Le réseau ferroviaire mondial dépasse aujourd’hui 1,7 million de kilomètres de voies. Chaque jour, des dizaines de millions de personnes montent à bord d’un train — rien qu’en Chine, le chiffre frôle les 23 millions de voyageurs quotidiens. En France, le deuxième réseau d’Europe (près de 28 000 kilomètres, derrière l’Allemagne) a franchi en 2023 un record historique : 107 milliards de voyageurs-kilomètres. Depuis les premières lignes du XIXe siècle, le chemin de fer a accompagné à peu près toutes les grandes secousses de l’histoire contemporaine : révolutions industrielles, guerres coloniales, aménagement du territoire, transitions énergétiques.
La bande dessinée s’y est intéressée de bien des façons. Les albums présentés ici en témoignent : on y passe des pionniers du rail alsaciens aux trains blindés d’Indochine, des locomotives belges promises à la ferraille aux voies ferrées perchées dans les montagnes chinoises. De quoi occuper quelques trajets.
1. Kilomètre zéro (Stéphane Piatzszek et Florent Bossard, 2020)

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Mulhouse, années 1830. Homme le plus riche d’Alsace, Nicolas Koechlin décide de risquer sa fortune dans un projet que ses propres associés jugent déraisonnable : bâtir la première ligne de chemin de fer internationale, de Strasbourg à Bâle, à une époque où le train n’en est encore qu’à ses balbutiements. Les obstacles sont concrets et nombreux : il faut acquérir des terrains auprès de propriétaires récalcitrants, composer avec une locomotive Napoléon qui ne tient pas toutes ses promesses, trouver des financements colossaux et devancer des concurrents prêts à tout pour obtenir la concession. Mais le récit ne se limite pas au chantier. Au sein même de la famille Koechlin, les intérêts divergent : le père veut bâtir le rail ; l’un de ses fils, Léonard, rêve du Brésil ; sa fille Salomé aspire à devenir journaliste — ce qui, pour une femme de la grande bourgeoisie des années 1830, revient à défier toutes les conventions de son milieu.
Stéphane Piatzszek (dont le scénario a bénéficié du soutien de la SNCF et de la Cité du train de Mulhouse) consacre autant de place aux réalités sociales de l’époque qu’aux prouesses techniques : le travail des enfants dès l’âge de dix ans dans les filatures, les conditions de vie des ouvrières, les abus des contremaîtres sur leurs subordonnées. Le dessin de Florent Bossard, réaliste et aux couleurs travaillées, fait la part belle aux cadrages larges et aux compositions soignées, ce qui rend la lecture fluide malgré la densité du sujet. Un cahier documentaire en fin de chaque tome relie la fiction aux archives historiques locales.
Tranche d’âge conseillée : la série compte trois tomes (le dernier paru en 2022) et s’adresse à un public ado/adulte, conseillé à partir de 15 ans selon Babelio ; Gallimard la classe en « Ados / Adultes ».
2. Silence sur le quai (Alain Bujak et Elliot Royer, 2024)

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La ligne Béziers-Neussargues est l’une des plus belles de France : elle part de l’arrière-pays méditerranéen, traverse les plateaux calcaires du Larzac (les « causses », ces vastes étendues arides et venteuses du sud du Massif central) et grimpe en moyenne montagne. Elle est aussi l’une des plus menacées de fermeture. Photographe et auteur de BD-reportage, Alain Bujak commence par se souvenir de ses propres voyages d’enfance en train dans les années 1970 — les odeurs de vieux skis dans les compartiments, les fenêtres qu’on pouvait ouvrir, les paysages qui défilaient sans hâte — puis il part enquêter sur le terrain. Il rencontre des cheminots, des usagers, des élus locaux, l’ancien ministre des Transports Claude Gayssot, tous engagés dans le combat pour la survie de cette ligne dont le premier tronçon a été inauguré en 1872.
Ce one-shot de 112 pages, publié chez Futuropolis, est un plaidoyer pour les petites lignes de chemin de fer. Il met en lumière une contradiction politique très concrète : l’État affiche des objectifs de réduction du transport routier et des émissions de CO₂, mais se désengage dans le même temps du service ferroviaire en zone rurale — laissant des milliers d’usagers sans alternative à la voiture. Elliot Royer, pour qui c’est la première bande dessinée (quatre années de travail, avec de nombreux dessins réalisés sur place), sait rendre la beauté austère des paysages traversés par la ligne : les gorges, les tunnels, les gares isolées. Un mini-album photo en fin de volume prolonge le reportage. Libération a salué l’album en le qualifiant de déclaration d’amour aux petites lignes.
Tranche d’âge conseillée : Silence sur le quai ne comporte pas de restriction d’âge formelle, mais sa dimension documentaire et politique le destine surtout à un public à partir de 14-15 ans, adolescent et adulte.
3. La Rafale (Patrick Cothias, Patrice Ordas et Winoc, 2012)

