Quatre îles volcaniques dans le canal de Mozambique, entre la côte est-africaine et Madagascar : la Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte forment l’archipel des Comores. Dès le VIIIe siècle, des populations bantoues venues d’Afrique s’y installent. Les navigateurs arabes et les Chiraziens — des colons venus de la région de Shiraz, en Perse — y apportent ensuite l’islam, la culture swahilie et un nouvel ordre politique : des sultanats se forment, rivalisent et commercent jusqu’aux côtes d’Afrique et d’Arabie. Au XVIIIe siècle, les flibustiers chassés des Caraïbes trouvent dans l’archipel, isolé et mal surveillé, un nouveau repaire, avant que les raids venus de Madagascar — des expéditions de pillage et de capture d’esclaves menées par les royaumes sakalava et betsimisaraka — ne dépeuplent des villages entiers. Puis la France entre en scène : le sultan de Mayotte lui cède l’île en 1843, un protectorat est imposé aux trois autres îles en 1886, et la colonisation s’installe pour près d’un siècle.
Le chemin vers l’indépendance, déclarée unilatéralement le 6 juillet 1975 par Ahmed Abdallah, prend un tour singulier. Le 22 décembre 1974, un référendum est organisé pour l’ensemble de l’archipel : 95 % des votants se prononcent en faveur de l’indépendance, mais Mayotte vote contre à 63 %. Paris choisit alors de compter les résultats île par île plutôt que globalement — un découpage que l’ONU condamne — si bien que Mayotte reste française. S’ensuivent des décennies de turbulences : la révolution d’Ali Soilihi (1975-1978), les coups d’État à répétition orchestrés par le mercenaire Bob Denard, les crises sécessionnistes d’Anjouan et de Mohéli, et une instabilité constitutionnelle chronique. Mayotte, de son côté, passe de collectivité territoriale à département français en 2011 — une départementalisation qui creuse l’écart économique avec les trois autres îles et alimente une immigration clandestine meurtrière.
Pour comprendre cette histoire encore trop méconnue, huit livres composent ici un parcours de lecture — des fresques générales aux études ciblées.
1. Les Comores (Pierre Vérin, 1994)

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Pierre Vérin est sans doute l’un des meilleurs connaisseurs de l’archipel comorien du XXe siècle. Linguiste, archéologue et historien, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), il a fréquenté les Comores à partir de 1966 et y a lui-même dirigé des fouilles sur les plus anciens sites de peuplement, notamment ceux de la culture dite « dembeni », les plus anciennes traces d’occupation humaine des îles, datées du VIIIe siècle. Son livre suit un fil chronologique rigoureux : arrivée des premières populations bantoues, apports chiraziens, essor des sultanats, colonisation française, premières décennies d’indépendance.
Mais Les Comores ne s’arrête pas à la seule chronologie politique. Vérin accorde une place substantielle à la géographie volcanique des îles, à la civilisation matérielle (architecture, mosquées, artisanat des kofia brodés et des djoho soutachés d’or), ainsi qu’aux structures sociales. Il consacre notamment des pages éclairantes au « grand mariage » (anda) : une cérémonie qui peut coûter plusieurs années de revenus à la famille qui l’organise et dont l’accomplissement conditionne l’accès au statut de notable — autrement dit, sans grand mariage, pas de voix dans les affaires publiques. Comprendre cette institution, c’est comprendre la politique comorienne. Vérin parlait le comorien et connaissait personnellement nombre de ses interlocuteurs, ce qui donne au livre une familiarité avec le terrain que les études conduites à distance ne peuvent pas atteindre.
C’est le premier titre à recommander à qui souhaite se familiariser avec les Comores dans leur ensemble.
2. Du corail au volcan. L’histoire des îles Comores (Roland Barraux, 2001)

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Roland Barraux n’est pas un universitaire de profession : c’est un diplomate. Affecté aux Comores à deux reprises — de 1954 à 1959, puis de 1967 à 1972 —, il a observé l’archipel de l’intérieur, à un moment charnière de son histoire, celui où se préparait la bascule vers l’indépendance. Plus tard ambassadeur de France en Afrique puis en Afghanistan (ses dépêches, dit-on, étaient parmi les rares que François Mitterrand prenait la peine de lire), Barraux a conservé un attachement durable pour les Comores et leur a consacré cette synthèse historique.
Le bouquin couvre le même arc chronologique que celui de Pierre Vérin — des Chiraziens aux crises post-indépendance — mais l’angle diffère. Là où Vérin adopte le regard de l’archéologue et du linguiste, Barraux écrit en praticien de la diplomatie : il a vu de près les négociations, les calculs de Paris, les rivalités entre îles, les tensions entre sultans locaux et administration coloniale. Son récit accorde donc une attention particulière à la manière dont la France a joué les notables les uns contre les autres, à la façon dont l’indépendance a été à la fois voulue et redoutée selon les îles, et à ce qui constitue peut-être le problème central de l’histoire comorienne : chaque île cultive une identité propre (la Grande Comore domine politiquement, Anjouan la concurrence économiquement, Mohéli se sent négligée, Mayotte regarde vers la France), et l’archipel n’a jamais réussi à fédérer ces quatre tempéraments.
3. Comores : quatre îles entre pirates et planteurs – Tome 1 : Razzias malgaches et rivalités internationales, fin XVIIIe-1875 (Jean Martin, 1983)

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Historien et maître-assistant à la Sorbonne, spécialiste d’histoire maritime et coloniale, Jean Martin a consacré à l’archipel comorien une thèse monumentale de plus de mille pages, publiée en deux tomes. Le premier volume couvre la période qui va de la fin du XVIIIe siècle — moment où les royaumes malgaches lancent contre l’archipel des expéditions de pillage et de capture d’esclaves — jusqu’à 1875, date à laquelle la France s’apprête à étendre sa mainmise au-delà de Mayotte.
Le livre montre comment un archipel minuscule — 2 000 km² de terres, quelques dizaines de milliers d’habitants à l’époque — se retrouve au cœur d’une rivalité entre grandes puissances européennes : la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne convoitent toutes le contrôle du canal de Mozambique, couloir maritime vers l’Asie. Martin reconstitue les guerres entre sultanats, le rôle d’Anjouan comme escale majeure sur la route des Indes, la dévastation causée par les razzias malgaches et le jeu des alliances entre chefs locaux et puissances coloniales. Le tout repose sur un dépouillement considérable d’archives françaises, britanniques et locales, qui fait de cette thèse la référence incontestée sur la période.
4. Comores : quatre îles entre pirates et planteurs – Tome 2 : Genèse, vie et mort du protectorat, 1875-1912 (Jean Martin, 1983)

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Le second tome reprend le fil là où le premier l’abandonne. Vers 1875, les tensions dans l’archipel sont à leur comble : à la Grande Comore, le jeune sultan Saïd Ali se bat pour remonter sur le trône de son grand-père ; à Mohéli, la population supporte un roitelet tyrannique qu’elle finira par mettre à mort ; à Anjouan, la guerre civile menace de nouveau. C’est dans ce contexte d’instabilité que la France établit son protectorat sur les trois îles en 1886 — avec l’assentiment de Bismarck, qui préfère voir Paris se disperser dans des aventures coloniales plutôt que concentrer ses forces sur la reconquête de l’Alsace-Lorraine.
Martin documente ce que le protectorat signifie pour les insulaires : accaparement des terres au profit des colons, travail forcé sur les plantations, fiscalité écrasante. Le cas de Léon Humblot occupe une place centrale. Ce planteur français a exercé sur la Grande Comore un pouvoir quasi absolu : il s’est approprié des milliers d’hectares, a obtenu l’exil du sultan Saïd Ali qui gênait ses affaires, et a traité la population locale comme une main-d’œuvre corvéable. Il a fallu les alertes répétées d’officiers de marine et l’intervention d’un député de la Réunion pour que la métropole finisse par réagir. L’abolition du protectorat et l’annexion directe des trois îles en 1912 mettent fin aux abus les plus criants — sans pour autant changer la nature du rapport colonial. Ces deux tomes forment un diptyque indispensable.
5. La naissance de l’élite politique comorienne, 1945-1975 (Mahmoud Ibrahime, 2000)

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Comment expliquer que la démocratie ait tant de mal à prendre racine aux Comores après l’indépendance ? Historien comorien formé à Paris VII, natif de Moroni, fondateur de la revue Tarehi et des Éditions Cœlacanthe, Mahmoud Ibrahime s’attaque à cette question. Son livre couvre les trente années décisives (1945-1975) au cours desquelles une classe politique comorienne émerge de la société coloniale.
Ibrahime part d’un constat frappant : jusqu’en 1946, il n’existe aux Comores ni parti politique, ni syndicat, ni presse indépendante, ni aucune des structures qui ont permis ailleurs l’éclosion d’un mouvement national. L’élite est exclusivement traditionnelle, composée de notables dont l’autorité repose sur le grand mariage et les réseaux coutumiers. L’introduction du suffrage en 1945 bouleverse la donne — mais ce sont d’abord ces mêmes notables qui investissent les nouvelles arènes électorales, à commencer par la figure tutélaire de Saïd Mohamed Cheikh, médecin formé à Madagascar, premier député comorien à l’Assemblée nationale française.
Le livre montre comment cette élite se constitue peu à peu, ses divisions entre îles (Grande Comore contre Anjouan, notamment), ses rapports ambigus avec l’administration coloniale, et montre comment ces fractures originelles ont préparé l’instabilité chronique de l’État comorien après 1975 — plus de vingt coups d’État ou tentatives de coup d’État en un demi-siècle.
6. Histoire de la Révolution comorienne : décolonisation, idéologie et séisme social (Emmanuel Vérin et Pierre Vérin, 1999)

