La natation est l’un des sports les plus pratiqués au monde. Des millions de personnes enfilent bonnet et lunettes chaque semaine, avant d’enchaîner les longueurs dans une odeur de chlore. Pourtant, le neuvième art s’y intéresse peu. Le football, la boxe, le tennis, le basket ont droit à des dizaines de séries dédiées — le bassin de 50 mètres, lui, reste étrangement déserté.
Quelques auteurs et autrices ont tout de même eu la bonne idée de se jeter à l’eau. Voici cinq bandes dessinées qui abordent la natation sous cinq angles distincts : une histoire d’amour quasi muette dans une piscine municipale, un manga sportif sur un ex prodige qui tente de revenir au premier plan, un Roméo et Juliette entre deux familles de pâtissiers rivaux, un roman graphique italien sur un groupe de nageuses synchronisées, et une BD jeunesse où passer un simple test de natation à l’école relève du cauchemar. Il y en a pour tous les âges, du CE1 au lectorat adulte.
1. Le Goût du chlore (Bastien Vivès, 2008)

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Un jeune homme souffre de scoliose — une déviation de la colonne vertébrale. Son kinésithérapeute lui prescrit des séances de natation pour renforcer sa musculature dorsale. Sans enthousiasme, il se rend à la piscine municipale, enfile un bonnet, et tente tant bien que mal d’aligner quelques longueurs de dos crawlé. C’est là qu’il croise une jeune femme, ancienne championne de natation, qui entreprend de corriger sa technique. Semaine après semaine, une complicité s’installe entre eux : regards en coin, conversations hésitantes au bord du bassin, moments de nage côte à côte.
Publié chez Casterman, Le Goût du chlore est le livre qui a révélé Bastien Vivès au grand public — il a reçu le prix Essentiel Révélation au festival d’Angoulême 2009. Tout le récit se déroule dans la piscine et ses abords (vestiaires, douches, cafétéria), et l’album ne contient presque aucun dialogue : l’histoire passe par les gestes, les postures et les expressions des visages. Réalisé dans une palette réduite de bleus-verts, le dessin restitue l’ambiance particulière des piscines couvertes — lumière artificielle, écho des voix, omniprésence de l’eau. La fin, volontairement ouverte, peut frustrer : lors de leur dernière rencontre, la jeune femme prononce quelques mots sous l’eau que le héros ne parvient pas à entendre. Elle promet de revenir les lui répéter, mais ne réapparaît jamais. À chaque lecteur·ice de deviner ce qu’elle a dit.
Tranche d’âge conseillée : l’éditeur Casterman recommande l’album à partir du niveau 4ᵉ/3ᵉ (environ 13-15 ans). L’histoire met en scène une attirance entre deux jeunes adultes, traitée avec pudeur mais sans ambiguïté, ce qui justifie cette recommandation. L’album compte 135 pages et se lit en une petite heure.
2. Swimming Ace (Hajime Inoryu et Renji Hoshi, 2014)

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En primaire, Eiichirô Mizuno battait tous les records de natation. La raison était simple : sa croissance précoce lui donnait un corps plus grand que celui de ses camarades — et en natation, des bras plus longs signifient des mouvements plus amples et une meilleure propulsion. Mais au collège, les autres l’ont rattrapé en taille, puis dépassé — et Eiichirô s’est retrouvé incapable de battre ses propres chronos. Convaincu que la natation ne voulait plus de lui, il a tout arrêté. Quelques années plus tard, au lycée Oohama (situé en bord de mer, ce qui n’aide pas à oublier), deux personnes vont le pousser à replonger. D’abord Kôyô, un nageur qui rêve depuis toujours de l’affronter en compétition. Ensuite Haru, son amie d’enfance, qui repousse sa déclaration d’amour : elle lui en veut d’avoir abandonné la natation, le sport qui, à ses yeux, faisait de lui quelqu’un.
Publié chez Pika dans la collection « Sport Addict », Swimming Ace (titre original japonais : Summer Salt Turn) est un manga de type shōnen — c’est-à-dire destiné à un public adolescent — qui se boucle en cinq tomes. C’est court pour un manga sportif, un genre qui s’étire volontiers sur vingt ou trente volumes, et l’histoire en profite : pas de temps mort, pas de remplissage. Le vrai sujet du manga n’est pas tant la victoire que la peur de l’échec : Eiichirô doit retrouver le plaisir de nager pour lui-même (et non pour les chronos), et accepter l’aide de ses coéquipiers — Kôyô, l’exubérante Ruka, le fantasque Kôichi et Seira, ancienne coach et buveuse de bière invétérée. Le scénario est signé Hajime Inoryu, par ailleurs connu pour le thriller The Killer Inside.
Tranche d’âge conseillée : 12 ans et plus selon Nautiljon et Pika. À signaler : quelques cases de fan-service (plans suggestifs sur les corps, typiques du genre shōnen), mais rien de systématique.
3. Rough (Mitsuru Adachi, 1987)