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Un peu de contexte, d’abord. De 1946 à 1954, la France mène en Indochine (l’actuel Vietnam, ainsi que le Laos et le Cambodge) une guerre coloniale longue et meurtrière contre le Viêt-minh, mouvement indépendantiste dirigé par Hô Chi Minh. Ce conflit, souvent éclipsé dans la mémoire collective par la guerre d’Algérie qui lui a succédé, a engagé plus de 70 000 soldats français.
C’est dans ce contexte qu’intervient la série La Rafale. Jeune ingénieur civil du Chemin de fer Transindochinois, ancien résistant et ex-militant communiste, Frédéric Daguet se fait réquisitionner par la Légion étrangère en 1948. Sa connaissance du réseau ferré local le rend indispensable pour une opération à haut risque : remettre en état et sécuriser un train blindé chargé de ravitailler les postes militaires français sur 250 kilomètres de voie, à la vitesse très relative de 15 km/h. Ce train, baptisé « La Rafale », a réellement existé ; les scénaristes se sont appuyés sur des personnages et des événements historiques pour bâtir leur fiction.
En parallèle du convoi, on suit My Linh. Jeune militante Viêt-minh infiltrée, elle a pour mission de saboter le train et de tuer un maximum de soldats français. Ce qui donne au récit son épaisseur, c’est la galerie de personnages secondaires et la composition même de la Légion étrangère de l’époque : on y côtoie Kolchak, un lieutenant allemand ; Paco, un sergent catalan, ancien combattant de la guerre d’Espagne du côté républicain ; Sang, un agent double chinois. Chacun a ses raisons d’être là, ses contradictions, ses allégeances incertaines. Chaque tome s’achève sur un dossier historique qui revient sur les trains blindés de la guerre d’Indochine et le contexte géopolitique de l’époque.
Tranche d’âge conseillée : la série se compose de trois tomes (2012-2014), publiés dans la collection Grand Angle de Bamboo. Par son sujet (guerre, violence, prostitution), elle s’adresse à un public adulte, conseillé à partir de 16 ans.
4. La douce (François Schuiten, 2012)

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La cinquantaine, Léon Van Bel est machiniste-mécanicien. Sa vie tourne autour de la 12.004, une locomotive à vapeur à la carrosserie profilée (on dit « carénée ») — qu’il surnomme tendrement « la Douce ». Avec elle, il a déjà parcouru l’équivalent de quatre fois le tour de la Terre. Mais le monde de Van Bel est en train de disparaître : dans l’univers fictif de l’album, le téléphérique électrique remplace peu à peu le rail, les dépôts ferment un à un, et ses collègues se reconvertissent. Lui refuse. Quand la mise à la ferraille de sa locomotive se profile, il embarque clandestinement à bord du téléphérique — en compagnie d’Elya, une jeune femme muette qu’il a sauvée d’une agression — pour tenter de retrouver la Douce avant qu’elle ne finisse découpée par les ferrailleurs.
C’est le premier album en solo de François Schuiten, dessinateur belge connu pour Les Cités obscures, une série de science-fiction architecturale créée avec le scénariste Benoît Peeters (Grand Prix du festival d’Angoulême 2002). Dans Les Cités obscures, l’action se déroule dans un monde parallèle au nôtre où l’architecture et la technologie occupent une place centrale, souvent inquiétante. La douce se situe dans cette même veine : on n’est pas tout à fait dans notre réalité (les trains ont été remplacés par des téléphériques géants, les vallées sont inondées par des barrages), mais les émotions, elles, sont très reconnaissables — la peur de devenir inutile, l’attachement à une machine comme à un être vivant.
L’album est entièrement en noir et blanc, et le dessin à l’encre de Schuiten — précis, très architecturé — convient parfaitement à un récit où la mécanique et les structures occupent autant d’espace que les visages. La locomotive 12.004 a d’ailleurs réellement existé : vedette des chemins de fer belges dans les années 1930, elle est aujourd’hui exposée au musée Train World de Schaerbeek (Bruxelles), dont Schuiten a conçu la scénographie. Un livret technique et photographique de six pages sur cette machine clôt l’ouvrage.
Tranche d’âge conseillée : publié chez Casterman, cet album est accessible à partir de 12-13 ans, bien que son rythme lent et sa tonalité mélancolique séduisent davantage un public adolescent et adulte.
5. La voie ferrée au-dessus des nuages (Li Kunwu, 2013)

