit le basculement de l’Ukraine vers l’Europe comme une perte stratégique majeure. Cadène montre aussi comment l’Occident a découvert, parfois avec retard, un pays comparable à la France par sa superficie et sa population, mais dont il ignorait à peu près tout — l’histoire, les fractures internes, les aspirations.
3. Même la neige était orange (Alain Guillemoles, photographies de Cyril Horiszny, 2005)

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Correspondant de l’AFP à Kiev puis journaliste au quotidien La Croix, spécialiste de l’Europe centrale et de la Russie, Alain Guillemoles est présent sur la place Maïdan pendant les dix-sept jours qui aboutissent à l’annulation du scrutin frauduleux. Son récit se situe au plus près des événements : il raconte l’insurrection pacifique, la liesse de la jeunesse, le froid, les nuits de campement, les concerts, les négociations en coulisse entre l’opposition, le pouvoir et les médiateurs européens.
Mais Guillemoles ne se contente pas de raconter l’enthousiasme de la place. Il pose les questions gênantes qui surgissent dès les premières semaines. La révolution a-t-elle été manipulée de l’extérieur ? Les ONG américaines — dont les financements en Ukraine depuis 1991 dépassent cinq milliards de dollars selon certaines estimations — ont-elles organisé la contestation, comme l’affirment Moscou et certains analystes occidentaux ? Quel a été le rôle de la Pologne, qui a poussé l’Union européenne à intervenir dans la médiation ? Pourquoi la France a-t-elle tant hésité avant de reconnaître les irrégularités du scrutin ? Et quelles manœuvres la Russie a-t-elle déployées pour maintenir son influence ? L’auteur revient notamment sur l’empoisonnement de Iouchtchenko à la dioxine, survenu en septembre 2004 au cours d’un dîner avec des responsables des services de sécurité ukrainiens : le candidat pro-européen avait été hospitalisé en urgence, le visage gravement défiguré, et de nombreux observateurs avaient pointé la responsabilité de Moscou.
Les photographies de Cyril Horiszny, qui a suivi les manifestations au jour le jour, complètent le récit : la foule sur Maïdan, les tentes dans la neige, l’épuisement et la détermination des manifestants. Un reportage de terrain doublé d’une enquête de fond — un document de première main sur un événement dont les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui.