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Que lire sur l'histoire de la Malaisie ?

Que lire sur l’histoire de la Malaisie ?

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La Malaisie est un pays double : une péninsule entre la Thaïlande et Singapour, et deux États — Sabah et Sarawak — sur la côte nord de l’île de Bornéo, de l’autre côté de la mer de Chine méridionale. Géographie éclatée, influences croisées : l’histoire de la Malaisie est indissociable de ses voisinages indien, chinois et indonésien. Dès les premiers siècles de notre ère, des royaumes sous influence culturelle indienne — hindouisme et bouddhisme — s’implantent dans la région : Langkasuka dans le nord de la péninsule, puis l’empire maritime de Srivijaya, basé à Sumatra mais dont l’autorité s’étend jusqu’à Kedah. La péninsule malaise sert alors de relais sur les routes commerciales entre la Chine et l’océan Indien. Au XVe siècle, le sultanat de Melaka exploite cette position comme aucun royaume avant lui : les vents de mousson, qui s’inversent selon les saisons, obligent les navires marchands à stationner dans le détroit en attendant un vent favorable, et Melaka tire profit de cette halte forcée. Converti à l’islam et protégé militairement par la Chine des Ming — à laquelle il verse un tribut —, le sultanat devient la plaque tournante du commerce des épices entre l’Inde, la Chine et l’archipel indonésien.

La prise de Melaka par les Portugais en 1511 ouvre un cycle de dominations européennes — hollandaise, puis surtout britannique — qui transforme la société. L’administration coloniale britannique fige les catégories ethniques et assigne à chacune un rôle économique : les Malais dans l’agriculture de subsistance et l’administration (réservée à la noblesse), les Chinois dans les mines d’étain et le commerce, les Indiens dans les plantations d’hévéa. Ce cloisonnement, renforcé par un système scolaire séparé selon les langues, creuse des écarts de revenus entre communautés, qui persistent après l’indépendance de 1957. En mai 1969, ces inégalités débouchent sur des émeutes interethniques entre Malais et Chinois à Kuala Lumpur : la violence est nourrie par le ressentiment des Malais, majoritaires mais économiquement marginalisés, face à la relative prospérité de la minorité chinoise. Le gouvernement y répond en 1971 par la Nouvelle Politique Économique (NEP), une politique de discrimination positive en faveur des Bumiputera (Malais et populations autochtones) : quotas d’embauche, accès privilégié au capital, obligation pour les entreprises d’attribuer au moins 30 % de leur actionnariat à des Bumiputera. Cette politique, toujours en vigueur sous des noms successifs, structure la vie économique et sociale du pays depuis plus d’un demi-siècle.

La Malaisie contemporaine est le produit de ces strates. C’est un État fortement interventionniste qui tire une partie de ses revenus de ses ressources pétrolières et gazières (via la compagnie nationale Petronas) et qui mise, dès les années 1970, sur l’industrialisation par les exportations, notamment dans l’électronique. C’est aussi une monarchie constitutionnelle unique au monde, où le roi (Yang di-Pertuan Agong) n’hérite pas du trône mais est élu tous les cinq ans par et parmi les neuf sultans de la fédération. En 2018, l’alternance parlementaire — la première depuis l’indépendance — fait naître d’immenses espoirs démocratiques, vite tempérés par le retour de l’instabilité politique dès février 2020. Pays émergent, fédération multiethnique, société traversée de tensions identitaires et religieuses : pour saisir la Malaisie, il faut croiser l’histoire longue, l’économie politique et l’anthropologie — ce à quoi s’emploient les auteurs des trois livres présentés ici.


1. Sept sultans et un rajah : Brève histoire de la Malaisie (Éric Olmedo et Tangi Calvez, 2017)

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C’est la seule synthèse historique sur la Malaisie disponible en langue française. Chercheur en anthropologie sociale à l’université nationale de Malaisie, Éric Olmedo s’associe à Tangi Calvez, enseignant en histoire-géographie au lycée français Henri-Fauconnier de Kuala Lumpur, pour retracer l’histoire de la péninsule de la préhistoire jusqu’aux revendications ethniques des années 1960. Le titre du bouquin renvoie à huit des neuf souverains héréditaires de la fédération : sept sultans (Johor, Kedah, Kelantan, Pahang, Perak, Selangor, Terengganu) et un rajah (Perlis) — le neuvième, le Yang di-Pertuan Besar du Negeri Sembilan, porte un titre distinct ; les quatre derniers États (Melaka, Penang, Sabah et Sarawak) sont dirigés par des gouverneurs nommés.

