Ferdinand Foch naît en 1851 à Tarbes, dans une famille de la bourgeoisie provinciale. Élevé dans la foi catholique — ce qui lui vaudra plus d’un obstacle dans la France anticléricale de la IIIe République —, il intègre l’École polytechnique et choisit l’artillerie. Il enseigne à l’École supérieure de guerre entre 1895 et 1901, puis en prend le commandement en 1908. La doctrine qu’il y forge, nourrie de Clausewitz — le théoricien militaire prussien — et des campagnes napoléoniennes, s’articule autour de trois principes : économie des forces (ne pas disperser ses moyens), concentration des efforts (frapper au point décisif) et liberté d’action (conserver l’initiative face à l’adversaire). Ces trois principes structurent encore aujourd’hui la réflexion militaire française. Mais Foch en tire aussi une conviction qui se révélera meurtrière : la primauté de l’offensive, la certitude que la volonté d’attaquer peut, à elle seule, l’emporter sur la supériorité matérielle de l’ennemi.
En août 1914, alors qu’il n’a encore jamais commandé de troupes au feu, il est à la tête du XXe corps en Lorraine. La guerre va tout changer. La doctrine qu’il a enseignée se heurte d’emblée à la réalité du feu : à Morhange, le 20 août, il lance une attaque sans en avoir reçu l’ordre de son supérieur, le général de Castelnau, et subit un revers sévère. Il se refait pourtant une réputation à la tête de la 9e armée lors de la bataille de la Marne, en septembre. Suivent des succès défensifs en Flandres, puis des batailles coûteuses en Artois et dans la Somme, jusqu’à sa disgrâce fin 1916. Rappelé en 1917 comme chef d’état-major général, il accède en mars 1918 au commandement suprême des forces alliées — une position sans précédent dans l’histoire militaire, car aucun général n’avait jamais eu à coordonner simultanément des armées françaises, britanniques, américaines, belges et italiennes, dont chacune relevait de son propre gouvernement. C’est à ce poste qu’il mène la coalition à la victoire, avant de perdre la bataille de la paix : il réclame une occupation française permanente de la rive gauche du Rhin pour empêcher toute future agression allemande, mais ni Clemenceau, ni les Britanniques, ni les Américains ne le suivent.
Triple maréchal — de France, de Grande-Bretagne et de Pologne —, adulé de son vivant au point de recevoir des funérailles nationales comparées à celles de Victor Hugo, Foch s’éteint en 1929. La postérité en a fait une figure aussi imposante que contestée : artisan de la victoire de 1918 pour les uns, responsable indirect des hécatombes de 1914 pour les autres, qui lui reprochent d’avoir théorisé une offensive à outrance inadaptée à la guerre moderne.
Les quatre ouvrages qui suivent permettent d’en juger par soi-même.
1. Foch (Jean-Christophe Notin, 2008)

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En plus de 600 pages, Jean-Christophe Notin retrace la vie entière de Ferdinand Foch, de sa jeunesse tarbaise à ses funérailles nationales. Il s’agit de la première biographie française de référence depuis celle de Jean Autin (1987), et elle repose sur un corpus d’archives largement inédit : correspondance privée avec son épouse conservée à la BNF, journal de Poincaré, fonds Castelnau, Joffre et Pétain au Service historique de la Défense, archives Haig et Pershing consultées en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Ce socle documentaire permet à Notin de reconstituer les faits et ce qui les a déterminés : rivalités entre généraux, pressions politiques, calculs personnels.
Le cœur de la biographie porte sur le lien entre l’enseignement de Foch et les désastres de 1914. Notin établit que les cours dispensés à l’École de guerre, avec leur insistance sur l’offensive comme moyen unique de remporter la décision, ont contribué à former une génération d’officiers convaincus qu’il fallait attaquer à tout prix — y compris face à des positions retranchées et défendues par des mitrailleuses et de l’artillerie lourde. Le résultat, en août 1914, ce sont des assauts frontaux catastrophiques et des pertes massives. Notin montre aussi que Foch lui-même, sur le terrain, a commis des imprudences (l’attaque de Morhange sans ordre) et des désobéissances qui auraient pu lui coûter sa carrière. S’il échappe à la vague de limogeages qui frappe les généraux à l’automne 1914, c’est grâce à la protection de Joffre. Le biographe relève d’ailleurs que, couvert de lauriers après la guerre, Foch s’opposera à l’élévation de Castelnau au maréchalat — il le qualifie de « vaincu de Morhange » — alors même que c’est lui, Foch, qui avait pris l’initiative malheureuse lors de cette bataille.
