Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, les femmes occupent dans la plupart des sociétés occidentales une place subordonnée. En France, elles n’ont pas le droit de vote, dépendent juridiquement de leur époux et sont cantonnées à la sphère domestique. Partout en Europe, l’ordre social repose sur une stricte répartition des rôles entre les sexes — et rien ne semble devoir y changer. En quelques mois, des millions d’hommes sont arrachés à leurs foyers — mobilisés, faits prisonniers, déportés ou tués — et les femmes doivent occuper des fonctions qu’on ne leur avait jamais ouvertes. Elles prennent en charge les familles, investissent les usines, les bureaux et les champs. En Grande-Bretagne comme en Union soviétique, elles intègrent les forces armées : auxiliaires, infirmières, conductrices d’ambulance, mais aussi, côté soviétique, tireuses d’élite, pilotes de bombardiers ou agentes de renseignement. À l’inverse, les régimes fascistes — Allemagne nazie, Italie mussolinienne, Japon impérial — les confinent à leur fonction de mères et de gardiennes du foyer.
Certaines résistent, d’autres collaborent. Certaines subissent les pires violences — viols, déportation, extermination —, d’autres y participent activement. La Libération leur réserve un sort tout aussi contradictoire : si le droit de vote leur est enfin accordé en France en 1944, celles qui sont soupçonnées d’avoir entretenu des relations avec l’occupant sont tondues publiquement — une humiliation infligée au corps des femmes, et à celui des femmes seulement. Sitôt la paix revenue, on prie ces millions de travailleuses, de combattantes et de survivantes de reprendre leur vie d’avant. Pendant des décennies, l’histoire de la guerre s’écrit au masculin et l’expérience féminine n’y figure qu’en marge, quand elle n’est pas tout simplement occultée. Il aura fallu le travail de plusieurs générations d’historien·ne·s pour que les femmes soient enfin considérées comme des actrices à part entière de la Seconde Guerre mondiale. Les huit ouvrages présentés ci-dessous en sont la preuve.
1. Femmes dans la guerre 1939-1945 (Claude Quétel, 2004)

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Historien et directeur scientifique du Mémorial de Caen, Claude Quétel propose la première grande synthèse consacrée aux femmes pendant la Seconde Guerre mondiale à l’échelle planétaire. Françaises, Soviétiques, Britanniques, Américaines, Chinoises, Japonaises : toutes les nationalités et tous les camps sont représentés. La structure suit un arc à la fois chronologique et thématique : la vie quotidienne bouleversée par le conflit, l’effort de guerre dans les usines et les champs, le combat sous l’uniforme — comme auxiliaires, infirmières ou soldates — et enfin l’après-guerre, entre libération, captivité et retour forcé à l’ordre ancien.
L’originalité de Quétel tient à la dimension comparative de son approche. Il met en regard les politiques de mobilisation féminine selon les pays. Les nations qui ont le plus sollicité leurs citoyennes — Royaume-Uni, États-Unis, URSS — sont celles qui l’ont emporté, tandis que les puissances de l’Axe, prisonnières de leur idéologie nataliste et domestique, se sont privées d’une force considérable. Une iconographie abondante et souvent inédite accompagne le texte : chaque photographie est commentée. Des figures célèbres côtoient des anonymes — ouvrières, mères de famille, partisanes — et c’est ce mélange qui donne au bouquin sa dimension collective : non pas le récit de quelques destins exceptionnels, mais un panorama où l’histoire se lit aussi à travers les vies ordinaires.
2. La guerre n’a pas un visage de femme (Svetlana Alexievitch, 1985)

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Prix Nobel de littérature en 2015, la journaliste et écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch consacre sept années, de 1978 à 1985, à recueillir les témoignages de femmes soviétiques qui ont combattu sur le front de l’Est. Tireuses d’élite, brancardières, démineuses, pilotes, médecins, partisanes : elles furent près d’un million à s’engager volontairement dans l’Armée rouge, souvent à peine sorties de l’adolescence. Censuré à sa parution en URSS — les anciens combattants réclamaient de la prose héroïque, non des récits crus sur la peur et la mort —, le livre ne connaît le succès qu’après le soutien de Mikhaïl Gorbatchev, pour atteindre un tirage de deux millions d’exemplaires. Alexievitch révise le texte en 2003 afin de rétablir les passages supprimés par la censure.
Alexievitch n’écrit pas un essai historique classique : elle compose une polyphonie de voix individuelles. Chaque témoignage conserve ses aspérités — hésitations, silences, éclats de colère ou d’humour. Les femmes interrogées ne racontent pas la guerre telle que les manuels la relatent, avec ses batailles et ses stratégies ; elles parlent de la peur, du froid, du sang, de la faim, de la honte de perdre leurs cheveux ou leurs règles, de la difficulté de tuer et de celle de survivre. Elles disent aussi le retour, quand personne ne veut entendre leur récit, quand leurs propres maris leur reprochent d’avoir « traîné au front avec des hommes ». Alexievitch, elle, n’intervient que par touches discrètes — quelques réflexions sur le temps qui passe, sur l’écart entre la mémoire officielle et la mémoire vécue. Ce parti pris — laisser la parole brute des témoins primer sur le commentaire — a conduit le comité Nobel à saluer l’invention d’un genre à part entière, à mi-chemin entre le documentaire et la littérature.
3. Les femmes sous l’Occupation (Éric Alary, 2026)