Dès les premières pages, les auteurs refusent de trancher un débat qui agite les préhistoriens : le peuple malais résulte-t-il de vagues migratoires successives venues du continent, ou est-il autochtone de la péninsule ? Car si les Malais sont eux-mêmes des migrants, le statut de « fils du sol » (Bumiputera) qui fonde leurs privilèges depuis 1971 perd une part de sa légitimité. Olmedo et Calvez présentent les thèses en présence et laissent au lecteur·ice le soin de juger. Le récit progresse ensuite à travers les royaumes « oubliés » — Chi Tu au Kelantan, Gangga Negara au Perak, Langkasuka entre Pattani et Kedah —, puis l’empire maritime de Srivijaya et enfin le sultanat de Melaka, dont les auteurs expliquent la fortune par la conjonction de trois facteurs : une position sur le point de passage obligé des navires entre Inde et Chine (dictée par l’alternance des moussons), la conversion précoce à l’islam et la protection diplomatique et militaire de la Chine des Ming.

La seconde partie est la plus inattendue. Olmedo et Calvez y délaissent la chronologie politique pour analyser la mosaïque ethnique malaisienne et ses origines coloniales : comment les Britanniques ont spécialisé chaque communauté dans un secteur économique, comment ils ont mis en place un système éducatif éclaté en filières linguistiques distinctes (malais, chinois, tamoul, anglais), et pourquoi ces structures ont survécu à l’indépendance. Le dernier chapitre quitte l’histoire et la politique pour les traditions alimentaires. En Malaisie, il n’existe pas de cuisine nationale unifiée, mais une juxtaposition de cuisines — malaise, chinoise (cantonaise, hokkien, hakka…), indienne, peranakan (née du métissage sino-malais à Melaka). Les tabous respectifs — le porc en contexte musulman, le bœuf en contexte hindou — révèlent les frontières entre communautés. Mais les emprunts réciproques et les lieux de restauration partagés — kopitiam, mamak, warung — en signalent aussi les porosités. Des cartes et des encadrés ponctuent l’ensemble et permettent une lecture non linéaire, au gré des curiosités.


2. Malaisie contemporaine (David Delfolie, Nathalie Fau et Elsa Lafaye de Micheaux, dir., 2021)

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Publiée par l’IRASEC (Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine) et Les Indes Savantes, cette monographie de près de 600 pages rassemble les contributions d’une vingtaine de spécialistes — géographes, économistes, anthropologues, politistes, littéraires — du monde francophone et de Malaisie. À sa tête, trois chercheurs rattachés à l’IRASEC et co-directeurs de l’Institut Pondok Perancis à Kuala Lumpur : David Delfolie (Sciences Po Lille, spécialiste de l’islam et de la politique étrangère malaisienne), Nathalie Fau (géographe, Université Paris Cité) et Elsa Lafaye de Micheaux (économiste, Université Rennes 2). Leur constat : la Malaisie est un angle mort des sciences sociales francophones. Contrairement au Myanmar (crise politique et répression militaire), au Cambodge (mémoire des Khmers rouges) ou à l’Indonésie (gigantisme démographique, crises de la fin Suharto), la Malaisie n’a connu ni guerre civile ni effondrement politique ; sa relative prospérité et la longévité de sa coalition au pouvoir (l’UMNO et ses alliés du Barisan Nasional, au gouvernement de 1957 à 2018) en ont fait un pays peu étudié, y compris dans les universités françaises.

