Entre le Tigre et l’Euphrate naît, il y a plus de cinq mille ans, l’une des premières civilisations de l’histoire humaine. La Mésopotamie invente l’écriture, codifie le droit, bâtit les premières cités-États. Mais ce même territoire connaît un destin moderne chaotique. En 1920, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne crée de toutes pièces un État irakien à partir de trois anciennes provinces ottomanes — Bagdad, Bassora, Mossoul — que ni la langue, ni la confession, ni la mémoire collective ne relient. Les Britanniques confient le pouvoir à une élite arabe sunnite, qui ne représente qu’environ un quart de la population, au détriment des chiites — pourtant majoritaires — et des Kurdes.
Ce déséquilibre fondateur empoisonne le siècle entier : coups d’État à répétition, montée du parti Baas (un parti nationaliste arabe favorable à un État centralisé et autoritaire), dictature de Saddam Hussein, guerre contre l’Iran (1980-1988), invasion du Koweït (1990), embargo international, intervention américaine de 2003, guerre civile confessionnelle, émergence de l’État islamique en 2014.
L’Irak concentre, en un seul territoire, la quasi-totalité des fractures du Moyen-Orient contemporain : tensions communautaires, ingérences étrangères, rente pétrolière captée par les détenteurs du pouvoir, faillite institutionnelle. Comprendre ce pays exige de remonter très loin dans le temps, puis de suivre le fil d’une histoire moderne où chaque crise prépare la suivante. Les sept ouvrages présentés ici couvrent l’ensemble de cette trajectoire — de la Mésopotamie antique aux soulèvements populaires de 2019-2020.
1. Histoire de la Mésopotamie (Véronique Grandpierre, 2010)

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Avant de devenir l’Irak, le territoire situé entre le Tigre et l’Euphrate a vu éclore des royaumes, des empires et des innovations dont l’Occident reste tributaire : le découpage du temps en mois et en semaines, l’écriture cunéiforme, le code d’Hammourabi ou encore l’Épopée de Gilgamesh, premier grand récit littéraire de l’humanité. Agrégée d’histoire et spécialiste de l’assyriologie (la discipline consacrée à l’étude de ces civilisations), Véronique Grandpierre retrace dans cet ouvrage publié chez Gallimard (collection Folio Histoire) l’histoire de la Mésopotamie dans sa totalité, depuis les premières communautés agricoles du Néolithique jusqu’à la chute de Babylone en 539 av. J.-C. Un héritage souvent éclipsé par la fascination qu’exercent l’Égypte pharaonique ou la Grèce antique — et que ce bouquin remet à sa juste place.
Grandpierre consacre des chapitres thématiques à la vie quotidienne, à la famille, au commerce, à la religion et aux structures politiques de ces sociétés. Elle revient également sur la redécouverte de la Mésopotamie au XIXe siècle, grâce aux travaux de pionniers comme Jules Oppert, qui a déchiffré l’akkadien, et François Thureau-Dangin, qui a fait de même avec le sumérien. L’archéologie y occupe une place importante : Grandpierre rappelle combien la connaissance de cette civilisation reste tributaire des aléas géopolitiques. Les fouilles ont été interrompues à de nombreuses reprises par les guerres modernes, et cette fragilité est devenue plus évidente encore après le pillage du musée de Bagdad en 2003 et les destructions perpétrées par l’État islamique à Nimroud et à Hatra.
2. Comment est né l’Irak moderne (Pierre-Jean Luizard, 2009)

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Directeur de recherche au CNRS et l’un des meilleurs connaisseurs de l’Irak contemporain, Pierre-Jean Luizard a consacré plus de cinq cents pages à la naissance de l’État irakien. L’ouvrage, paru aux éditions du CNRS, constitue la version augmentée et remaniée de sa thèse, La Formation de l’Irak contemporain (1991). Luizard y met en lumière le rôle central des oulémas chiites — les savants religieux qui dirigent la communauté — dans la vie politique des provinces mésopotamiennes à la fin de l’ère ottomane, un aspect longtemps occulté par l’historiographie occidentale comme par l’historiographie officielle irakienne.
L’historien montre comment le colonisateur britannique, après la Première Guerre mondiale, impose un modèle d’État-nation inspiré de la pratique européenne. Les Britanniques répriment d’abord dans le sang la grande révolte de 1920 — un soulèvement qui avait pourtant fédéré chiites, sunnites et tribus contre le mandat colonial — puis installent sur le trône Fayçal Ier, un prince de la dynastie hachémite (originaire du Hedjaz, dans l’actuelle Arabie saoudite), étranger au pays qu’il est censé gouverner. Le nouvel État s’édifie aux dépens de la majorité chiite et des Kurdes, ce qui engendre une fracture que chaque régime ultérieur reproduira. Luizard établit d’ailleurs un parallèle avec 2003 : l’intervention américaine, loin de résoudre cette impasse, en répète le schéma — une puissance étrangère prétend reconstruire un État sans disposer des moyens ni de la légitimité pour le faire.
Le livre vaut par l’ampleur de ses sources — archives ottomanes, britanniques, religieuses chiites — et par sa capacité à relier l’histoire du XIXe siècle aux crises contemporaines. Il reste indispensable pour qui veut comprendre pourquoi l’État irakien, construit au profit d’une seule de ses composantes, n’a jamais réussi à associer l’ensemble de sa population au pouvoir.
3. La question irakienne (Pierre-Jean Luizard, 2002)