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Agrégé d’histoire, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et président du Centre européen de promotion de l’histoire, Éric Alary traite ici de la condition des femmes en France entre 1940 et 1944. En juin 1940, l’armée française s’effondre en quelques semaines face à l’offensive allemande — c’est ce que l’on appelle la « débâcle ». Des millions de civil·e·s fuient sur les routes dans un exode vers le sud. Puis vient l’Occupation, et avec elle la captivité en Allemagne de près de deux millions de soldats français, faits prisonniers. Des millions de Françaises se retrouvent alors seules, contraintes d’assurer la subsistance de leur famille dans un pays en proie aux pénuries et au rationnement. Le régime de Vichy renforce le cantonnement des femmes au foyer. Son programme idéologique, la « Révolution nationale » — fondé sur le triptyque « Travail, Famille, Patrie » —, érige la maternité en devoir patriotique et restreint l’autonomie des femmes par une série de mesures législatives : interdiction du divorce pendant les trois premières années de mariage, répression renforcée de l’avortement, restrictions à l’emploi.
Alary ancre son enquête dans ce que les historien·ne·s appellent la micro-histoire : l’étude du quotidien à hauteur d’individu, à partir de sources de première main. Lettres, journaux intimes, rapports préfectoraux, archives de gendarmerie : ce matériau restitue la réalité de la vie sous l’Occupation — les files d’attente interminables devant les boulangeries, les ruses pour se procurer du beurre ou des chaussures, l’angoisse des nouvelles du front et des arrestations nocturnes. L’historien prend en compte les milieux sociaux, les écarts entre villes et campagnes, les différences entre zone occupée et zone libre. Il ne passe sous silence ni la prostitution, ni les relations avec les soldats allemands, ni la résistance à laquelle participent de nombreuses femmes — faiseuses de faux papiers, passeuses de fugitifs, agentes de liaison. L’idée centrale est celle d’une double domination subie par les Françaises : celle de l’occupant allemand et celle du système patriarcal français. Cette dernière ne prend pas fin avec la Libération : elle se prolonge dans la mémoire d’après-guerre. Un chiffre suffit à le mesurer : sur les 1 038 Compagnons de la Libération — la plus haute distinction de la France libre, décernée par le général de Gaulle —, on ne compte que six femmes.
4. Les Résistantes : le rôle crucial des femmes face au nazisme (Philippe Collin, 2025)

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Producteur de radio, journaliste et historien de formation, Philippe Collin est connu du grand public pour ses podcasts historiques sur France Inter. Les Résistantes est l’adaptation en livre de sa série documentaire éponyme, enrichie d’archives photographiques inédites, de documents d’époque et d’entretiens avec des historien·ne·s de premier plan — parmi lesquel·le·s Claire Andrieu, Laurent Douzou, Olivier Wieviorka ou Bénédicte Vergez-Chaignon. Le bouquin s’organise autour de cinq destins féminins : deux figures illustres, Lucie Aubrac et Geneviève de Gaulle (nièce du Général), et trois femmes longtemps restées dans l’ombre — Mila Racine, la championne de tennis Simonne Mathieu et Renée Davelly.
Collin ne se contente pas de couvrir la période de la Résistance : il remonte à la jeunesse de chacune de ces femmes, à ce qui a forgé leur caractère et déterminé leur engagement. Mila Racine, juive d’origine russe, organise le passage clandestin d’enfants juifs vers la Suisse avant d’être arrêtée et déportée à Ravensbrück, où elle meurt en 1945. Simonne Mathieu, gloire du tennis français des années 1930, rejoint les Forces françaises libres à Londres et prend le commandement d’une unité féminine de volontaires. Renée Davelly, issue d’un milieu modeste et au parcours semé de ruptures, s’engage dans une résistance de terrain, moins spectaculaire mais tout aussi périlleuse.
Collin en tire un constat que le récit national a longtemps occulté : dans un pays vaincu et amputé d’une grande partie de sa population masculine, les femmes furent souvent les premières à réagir. Leur insoumission a pris des formes très diverses — du tract clandestin au sauvetage d’enfants, du renseignement à la lutte armée — et elle s’est exercée sans aucune des protections dont bénéficiaient les combattants en uniforme : pas de statut de prisonnier de guerre, pas de reconnaissance officielle, et en cas d’arrestation, la torture et la déportation.
5. Collaboratrices (Pierre Brana et Joëlle Dusseau, 2024)