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En visitant la ville industrielle de Kaiyuan, dans le sud du Yunnan (une province montagneuse du sud-ouest de la Chine, frontalière du Vietnam), Li Kunwu — qui se met lui-même en scène, fidèle chapeau vissé sur la tête — tombe sur un « cimetière des étrangers » laissé à l’abandon. Intrigué, il se lance dans une enquête sur une histoire que la Chine a en grande partie oubliée. Au début du XXe siècle, dans le cadre de l’expansion coloniale française en Asie du Sud-Est, le gouverneur d’Indochine programme une percée ferroviaire vers les richesses minières et agricoles du Yunnan. Entre 1903 et 1910, des ingénieurs français dirigent la construction d’une ligne de 855 kilomètres entre Haïphong (au Vietnam) et Kunming, à plus de 2 000 mètres d’altitude. Le chantier est colossal : 155 tunnels percés, plus de 3 400 ponts et viaducs édifiés — au prix de la vie de quelque 12 000 ouvriers chinois et 80 techniciens.
Le récit prend la forme d’un carnet d’enquête : Li Kunwu visite des musées, rencontre des traducteurs francophones, déchiffre un ouvrage rédigé par le petit-fils d’un ingénieur français de l’époque (Pierre Marbotte, Un chemin de fer au Yunnan), et redessine des photographies d’archives. Son style graphique alterne entre le croquis vif du quotidien (son personnage, ses rencontres, ses tasses de thé Pu’er) et des paysages à l’encre qui empruntent à la tradition de la peinture chinoise sur rouleau. L’album ne prend pas parti de façon simpliste : il montre comment la ligne a représenté à la fois un progrès technique réel (elle fonctionne encore un siècle plus tard) et le résultat d’un rapport de domination colonial (les ouvriers chinois travaillaient dans des conditions meurtrières, et la France tirait l’essentiel des bénéfices commerciaux). Ce manhua — le terme désigne la bande dessinée chinoise — est publié en France par les éditions Kana.
Tranche d’âge conseillée : ce one-shot de 216 pages s’adresse à un public adolescent et adulte. L’éditeur le classe en catégorie seinen — un terme japonais qui désigne les mangas destinés aux jeunes adultes, et que les éditeurs français appliquent parfois aussi aux BD d’autres origines asiatiques. Il est généralement recommandé à partir de 14 ans.
6. Engineer, à la conquête du rail (Kunihiko Ikeda, 2025)

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Japon, fin du XIXe siècle. Le pays vient de sortir de plus de deux siècles d’isolement quasi total : la politique du sakoku, imposée par le shogunat Tokugawa, avait réduit les échanges avec l’étranger à un unique comptoir commercial, tenu par les Hollandais à Nagasaki. Avec l’ère Meiji (1868-1912), le Japon s’ouvre et se modernise à vive allure, sur le modèle occidental. Le chemin de fer est au cœur de cette transformation : les compagnies ferroviaires — publiques et privées — se livrent une concurrence acharnée pour développer le réseau, améliorer la vitesse des trains et gagner la confiance des usagers. Chef de service des chemins de fer du Kansai (la région d’Osaka et Kyoto), l’ingénieur Yasujirō Shima croise dans ce contexte la route de Tetsundō Amamiya, conducteur de locomotive aussi doué que borné. Leur relation, d’abord faite de méfiance réciproque, se transforme en amitié au fil des missions communes — tous deux partagent la conviction que l’avenir du Japon passe par un réseau ferroviaire à la hauteur de ses ambitions.
Initialement prépublié au Japon en 2017-2018, ce manga de Kunihiko Ikeda est arrivé en France en 2025 chez Kotodama, le label « docu-manga » des éditions Petit à Petit. Le principe : chaque chapitre de fiction est suivi d’encarts documentaires qui approfondissent un point technique ou historique abordé dans les pages précédentes. De la locomotive à vapeur de l’ère Meiji jusqu’au Shinkansen — le « train-balle » inauguré en 1964, capable de rouler à plus de 300 km/h et devenu un symbole du Japon moderne —, le récit couvre près de deux siècles d’histoire ferroviaire. L’ensemble tient en deux tomes. Le dosage entre fiction et information est bien calibré : les personnages ont une vraie épaisseur (des doutes, des rivalités, des échecs), et les données techniques ne prennent jamais le dessus sur le récit.
Tranche d’âge conseillée : classé seinen (manga pour jeunes adultes) et recommandé à partir de 14 ans par Manga-News, Engineer s’adresse aussi bien aux amateurs de manga qu’à toute personne curieuse de comprendre comment le Japon est devenu une puissance ferroviaire.