Coincée entre la Roumanie et l’Ukraine, la République de Moldavie est l’un des États les moins connus d’Europe — et l’un de ceux dont l’histoire a été le plus marquée par les ambitions territoriales de ses voisins. Fondée au XIVe siècle, la principauté de Moldavie passe sous suzeraineté ottomane en 1538, avant de perdre sa moitié orientale — la Bessarabie, région comprise entre les fleuves Prout et Dniestr — au profit de la Russie tsariste en 1812. S’ensuit un siècle de russification progressive, interrompu en 1918 par le rattachement à la Grande Roumanie (le royaume roumain élargi à ses frontières maximales après la Première Guerre mondiale, qui englobe alors la Transylvanie, la Bucovine et la Bessarabie). En 1940, Staline adresse un ultimatum à Bucarest et récupère la Bessarabie. La Roumanie, alliée à l’Allemagne nazie, la reprend brièvement entre 1941 et 1944 — mais l’Armée rouge la reconquiert définitivement à la fin de la guerre. La Bessarabie est alors transformée en République socialiste soviétique de Moldavie, dotée d’une identité fabriquée de toutes pièces : une « langue moldave » écrite en cyrillique, officiellement distincte du roumain alors qu’elle en est une variante régionale.
L’indépendance proclamée le 27 août 1991 n’apporte pas la stabilité espérée. Dès 1992, la Transnistrie — une bande de terre à l’est du Dniestr, peuplée en majorité de russophones et fortement industrialisée à l’époque soviétique — fait sécession avec le soutien militaire de Moscou. La guerre civile qui s’ensuit dure quelques mois, fait plusieurs centaines de morts, et se fige en un conflit non résolu à ce jour : la Transnistrie fonctionne depuis comme un État de facto, non reconnu par la communauté internationale, où stationnent encore des troupes russes. Les décennies suivantes sont celles d’un pays miné par la corruption, l’émigration de masse — plus d’un million de citoyens ont quitté le territoire depuis 1990 — et l’alternance entre gouvernements pro-russes et pro-européens, sans qu’aucune orientation ne parvienne à s’imposer durablement. En juin 2022, la Moldavie obtient le statut de candidat à l’adhésion européenne ; en 2024, la présidente pro-européenne Maia Sandu est réélue au second tour, et un référendum sur l’intégration européenne recueille un « oui » de justesse (50,69 %), grâce aux voix de la diaspora. Rien n’est acquis pour autant : la lutte contre la corruption, la réforme de la justice et l’alignement de l’économie sur les critères de l’UE restent des chantiers considérables, tandis que la pression russe — désinformation, ingérences électorales, chantage énergétique — ne faiblit pas.
Pour qui veut comprendre cette trajectoire, la bibliographie francophone est modeste. Quatre ouvrages permettent cependant d’en éclairer les dimensions essentielles : la question identitaire, l’héritage soviétique, les fractures internes et le rapport à l’Europe.
1. La République de Moldavie : un État en quête de nation (Matei Cazacu et Nicolas Trifon, 2010)

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Matei Cazacu, historien et chercheur au CNRS, et Nicolas Trifon, linguiste et essayiste, avaient déjà cosigné La Moldavie ex-soviétique en 1993, au lendemain de la guerre du Dniestr. Avec ce second ouvrage publié aux éditions Non Lieu, ils reprennent depuis ses origines la question de ce qu’est la Moldavie — un État, une nation, un fragment de Roumanie ou autre chose encore. Cazacu retrace sur le temps long l’histoire de la Bessarabie et la replace au carrefour des empires ottoman, russe et habsbourgeois. La région, située sur la route entre les Balkans et les steppes d’Ukraine, a toujours constitué un enjeu stratégique pour les puissances qui cherchaient à contrôler l’accès à la mer Noire et la frontière entre monde latin et monde slave. Trifon, de son côté, consacre un travail à la question linguistique, l’un des nœuds les plus sensibles de l’identité moldave : existe-t-il une « langue moldave » distincte du roumain, comme l’affirmait le pouvoir soviétique ? Comment ce dernier a-t-il fabriqué cette distinction — passage forcé à l’alphabet cyrillique, purges des intellectuels roumanisants, rédaction de grammaires ad hoc — pour couper les Moldaves de la Roumanie ? Et qu’en reste-t-il aujourd’hui, dans un pays où le russe demeure la langue du commerce, de la Transnistrie et d’une partie significative de la vie publique ?