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Paru pour la première fois en 2002, à la veille de l’invasion américaine, ce livre de Pierre-Jean Luizard pose une question simple en apparence : pourquoi un pays doté de telles richesses naturelles — pétrole, eau, terres fertiles — est-il ravagé par des catastrophes à répétition ? La réponse, solidement étayée, remonte à la création de l’État en 1920 et à l’exclusion systématique de la majorité de la population du jeu politique. L’historien retrace l’enchaînement des régimes — la monarchie hachémite mise en place par les Britanniques, les républiques militaires issues des coups d’État de 1958 et 1963, puis la dictature du Baas à partir de 1968 — pour montrer que Saddam Hussein n’est pas un accident de l’histoire, mais le produit d’un système fondé sur la domination d’une minorité confessionnelle.
Le livre tire sa force de sa capacité à restituer la logique interne du régime baasiste. Luizard montre comment Saddam Hussein s’appuie sur le nationalisme arabe — l’idée d’une grande nation arabe unie dont l’Irak serait le fer de lance — pour légitimer son pouvoir, écrase par la violence toute dissidence chiite ou kurde, et se sert de la guerre — contre l’Iran en 1980, puis au Koweït en 1990 — comme d’un outil de survie politique : la menace extérieure lui permet de justifier la militarisation de la société, d’étouffer les oppositions et de maintenir une économie de guerre qui profite à son clan. L’historien souligne aussi que la diabolisation de Saddam Hussein par les chancelleries occidentales a souvent servi à masquer leur propre responsabilité : ce sont ces mêmes puissances qui l’ont armé pendant la guerre Iran-Irak et soutenu tant qu’il servait leurs intérêts dans la région. Réédité en 2004 avec de nouvelles mises à jour, La question irakienne reste un texte essentiel pour comprendre les causes historiques du chaos irakien.
4. La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe, 1980-1988 (Pierre Razoux, 2013)

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Le conflit entre l’Iran et l’Irak (1980-1988) est l’une des guerres les plus meurtrières de la seconde moitié du XXe siècle — près d’un million de morts — et pourtant l’une des moins étudiées en langue française avant la parution de cet ouvrage. Alors directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), Pierre Razoux consacre à ce conflit un livre de six cents pages, publié chez Perrin. Il s’appuie notamment sur les enregistrements des réunions secrètes entre Saddam Hussein et son état-major, saisis par les Américains en 2003 — des archives qui permettent de reconstituer la prise de décision irakienne de l’intérieur.
Razoux reconstitue la mécanique militaire et diplomatique de cette guerre : l’offensive irakienne de septembre 1980 contre un Iran affaibli par la révolution islamique de 1979, la contre-attaque iranienne, puis l’enlisement dans une guerre de tranchées qui évoque par moments 1914-1918. Il décrit la « guerre des villes » (des bombardements mutuels de centres urbains pour briser le moral de l’adversaire), la « guerre des pétroliers » (des attaques contre les navires marchands dans le Golfe, destinées à asphyxier l’économie de l’ennemi) et le recours aux armes chimiques, notamment contre les Kurdes d’Halabja en 1988. Il expose le cynisme des puissances extérieures — États-Unis, URSS, France, monarchies du Golfe — qui ont alimenté le conflit en armes et en financements — toutes au service de leurs propres intérêts, au mépris des populations civiles.
Le livre fait aussi apparaître les conséquences à long terme du conflit. L’Irak sort de la guerre avec une dette colossale — notamment envers le Koweït et l’Arabie saoudite — et une armée surdimensionnée, coûteuse à entretenir. Quand le Koweït refuse d’effacer cette dette et maintient une production pétrolière élevée qui fait chuter les prix du baril, Saddam Hussein choisit de l’envahir en août 1990 — ce qui déclenche la deuxième guerre du Golfe, puis l’embargo, puis l’intervention de 2003. C’est cette chaîne de conséquences — de la guerre Iran-Irak à l’intervention de 2003 — que Razoux retrace avec le plus de force.
5. Le piège Daech. L’État islamique ou le retour de l’Histoire (Pierre-Jean Luizard, 2015)