Notin ne se limite pas au champ de bataille. Il consacre des chapitres substantiels à l’après-guerre et aux rapports entre Foch et Clemenceau. Les deux hommes, que la nécessité de vaincre avait rapprochés, s’affrontent dès la conférence de la Paix sur un point capital : Foch exige que la France occupe durablement la rive gauche du Rhin, c’est-à-dire toute la partie de l’Allemagne située à l’ouest du fleuve, pour se prémunir contre une revanche allemande. Clemenceau, conscient que ni les États-Unis ni la Grande-Bretagne n’accepteront un tel démembrement de l’Allemagne, renonce à cette exigence au profit du traité de Versailles. L’opposition entre les deux hommes se prolonge jusque dans des publications posthumes. Des documents inédits révèlent par ailleurs que Clemenceau faisait surveiller Foch par la préfecture de police lors de ses séjours parisiens — signe de la méfiance que le chef du gouvernement nourrissait envers les ambitions politiques du maréchal et ses liens avec les milieux conservateurs et catholiques. Si vous ne devez lire qu’un seul bouquin sur Foch, celui-ci propose le panorama le plus complet, de la vie privée aux négociations internationales.
2. Foch, chef de guerre (Elizabeth Greenhalgh, 2013)

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D’abord paru en anglais sous le titre Foch in Command: The Forging of a First World War General (Cambridge University Press, 2011), cet ouvrage a été salué par l’historien militaire Robert Doughty comme la meilleure étude consacrée à Foch, toutes langues confondues. Rattachée à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud et à l’Académie militaire de Canberra, l’historienne australienne Elizabeth Greenhalgh se concentre exclusivement sur la période 1914-1919 et adopte un angle résolument analytique : il ne s’agit pas de raconter une vie, mais de comprendre comment un officier d’artillerie, qui n’a jamais commandé au feu avant la guerre et se trouve à deux ans de la retraite en 1914, se transforme en commandant suprême d’une coalition de cinq nations.
Greenhalgh s’appuie sur des archives jusqu’alors sous-utilisées, en particulier les carnets de notes et les lettres que Foch adresse quasi quotidiennement à son épouse. Ces documents livrent ses réflexions intimes sur la stratégie, la politique et les hommes — Joffre, Pétain, Clemenceau, Haig, Pershing —, et permettent de saisir les tensions et les compromis qui ont sous-tendu le commandement interallié. L’historienne accorde une attention soutenue aux mécanismes de ce commandement : comment un état-major transmet et fait appliquer des ordres à des armées de plusieurs millions d’hommes ; comment on coordonne des forces nationales qui ont chacune leur doctrine, leur logistique et leurs objectifs politiques propres. Elle rappelle surtout que Foch ne dispose d’aucun pouvoir hiérarchique sur les généraux alliés : le commandant en chef britannique, Haig, reçoit ses instructions de Londres, et le général américain Pershing tient à conserver une armée autonome. Foch doit donc avancer par la persuasion, l’insistance et parfois la ruse — ce qui donne tout son sens à cette phrase qu’on lui attribue : « Depuis que j’ai commandé une coalition, j’admire beaucoup moins Napoléon. »
Greenhalgh consacre enfin un volet essentiel à la manière dont Foch perd politiquement ce qu’il a gagné militairement. Les conditions d’armistice du 11 novembre 1918 sont d’une extrême rigueur : évacuation de la rive gauche du Rhin par l’armée allemande et occupation alliée de trois zones avancées sur la rive droite, autour de Mayence, Coblence et Cologne. Mais Foch veut aller plus loin et réclame une présence militaire française permanente en Rhénanie — voire la création d’un État-tampon séparé de l’Allemagne. Ni les Américains ni les Britanniques ne sont prêts à cautionner un tel dispositif, et Clemenceau finit par s’y opposer lui aussi. Foch ne perçoit pas que la France, justement parce qu’elle a vaincu en coalition, ne peut imposer à ses alliés des conditions qu’ils refusent. Greenhalgh est l’une des rares à montrer comment la victoire militaire et l’échec politique de Foch procèdent des mêmes ressorts : son énergie, sa ténacité, son incapacité à transiger.
3. De la guerre (Ferdinand Foch, éd. Martin Motte, 2023)

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Coédité par Tallandier et le ministère des Armées, ce volume rassemble les deux textes fondateurs de la pensée stratégique de Foch : Des principes de la guerre (1903) et De la conduite de la guerre (1904), issus des cours qu’il dispense à l’École supérieure de guerre. Directeur d’études à l’École pratique des hautes études et responsable du cours de stratégie à l’École de guerre, Martin Motte en assure l’édition critique : introduction substantielle, annotations, cartes, annexes et bibliographie commentée. L’objectif est de rendre enfin accessibles des textes que tout le monde cite mais que très peu ont réellement lus.