L’apport le plus décisif du livre — et, à ce jour, la contribution la plus complète en français sur le sujet — porte sur ce que les auteurs nomment le « compromis indépendantiste » : entre 1989 et 2009, les élites moldaves ont négocié leur sortie de l’empire soviétique sans jamais trancher entre deux options — la réunification avec la Roumanie, portée par un élan initial vite retombé, et la construction d’un État-nation autonome dont tout restait à inventer (quelle langue officielle adopter ? quelle histoire enseigner dans les écoles ? quels symboles nationaux se donner ?). Faute de choix net, les dirigeants successifs ont tantôt flirté avec Bucarest, tantôt cultivé une « moldavité » — c’est-à-dire l’idée d’une nation moldave spécifique, irréductible à la roumanité — que le Parti communiste moldave, au pouvoir de 2001 à 2009, a érigée en doctrine officielle. Cazacu et Trifon s’appuient sur l’histoire, l’anthropologie et la sociolinguistique pour démontrer que cette impasse n’est pas un accident de parcours mais le produit logique de deux siècles de dominations successives — et qu’au terme de vingt ans d’indépendance, la Moldavie n’avait toujours pas tranché.
2. Moldavie : le défi, un pari (Catherine Durandin, 2024)

Historienne, ancienne élève de l’École normale supérieure et professeure émérite à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales), Catherine Durandin a consacré l’essentiel de sa carrière à la Roumanie et à l’espace post-soviétique — on lui doit entre autres une Histoire des Roumains (Fayard, 1995). Dans cet essai publié aux éditions Pétra en septembre 2024, elle se tourne vers la Moldavie d’après février 2022 : celle qui, depuis l’invasion russe de l’Ukraine, vit à la frontière immédiate d’une guerre de haute intensité. En quelques semaines, plus de 100 000 réfugiés ukrainiens franchissent la frontière moldave ; la dépendance énergétique du pays, dont le gaz provenait quasi exclusivement de la Russie via le géant Gazprom, se transforme en vulnérabilité critique, car Moscou n’hésite pas à couper l’approvisionnement pour faire pression sur Chișinău.
Durandin ne propose pas une vision édulcorée de la situation. La corruption gangrène la justice et la classe politique ; le scandale bancaire de 2014-2015 — au cours duquel des réseaux liés à l’oligarque Ilan Shor ont siphonné environ un milliard de dollars des trois principales banques du pays, soit l’équivalent de 12 % du PIB moldave — a durablement ébranlé la confiance des citoyens dans leurs institutions. Le déclin démographique est vertigineux : un Moldave sur quatre a plus de 60 ans, les pénuries de main-d’œuvre touchent tous les secteurs, et le pays ne devrait plus compter que 1,7 million d’habitants en 2040 contre 2,6 millions aujourd’hui. C’est dans ce contexte que le gouvernement pro-européen de Maia Sandu tente de mener les réformes nécessaires à l’intégration dans l’UE.
L’autrice accorde aussi une attention soutenue aux deux foyers de tension internes : la Gagaouzie — une région autonome du sud peuplée de Gagaouzes, minorité turcophone de religion orthodoxe, dont les dirigeants penchent vers Moscou — et la Transnistrie, sécessionniste depuis 1992. Durandin, qui a travaillé pendant des années comme consultante pour le ministère français de la Défense sur le dossier roumain et moldave, connaît les acteurs et les rapports de force : elle documente aussi bien l’ampleur de la corruption que les avancées réelles du pays vers les standards européens.