La monographie se structure en quatre parties. La première examine les rouages du système politique malaisien : pourquoi la vie démocratique reste-t-elle structurée par le critère ethnique, quel rôle jouent l’islam officiel et Internet dans la contestation, et comment les forces armées se positionnent-elles face au pouvoir civil ? La deuxième replace la Malaisie dans son voisinage régional — les relations de plus en plus étroites avec la Chine (investissements, infrastructures, contentieux en mer de Chine méridionale), la coopération au sein de l’ASEAN, les enjeux sécuritaires dans le détroit de Malacca. La troisième aborde l’économie : la Malaisie est un État dont les revenus dépendent en bonne partie de la rente pétrolière et gazière (gérée par la compagnie nationale Petronas), ce qui lui permet d’investir massivement dans les infrastructures et de financer la redistribution en faveur des Bumiputera ; l’agriculture d’exportation — la Malaisie est le deuxième producteur mondial d’huile de palme, avec la déforestation et la perte de biodiversité que cela suppose — occupe une place à part. La quatrième porte sur l’organisation du territoire — les fortes disparités entre la côte ouest développée et l’intérieur rural, la croissance des villes, la place de la mer — et sur la société civile, de la littérature anglophone et malaise à la question des travailleurs migrants, venus d’Indonésie, du Bangladesh et du Myanmar.

L’ensemble s’achève sur une Malaisie entrée, depuis février 2020, dans une période de grande incertitude politique : la coalition victorieuse en 2018 — la première alternance depuis l’indépendance — n’aura tenu que vingt-deux mois. À ce jour, c’est la référence la plus complète en français.


3. La Malaisie, un modèle de développement souverain ? (Elsa Lafaye de Micheaux, 2012)

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Maîtresse de conférences HDR en économie politique à l’université Rennes 2 et chercheure au Centre Asie du Sud-Est (CNRS-EHESS-Inalco), Elsa Lafaye de Micheaux se concentre ici sur une question : comment un pays rural et pauvre à l’indépendance est-il devenu, en un demi-siècle, une économie émergente souvent comparée aux « tigres asiatiques » (Corée du Sud, Taïwan, Singapour) ? Et comment l’État malaisien a-t-il pu conserver la maîtrise de ses choix économiques alors même que le pays dépend étroitement des capitaux étrangers, de la demande internationale et des grandes multinationales qui lui fournissent la technologie (principalement japonaises, américaines et, de plus en plus, chinoises) ? Pour y répondre, l’auteure remonte d’abord à la période coloniale, où les Britanniques n’ont pas seulement bâti une économie d’extraction fondée sur l’étain et l’hévéa, mais ont aussi institué les catégories ethniques (Malais, Chinois, Indiens) sur lesquelles reposeront, après l’indépendance, les politiques de redistribution.

Le cœur de la démonstration porte sur la Nouvelle Politique Économique (NEP) de 1971. Après les émeutes interethniques de mai 1969, le gouvernement met en place une discrimination positive en faveur des Bumiputera dont l’objectif premier est la cohésion nationale, et non la croissance. Mais les effets économiques sont considérables, car le gouvernement mène de front deux stratégies : d’un côté, la redistribution en faveur des Bumiputera dans l’économie domestique (quotas, participation au capital) ; de l’autre, la création de zones franches industrielles tournées vers l’exportation, où les multinationales — notamment japonaises et américaines dans le secteur des semi-conducteurs — bénéficient d’exonérations fiscales en échange de leur implantation et de transferts de compétences. Le secteur électronique, inexistant au début des années 1970, représente déjà 50 % des exportations manufacturées en 1979. Discrimination positive, industrialisation par les exportations, intervention étatique massive : Elsa Lafaye de Micheaux qualifie cet ensemble de développement souverain — souverain « au sens où il est orienté vers les besoins propres du peuple à travers une politique orientée par des exigences sociales ». Mais la conclusion nuance cette souveraineté : si l’État est bien autonome dans ses décisions économiques, la souveraineté populaire, elle, est confisquée — par la domination d’un parti unique (l’UMNO), par une politique conçue par et pour les Malais, et par le refus de penser les inégalités socio-économiques indépendamment des origines ethniques.

À l’heure où la Malaisie se heurte peut-être au « piège du revenu intermédiaire » (middle-income trap) — cette situation où un pays, après un décollage rapide, peine à rejoindre le groupe des économies à hauts revenus comme Singapour ou la Corée du Sud —, la question posée par Elsa Lafaye de Micheaux dépasse le seul cas malaisien : un petit pays du Sud peut-il tracer sa propre voie dans la mondialisation, et à quel prix politique ?