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Ali Soilihi est l’une des figures les plus controversées de l’histoire comorienne. Ingénieur agronome, il participe au coup d’État du 3 août 1975 qui renverse Ahmed Abdallah — le président qui venait de déclarer l’indépendance un mois plus tôt — puis prend la tête de l’État en janvier 1976. Son programme est radical : alphabétisation de masse, démantèlement de l’administration héritée de la colonisation, remise en cause frontale du système coutumier et de l’autorité des notables, confiscation des terres des grands propriétaires. Certains voient en lui un visionnaire comparable à Thomas Sankara ; d’autres, un autocrate dont les réformes brutales — dissolution de la fonction publique, travaux forcés pour la construction de bâtiments officiels — ont semé le chaos. Son assassinat en mai 1978, lors du coup d’État mené par le mercenaire Bob Denard pour remettre Ahmed Abdallah au pouvoir, a figé les positions sans les réconcilier.
Emmanuel Vérin (qui a consacré sa maîtrise d’histoire à la Sorbonne au personnage d’Ali Soilihi) et son père Pierre Vérin (qui a dirigé la première mission de coopération française après la reprise des relations diplomatiques avec Moroni) proposent ici de rouvrir le dossier des années 1975-1978. Ils s’appuient sur des sources alors inédites pour restituer le déroulement des événements et interroger la nature de cette révolution : jusqu’où a-t-elle constitué un véritable séisme social, et qu’en reste-t-il dans la mémoire collective comorienne ? C’est l’un des rares ouvrages en français à traiter frontalement cet épisode, que la plupart des synthèses générales survolent en quelques pages.
7. Le combat pour Mayotte française, 1958-1976 (Mamaye Idriss, 2018)

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En 1958, le référendum sur la Constitution de la Ve République suscite dans certaines colonies un phénomène inattendu : des protestations non pas pour l’indépendance, mais contre elle. À Mayotte, cette mobilisation est portée par le Congrès des Notables, qui deviendra en 1966 le Mouvement populaire mahorais (MPM), qui porte dès lors la revendication départementaliste. L’historiographie dominante a longtemps présenté ce mouvement sous un jour exclusivement francophile. Le livre de Mamaye Idriss, historienne au laboratoire CESSMA de Paris-Diderot, prend le contre-pied de cette lecture.
En s’appuyant sur les archives coloniales et des témoignages de première main, Idriss montre que le MPM est aussi — et peut-être surtout — un acte de rébellion contre la prédominance de la Grande Comore et d’Anjouan au sein des institutions de l’archipel. Mayotte, la plus petite et la plus pauvre des quatre îles, a été historiquement dominée par ses voisines (Anjouan l’a même envahie et gouvernée à plusieurs reprises) ; pour une partie des Mahorais, voter pour la France revient d’abord à refuser de retomber sous la coupe de ces anciennes rivales.
Le livre met en lumière le caractère nationaliste et insulaire du mouvement, la violence de certains de ses militants, et le rôle des « chatouilleuses », ces femmes qui intimidaient physiquement — pincements, bousculades — les partisans de l’indépendance pour les dissuader de voter. Jean Martin, dans une recension pour l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, a salué la rigueur du travail — non sans relever que l’autrice, dont le père milite pour la réintégration de Mayotte dans l’ensemble comorien, affiche ses convictions sans que cela n’entame son honnêteté intellectuelle.
8. Mayotte. Département colonie (Rémi Carayol, 2024)

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Rémi Carayol est journaliste. Il a vécu six ans à Mayotte dans les années 2000, y a fondé les journaux Kashkazi et Upanga, avant de collaborer avec Jeune Afrique, Le Monde diplomatique, Mediapart et de lancer la revue en ligne Afrique XXI. Son essai, paru à La Fabrique, affiche dès le titre sa thèse : en devenant le 101e département français en 2011, Mayotte n’a pas quitté la logique coloniale — elle l’a, selon l’auteur, reconduite sous une forme institutionnelle nouvelle.
La première moitié du bouquin revient sur l’histoire longue de la présence française depuis 1843 et sur les manœuvres qui ont conduit à la sécession de Mayotte en 1975 (rôle de l’armée, de certains cercles de l’extrême droite royaliste, des mouvements locaux). La seconde moitié bascule vers le présent : le visa Balladur, instauré en 1995, qui impose aux Comoriens des îles voisines — distantes de 70 km à peine — un visa pour se rendre à Mayotte, et qui a provoqué des milliers de noyades sur des embarcations de fortune (les kwassa-kwassa) ; la ségrégation spatiale entre « métros » (les Français venus de l’Hexagone, qui occupent les postes de direction et vivent dans des quartiers à part) et Mahorais ; une économie sous perfusion de transferts publics métropolitains, sans véritable tissu productif local ; la montée de la xénophobie anti-comorienne sur une île dont les habitants partagent pourtant langue, religion et liens familiaux avec les îles voisines.
Carayol assume ses références — Frantz Fanon, Aimé Césaire, Albert Memmi — et leur thèse commune : les rapports coloniaux ne disparaissent pas avec le changement de statut juridique. Il ne prétend pas à la neutralité — et ne s’en cache pas — mais il pose des questions que la couverture médiatique de Mayotte, en particulier depuis le cyclone Chido, esquive trop souvent.