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Keisuke Yamato et Ami Ninomiya sont tous deux inscrits au lycée Eisen, un établissement japonais réputé pour ses sportifs de haut niveau. Keisuke veut devenir champion de brasse ; Ami est déjà une championne de plongeon. Ils se côtoient chaque jour à la piscine du lycée, mais leurs deux familles, qui tiennent chacune une boutique de pâtisserie japonaise, se vouent une haine tenace. La raison : le grand-père d’Ami est mort sur des paroles de colère envers les Yamato, et depuis, la jeune fille a grandi dans l’idée que cette famille est son ennemie. Un Roméo et Juliette au bord du bassin, en somme — mais en moins tragique et avec davantage de gâteaux. Le trio sentimental se complète avec Hiroki Nakanishi, recordman de nage libre et ami d’enfance d’Ami, qui lui aussi a des vues sur elle.
Mitsuru Adachi est un vétéran du manga, célèbre au Japon pour Touch (diffusé en France sous le titre Théo ou la Batte de la Victoire), un récit sentimental sur fond de baseball vendu à plus de 100 millions d’exemplaires. Avec Rough, prépublié entre 1987 et 1989 dans le Weekly Shōnen Sunday, il fait ce qu’il sait faire de mieux : raconter une histoire d’amour adolescente au fil des entraînements et des compétitions, avec un humour pince-sans-rire qui empêche le récit de sombrer dans le mélodrame. Particularité du style d’Adachi : il ne montre jamais les pensées de ses personnages. On ne lit pas dans leur tête — tout passe par les silences, les gestes et les non-dits, ce qui oblige à lire entre les cases. La série compte douze tomes, publiés en France par Glénat entre 2005 et 2006.
C’est l’un des rares titres d’Adachi à n’avoir jamais été adapté en anime. Le dessin porte la marque de son époque (fin des années 1980) : trait épuré, aplats simples, et un défaut bien connu des fans du mangaka — ses héros et héroïnes se ressemblent beaucoup d’une série à l’autre, au point qu’on peut confondre Ami avec les personnages féminins de Touch ou de H2.
Tranche d’âge conseillée : 12 ans et plus selon Glénat et Manga-News.
4. Les Nageuses de minuit (Valentina Grande et Francesco Dibattista, 2025)

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Vik a la quarantaine, enseigne à New York, vit seule avec son chat et se demande si elle n’a pas raté sa vie. Un jour, elle pousse par hasard les portes d’une piscine publique et tombe sur un groupe de femmes âgées en plein entraînement de natation synchronisée — huit silhouettes qui évoluent à l’unisson dans le bassin, avec une aisance et une joie visibles. Vik veut les rejoindre, sauf qu’elle ne sait pas nager. Sa peur de l’eau, on le comprend au fil des pages, n’est pas un simple manque d’apprentissage : elle remonte à un épisode douloureux de son passé, que le contact avec ce groupe de femmes va progressivement la forcer à affronter.
Publié aux éditions Le Lombard en avril 2025, ce roman graphique de 168 pages est signé par le duo italien Valentina Grande (scénario) et Francesco Dibattista (dessin et couleurs), traduit en français par Claudia Migliaccio. Valentina Grande, qui est aussi écrivaine et professeure de littérature, a déjà consacré plusieurs BD à des portraits de femmes, dont un sur l’écrivaine américaine Gertrude Stein. Ici, chaque nageuse du groupe a son propre vécu : maternité subie, racisme, rapport difficile au corps qui vieillit, culpabilité d’avoir choisi une carrière plutôt qu’une famille. Le livre peut évoquer le film Le Grand Bain de Gilles Lellouche (2018), qui mettait en scène une équipe masculine de natation synchronisée, mais le ton est très différent : pas de comédie ici, plutôt un récit sur la solidarité entre femmes et sur ce qu’elles ont dû endurer — chacune à sa manière — pour arriver là où elles sont.
Le dessin de Dibattista, aux teintes sombres et froides en début d’album, s’éclaircit au fur et à mesure que Vik sort de son isolement — les couleurs suivent la trajectoire du personnage.
Tranche d’âge conseillée : le public visé est ados-adultes selon CanalBD et Le Lombard.
5. Swimming poule mouillée (Guillaume Long, 2004)

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Robin est un garçon qui adore se raconter des histoires dans lesquelles il triomphe de tout. Mais la réalité est moins glorieuse : chaque mardi, il doit affronter le cours de natation avec sa classe, sous les ordres d’un maître-nageur qui interpelle les enfants à coups de surnoms marins — « crevette », « bulot », « anchois à pizza ». Et cette semaine, c’est le jour J : Robin doit passer le redoutable test de la Sardine d’or, une série d’épreuves aquatiques devant toute la classe. Épaulé par son ami Rémi et Captain Flash, sa figurine fétiche, il va tenter de prouver qu’il n’est pas — malgré les apparences — une poule mouillée.
Auteur suisse né à Genève en 1977 (il sera plus tard connu pour sa série culinaire À boire et à manger), Guillaume Long a publié cet album chez La Joie de lire en 2004, puis en réédition en 2014 dans la collection Somnambule. Toute la force de l’album tient dans le décalage entre deux registres : d’un côté, les fantasmes héroïques de Robin, qui s’imagine en superhéros aquatique capable de plongeons acrobatiques ; de l’autre, la réalité triviale de la piscine municipale — le froid de l’eau, la panique au bord du plongeoir, le maître-nageur qui hurle. L’ensemble ne fait qu’une trentaine de planches, ce qui permet une lecture d’une traite, idéale pour les enfants qui n’ont pas encore la patience des gros albums.
Tranche d’âge conseillée : l’Éducation nationale recommandait ce livre en cycle 2 (CE1) il y a quelques années, et le site l@BD indique un âge conseillé à partir de 7 ans. Les adultes qui ont connu les mardis piscine à l’école primaire y retrouveront sans doute quelques souvenirs — pas toujours agréables, mais c’est justement le sujet.