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Pierre Brana et Joëlle Dusseau, tous deux spécialistes de la vie politique sous Vichy et auteur·ice·s d’une biographie remarquée de Philippe Henriot — ministre de la Propagande du régime de Vichy, abattu par la Résistance en 1944 —, s’attaquent ici à un pan largement ignoré de l’historiographie : la collaboration féminine active. Car le mot « collaboratrice » renvoie spontanément aux femmes tondues à la Libération pour avoir eu des relations intimes avec des Allemands — ce que l’on a pudiquement appelé la « collaboration horizontale ». Or la réalité est bien plus diverse. Brana et Dusseau établissent que de nombreuses femmes se sont engagées aux côtés de l’occupant et du régime de Vichy par conviction idéologique, par opportunisme, par nécessité économique ou par ambition personnelle.
Les deux historien·ne·s dressent un inventaire méthodique de ces profils, sources inédites à l’appui. On y croise des figures célèbres — Coco Chanel, habituée des cercles de l’occupant ; Annie Pétain, épouse du maréchal ; Josée Laval de Chambrun, fille dévouée de Pierre Laval, chef du gouvernement de Vichy ; Marie-Louise Bousquet, qui tient un salon mondain où se côtoient artistes et officiers allemands — mais surtout des anonymes : miliciennes, gestapistes, dénonciatrices, espionnes au service de l’ennemi. Certaines ont traqué, menti, dénoncé des voisin·e·s, parfois brutalisé des compatriotes.
Surtout, la collaboration féminine ne se réduit pas, sous leur plume, à sa seule dimension sexuelle. La faim, pendant l’Occupation, pouvait conduire à bien des compromissions ; mais il y eut aussi des convictions antisémites ou fascistes pleinement assumées, des calculs financiers, des ambitions de carrière. Brana et Dusseau rappellent que la collaboration n’a pas été un monopole masculin — et que l’ignorer revient à perpétuer le cliché d’une féminité par nature étrangère à la politique et à la violence.
6. La France « virile » (Fabrice Virgili, 2000)

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Historien et chargé de recherche au CNRS, Fabrice Virgili a consacré sa thèse de doctorat (1999) aux femmes tondues à la Libération. Le livre qui en est issu demeure la référence sur l’un des épisodes les plus troublants de l’après-Occupation. L’idée reçue est la suivante : des femmes qui avaient couché avec l’ennemi auraient été punies dans un bref accès de fureur populaire, par des foules vengeresses et des résistants de la dernière heure. Virgili déconstruit méthodiquement ce récit. Il établit d’abord que la moitié seulement des femmes tondues l’avaient été pour des relations sexuelles avec des Allemands. Les autres étaient accusées de marché noir, de délation, de collaboration politique, voire de simple proximité avec l’occupant. Il évalue ensuite le nombre de personnes touchées à environ 20 000, sur l’ensemble du territoire et sur une période bien plus longue qu’on ne le croit généralement — les tontes ne se limitent pas aux journées fiévreuses de la Libération, elles se poursuivent pendant des mois.
Mais l’apport le plus décisif de Virgili est d’ordre interprétatif. La tonte n’est pas le châtiment d’une sexualité jugée déviante : c’est un châtiment sexué de la collaboration. En d’autres termes : si l’on tond ces femmes, c’est précisément parce qu’elles sont des femmes. On s’en prend à leur chevelure, c’est-à-dire à ce que la société de l’époque considère comme le symbole de la féminité et de la séduction. Ce geste traduit, selon Virgili, le besoin des hommes français — humiliés par la défaite de 1940, incapables d’avoir protégé le pays contre l’invasion — de réaffirmer leur domination sur le corps des femmes. Le titre est tiré du mot d’ordre « La France sera virile ou morte », prononcé en 1944 : il condense à lui seul cette thèse. Virgili analyse les tondeurs (toujours des hommes), la foule (qui comprend aussi des femmes et des enfants), le rôle des autorités locales, et la honte collective qui a rapidement recouvert cet épisode. Son analyse dépasse donc largement les tontes elles-mêmes : elle met au jour les rapports de pouvoir entre hommes et femmes au sortir de l’Occupation.
7. Les Furies de Hitler (Wendy Lower, 2014)