3. Moldavie — Destin, démarcation, diaspora (Florentin Cassonnet, 2026)

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Journaliste, Florentin Cassonnet se rend régulièrement en Moldavie, qu’il considère comme son pays d’adoption. Avec ce petit bouquin de 96 pages publié aux éditions Nevicata à Bruxelles, dans une collection de « grands récits » consacrée à des pays et des territoires, il ne propose ni un guide touristique ni un traité académique, mais une immersion dans le quotidien moldave, façonné par l’héritage soviétique, la précarité économique et le tiraillement entre l’attrait de l’Europe et l’empreinte persistante de Moscou.
Les trois mots du titre dessinent les axes du récit. Le destin renvoie à celui de l’ancienne Bessarabie, dont le passé impérial pèse encore sur les mentalités, les structures administratives et l’économie — ce pays dont les caves à vin comptaient parmi les meilleures de l’Union soviétique reste l’un des plus pauvres d’Europe. La démarcation concerne la question des frontières : la ligne de fracture avec la Transnistrie pro-russe, mais aussi la relation ambivalente avec la Roumanie voisine — un État frère par la langue, dont un demi-siècle de séparation soviétique a pourtant rendu le rapprochement plus difficile que prévu. La diaspora, enfin, constitue une réalité massive : plus d’un million de Moldaves vivent à l’étranger — en Italie, en France, en Allemagne, en Russie — et leurs transferts de fonds représentent environ 15 à 20 % du PIB national. Cassonnet fait saisir ce que ces réalités signifient au quotidien : des familles séparées pendant des années, des villages dont la population active est partie, mais aussi le rôle décisif de cette diaspora lors des scrutins récents — c’est elle qui a fait basculer le référendum européen de 2024 en faveur du « oui ».
Trois entretiens prolongent le récit : l’historien Victor Taki revient sur les racines du rapport à la Russie, le sociologue Petru Negură aborde la transformation de la société moldave depuis 1991, et la chercheuse et éditrice Ecaterina Pîslari évoque la vie intellectuelle du pays.
4. La Moldavie à la croisée des mondes (Josette Durrieu et Florent Parmentier, 2019)

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Sénatrice socialiste et rapporteure sur la Moldavie à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Josette Durrieu a fréquenté les coulisses du pouvoir à Chișinău pendant des années. Florent Parmentier, politologue et enseignant à Sciences Po, observe le même pays depuis l’université, en spécialiste de l’espace post-soviétique. Publié aux éditions Non Lieu avec une préface de Jean-Pierre Raffarin et des postfaces de Jean-Pierre Chevènement et de Catherine Lalumière, le livre comporte trois parties.
La première pose le cadre historique et géopolitique : un pays alors peuplé de quatre millions d’habitants, enclavé entre l’Ukraine et la Roumanie, où chaque influence — russe chez les russophones et en Transnistrie, roumaine chez la majorité roumanophone, turque chez les Gagaouzes du sud, européenne dans les milieux urbains et la jeunesse — s’ancre dans une composante précise de la population. La deuxième partie, rédigée par Josette Durrieu, prend la forme de carnets de terrain : des notes de voyage, des portraits d’acteurs politiques sans complaisance et des anecdotes qui révèlent la réalité d’un État dont les institutions démocratiques fonctionnent, mais restent fragiles. Durrieu y décrit sans détour des politiciens qui détournent des millions de dollars, mais souligne aussi, chez d’autres dirigeants, un sens réel de l’intérêt général — y compris lorsque leurs méthodes surprendraient un observateur habitué aux usages des démocraties ouest-européennes. La troisième partie, sous forme de dialogue entre les deux auteurs, s’attache aux perspectives de la Moldavie.
Une observation de Florent Parmentier mérite d’être relevée : la division de l’opinion moldave entre pro-russes et pro-européens, souvent dénoncée comme une tare congénitale de la gouvernance moldave, fonctionne en réalité comme l’un des meilleurs garants du pluralisme démocratique du pays — aucun camp ne dispose d’une hégémonie suffisante pour verrouiller le pouvoir. Jean-Pierre Chevènement résume le livre en postface comme un « portrait quasi-impressionniste » de la Moldavie : un regard revendiqué comme subjectif, nourri par des années passées sur place.