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En juin 2014, la prise de Mossoul par l’État islamique stupéfie les chancelleries et les opinions publiques. Comment une organisation jusqu’alors marginale a-t-elle pu s’emparer en quelques jours de la deuxième ville d’Irak, mettre en déroute une armée équipée par Washington et proclamer un califat à cheval sur l’Irak et la Syrie ? Pierre-Jean Luizard prend le contrepied des commentaires à chaud. Il inscrit le phénomène dans une histoire longue, celle des frontières arbitraires héritées des accords Sykes-Picot — un partage secret du Moyen-Orient entre la France et la Grande-Bretagne en 1916, qui a découpé la région en zones d’influence sans tenir compte des réalités locales, et dont sont issus les États irakien et syrien.
L’historien met en évidence le « piège » dans lequel sont prises les puissances occidentales : dès lors qu’elles déclarent la guerre à l’État islamique, elles se retrouvent à défendre des régimes — à Bagdad comme à Damas — eux-mêmes responsables de l’exclusion et de la répression qui ont nourri le djihadisme. La proclamation du califat par Abou Bakr al-Baghdadi ne relève pas du simple coup de force militaire : elle s’appuie sur la frustration des populations sunnites d’Irak, marginalisées depuis 2003 par un gouvernement dominé par les partis chiites, et qui voient dans l’État islamique, malgré sa brutalité, un rempart contre un pouvoir qu’elles perçoivent comme hostile. C’est en cela que Luizard parle d’un « retour de l’Histoire » : les fractures ouvertes un siècle plus tôt par le tracé colonial des frontières resurgissent avec une violence inédite.
Court, dense et accessible (pas de notes, pas de jargon), Le piège Daech a reçu le prix Brienne du livre géopolitique en 2015. Il reste l’un des essais les plus éclairants sur la genèse de l’État islamique, précisément parce qu’il refuse de traiter ce phénomène comme sorti de nulle part et le rattache à un siècle d’histoire coloniale et postcoloniale.
6. L’Irak, un siècle de faillite. De 1921 à nos jours (Adel Bakawan, 2021)

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Publié à l’occasion du centenaire de la fondation de l’État irakien, cet essai d’Adel Bakawan — sociologue franco-irakien d’origine kurde, directeur du Centre français de recherche sur l’Irak (CFRI) — dresse le bilan d’un siècle d’échecs. Sa thèse est limpide : l’Irak n’a jamais réussi à forger une identité nationale partagée. Le pays reste fracturé entre communautés chiite, sunnite et kurde que ni un mythe fondateur commun, ni un projet politique fédérateur n’ont rapprochées. Bakawan qualifie l’exclusion initiale des chiites et des Kurdes du pouvoir de « péché originel » dont toutes les crises ultérieures découlent.
L’ouvrage, publié chez Tallandier, parcourt l’ensemble du siècle avec une attention particulière à la période postérieure à 2003. Bakawan y décrit un pays où la corruption gangrène chaque institution, où les partis se partagent les revenus pétroliers — qui représentent 95 % du budget national —, où les milices armées, souvent liées à l’Iran, supplantent l’État et où aucune force politique ne porte de projet collectif. La dernière partie du livre se penche sur la révolte d’octobre 2019 : des centaines de milliers de jeunes Irakien·nes descendent dans la rue pour dénoncer la corruption, le chômage et le système de répartition du pouvoir entre communautés (le muhasasa). Ce mouvement, réprimé dans le sang (plus de six cents morts), révèle l’émergence d’une génération qui rejette en bloc la classe politique confessionnelle — sans pour autant disposer d’une alternative structurée. Le regard de Bakawan — celui d’un chercheur rigoureux qui est aussi un homme d’origine kurde, lié affectivement à ce pays — donne au livre une acuité particulière sur les fractures communautaires qu’il décrit.
7. L’Irak par-delà toutes les guerres. Idées reçues sur un État en transition (Myriam Benraad, 2023)

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Dans la collection « Idées reçues » du Cavalier Bleu, la politologue Myriam Benraad s’attaque méthodiquement aux clichés qui entourent l’Irak. Le livre est construit comme une série de mises au point : « Le clivage chiites-sunnites est ancestral », « L’Irak est une création artificielle », « La guerre Iran-Irak était un conflit religieux », « Les premiers djihadistes en Irak étaient étrangers », « Les États-Unis ont envahi l’Irak pour son pétrole »… Chaque idée reçue fait l’objet d’un chapitre qui en démonte les ressorts et en nuance la portée à la lumière de la recherche académique récente.
Cette approche a le mérite de rendre accessible un pays dont la complexité décourage souvent les non-spécialistes. Benraad, qui a travaillé plusieurs années sur le terrain irakien, montre par exemple que la confessionnalisation de la vie politique — c’est-à-dire le fait que l’appartenance religieuse (chiite ou sunnite) devienne le critère principal d’accès au pouvoir — n’est pas un héritage millénaire mais un phénomène relativement récent, largement amplifié par l’occupation américaine de 2003 et par les stratégies de pouvoir des élites locales. Elle rappelle aussi que la société irakienne ne se réduit pas à ses lignes de fracture communautaires : il existe un patriotisme irakien, des solidarités transconfessionnelles, une société civile qui tente de se reconstruire malgré les obstacles.
Régulièrement mis à jour — la dernière édition, la quatrième, date de 2023 —, ce bouquin constitue une introduction idéale pour qui aborde l’Irak sans connaissances préalables. Les lecteur·ices plus averti·es y trouveront de quoi bousculer quelques certitudes bien installées.