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Professeure d’histoire au Claremont McKenna College (Californie) et consultante pour le United States Holocaust Memorial Museum, Wendy Lower renverse dans cet ouvrage un stéréotype tenace : celui de la femme allemande innocente, spectatrice impuissante des crimes nazis. Son enquête, fondée sur des archives, des journaux intimes, des correspondances de guerre et des comptes rendus de procès d’après-guerre, ne porte pas sur les gardiennes de camps — figures déjà documentées — mais sur les secrétaires, infirmières, institutrices, dactylos et assistantes qui, de 1941 à 1945, se sont portées volontaires pour accompagner l’expansion du Reich dans les territoires occupés de l’Est (Pologne, Ukraine, pays Baltes).
Près d’un demi-million de jeunes femmes allemandes ont ainsi rejoint, à des degrés divers, l’appareil génocidaire. Certaines établissaient les listes de Juifs à éliminer. D’autres apportaient nourriture et boisson aux soldats pendant les exécutions de masse perpétrées par les Einsatzgruppen — ces unités mobiles de tuerie chargées de fusiller systématiquement les populations juives, roms et soviétiques à mesure de l’avancée allemande vers l’Est. D’autres encore ont directement tué, de leurs propres mains. Lower reconstitue ces trajectoires individuelles sans se contenter d’une explication unique. L’endoctrinement par les Jeunesses hitlériennes, l’ambition sociale, l’antisémitisme intériorisé, l’ivresse du pouvoir absolu exercé sur des populations considérées comme « sous-humaines » : les ressorts de la participation féminine au génocide sont multiples.
L’un des constats les plus glaçants concerne l’impunité quasi totale dont ces femmes ont bénéficié après la guerre : sur l’ensemble des complices et exécutantes documentées par Lower, une seule a fait l’objet d’une condamnation pénale significative ! Le stéréotype de la douceur féminine a fonctionné comme un bouclier devant les tribunaux, et des milliers de coupables ont repris une existence ordinaire sans jamais avoir à rendre de comptes.
8. Si c’est une femme (Sarah Helm, 2015)

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Le titre fait directement écho à Si c’est un homme, le témoignage du chimiste italien Primo Levi sur sa survie à Auschwitz — même question, transposée au féminin : qu’est-il arrivé aux femmes dans l’univers concentrationnaire nazi ? Journaliste britannique, Sarah Helm consacre plusieurs années — et quelque 800 pages — à retracer l’histoire de Ravensbrück, situé à 80 kilomètres au nord de Berlin : le seul grand camp de concentration exclusivement réservé aux femmes. De 1939 à 1945, environ 132 000 femmes et enfants y sont détenus. Résistantes, Tziganes, Témoins de Jéhovah, handicapées, prostituées, Juives : toutes sont considérées par le Reich comme des déclassées, des « bouches inutiles ». Parmi elles, 8 000 Françaises, dont l’ethnologue Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Helm estime entre 30 000 et 50 000 le nombre de celles qui y ont trouvé la mort — par épuisement, maladie, exécution, expériences médicales ou gazage.
Le travail de Helm repose sur une double démarche. D’un côté, elle a retrouvé et interrogé des survivantes à travers le monde entier — y compris en Europe de l’Est et dans l’ex-URSS, où ces femmes avaient été réduites au silence. Les autorités soviétiques considéraient en effet que se laisser capturer par l’ennemi constituait une forme de trahison : nombre de rescapées ont donc été accusées de « collaboration » à leur retour, et contraintes de taire leur expérience. De l’autre côté, Helm a recoupé ces témoignages avec des archives souvent fragmentaires — car les nazis ont systématiquement détruit les preuves de ce qui s’était passé dans le camp.
Helm qualifie elle-même son travail de « biographie » de Ravensbrück : le récit de ce que des êtres humains — détenues et bourreaux — y ont vécu, jour après jour. Travail forcé pour l’industriel Siemens, tortures, expériences chirurgicales pratiquées sur des détenues polonaises, gazages dans les derniers mois de la guerre — mais aussi solidarité entre prisonnières, ruses pour survivre, liens forgés entre des femmes que tout séparait. L’épilogue aborde l’après-guerre : l’impossibilité de témoigner face à des sociétés qui ne voulaient pas entendre, la faiblesse des condamnations prononcées contre les responsables du camp, et l’oubli dans lequel Ravensbrück est longtemps tombé — éclipsé, dans la mémoire collective, par Auschwitz et Buchenwald.