L’enjeu est historiographique. Foch reste l’un des stratèges les plus clivants de l’histoire militaire : Liddell Hart, Marc Bloch et Raymond Aron ont vu en lui un illuminé néo-napoléonien, responsable des hécatombes de 1914 ; les armées françaises, à l’inverse, continuent de se réclamer de ses principes. Plutôt que de trancher, Motte invite le lecteur·ice à se confronter directement aux textes pour se forger un jugement. Son introduction replace les cours de Foch dans leur contexte intellectuel — l’influence de Clausewitz, l’héritage des cours du colonel Maillard (le prédécesseur de Foch à l’École de guerre, qui avait posé les bases de la méthode de raisonnement tactique), les leçons tirées de la guerre de 1870 — et fait apparaître une pensée plus nuancée que ne le laissent croire ses détracteurs. Foch ne prétend pas énoncer une science de la guerre ni un dogme ; il entend transmettre des principes d’action à adapter à chaque situation, des clés de raisonnement pour affronter l’imprévisibilité du champ de bataille. Motte voit d’ailleurs en Foch un précurseur de ce qu’on appellera plus tard l’art opératif — ce niveau intermédiaire entre la tactique (le combat) et la stratégie (la conduite générale de la guerre), qui subordonne chaque bataille aux objectifs politiques du conflit.
Motte a fait le choix d’alléger certains développements techniques qui rendaient les textes originaux difficilement lisibles pour un public non militaire et d’introduire des intertitres qui balisent la lecture. Le style de Foch, qu’il qualifie d’« abrupt et rocailleux », n’est pas d’un accès immédiat, mais l’appareil critique en désamorce les difficultés. Foch s’appuie abondamment sur les batailles de la guerre franco-prussienne de 1870 (Rezonville, Gravelotte, Sedan) pour illustrer ses principes, et les cartes ajoutées par l’éditeur permettent de suivre ces exemples sans connaissance préalable du sujet. À l’heure où la guerre en Ukraine a rappelé la réalité des combats terrestres de haute intensité en Europe, ces textes — dont se sont réclamés aussi bien de Gaulle que Churchill, Eisenhower ou Patton — retrouvent une actualité que les détracteurs de Foch leur avaient longtemps déniée.
4. Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre de 1914-1918 (Ferdinand Foch, 1931)

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Publiés à titre posthume chez Plon en 1931 — deux ans après la mort du maréchal —, ces Mémoires constituent le témoignage direct de Foch sur le conflit qu’il a contribué à remporter. Organisé en deux tomes, l’ouvrage couvre d’une part les opérations de 1914 (Lorraine, Marne, Flandres) et d’autre part la campagne décisive de 1918, de la crise de mars à l’armistice de novembre. Foch y consigne au jour le jour ses décisions, ses ordres, ses échanges avec les responsables politiques et militaires, avec une précision factuelle qui en fait une source de premier ordre pour les historien·ne·s du conflit.
Il faut toutefois aborder ces Mémoires en connaissance de cause. Foch passe sous silence les années 1915 à 1917, alors qu’il y joue pourtant un rôle important : en 1915, il commande le groupe des armées du Nord et mène les coûteuses offensives d’Artois ; en 1916, il coordonne l’effort français et britannique lors de la bataille de la Somme. C’est l’échec de cette dernière qui entraîne sa mise à l’écart fin 1916. Ce silence sur trois années — les plus difficiles de sa carrière — produit un récit qui va directement de ses premiers faits d’armes (la Marne, 1914) à son accession au commandement suprême en 1918, sans s’attarder sur la période intermédiaire où ses méthodes ont été remises en cause. De même, certaines controverses sont esquivées, notamment ses différends avec le général de Castelnau lors des batailles de Lorraine en août 1914. On n’y trouvera pas non plus les confidences personnelles qu’il réservait à ses lettres privées : le ton est celui d’un commandant qui rend compte de ses responsabilités devant la postérité.
Pour autant, le récit des semaines critiques de mars-avril 1918 est d’un intérêt considérable. En mars, l’armée allemande lance sous la direction de Ludendorff une série d’offensives massives sur le front occidental — les Kaiserschlachten (« batailles du Kaiser ») —, les plus puissantes depuis 1914, avec pour objectif de séparer les armées française et britannique avant l’arrivée en force des troupes américaines. La percée allemande menace de couper les Britanniques du reste du front et de les rejeter vers les ports de la Manche. C’est dans cette situation d’urgence que Foch se voit confier le commandement suprême. Ses Mémoires permettent de saisir, de l’intérieur, la logique d’une prise de décision en temps de crise : comment il répartit les réserves entre les secteurs menacés, comment il convainc Haig de maintenir la jonction avec l’armée française au lieu de se replier vers la côte, comment il articule la défensive immédiate avec la contre-offensive qu’il prépare pour l’été. Un document irremplaçable — au sens propre : il n’existe pas d’autre récit à la première personne du commandant suprême interallié —, à condition de le croiser avec les travaux de Notin ou de Greenhalgh, qui en éclairent les silences et les omissions volontaires.