Le Danemark est l’un des plus anciens royaumes d’Europe. Coincé entre la mer du Nord et la Baltique, ce territoire de plaines, de marais et d’îles sert de point de contact entre le monde romain et les populations du Nord dès les premiers siècles de notre ère. Les élites locales échangent fourrures et ambre contre des objets romains — armes, bijoux, vaisselle — et concentrent ces richesses entre quelques mains, ce qui renforce la hiérarchie sociale et favorise l’émergence de chefs puissants. À l’époque viking (VIIIe-XIe siècle), le Danemark se constitue en royaume sous l’impulsion de souverains ambitieux : Gorm l’Ancien, son fils Harald à la Dent bleue — qui convertit les Danois au christianisme et unifie le pays — puis le redoutable Knut le Grand, qui règne simultanément sur le Danemark, la Norvège et l’Angleterre au début du XIe siècle.
Le Moyen Âge central est celui des luttes de succession entre prétendants au trône et des tensions avec l’Empire germanique voisin, mais aussi de la consolidation d’une monarchie chrétienne dont le pouvoir s’appuie désormais sur l’Église. Au XVIe siècle, la Réforme protestante fait basculer le pays dans le luthéranisme. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la rivalité avec la Suède domine : le Danemark perd la Scanie (la région de Malmö, sur la rive orientale de l’Øresund, cédée à la Suède en 1658), puis la Norvège — que le traité de Kiel (1814) transfère à la Suède après la défaite du Danemark dans les guerres napoléoniennes — et se retrouve réduit à un petit État. La défaite de 1864 contre la Prusse et la perte du Schleswig (le sud du Jutland, peuplé en partie de germanophones) achèvent ce rétrécissement territorial, mais elles provoquent aussi un sursaut : privé de ses ambitions extérieures, le Danemark investit dans la mise en valeur de ses terres agricoles, développe un réseau de coopératives et jette les bases d’un modèle social fondé sur la solidarité collective. Au XXe siècle, le pays traverse l’occupation allemande (1940-1945), s’engage dans la construction européenne et bâtit l’un des États-providence les plus aboutis du continent.
Voici les rares ouvrages disponibles en français sur l’histoire du Danemark.
1. Harald à la Dent bleue : Viking, roi, chrétien (Lucie Malbos, 2022)

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Tout le monde connaît le Bluetooth, mais rares sont ceux et celles qui savent que cette technologie renvoie à un roi danois du Xe siècle. Médiéviste spécialiste des peuples scandinaves à l’université de Poitiers, Lucie Malbos consacre à Harald Gormsson la première biographie jamais écrite sur ce souverain. Les sources textuelles qui le concernent sont lacunaires, souvent contradictoires, parfois rédigées plusieurs siècles après les faits. La chronique de Widukind de Corvey, les sagas islandaises, les Gesta Danorum de Saxo Grammaticus livrent des récits qu’il faut confronter les uns aux autres avec une grande prudence. Pour pallier ces zones d’ombre, Lucie Malbos s’appuie de façon systématique sur les données archéologiques — et elles sont, dans le cas de Harald, exceptionnellement abondantes pour un souverain scandinave de cette époque. Les forteresses circulaires de type Trelleborg (de vastes camps fortifiés, conçus pour accueillir des centaines de soldats), les pierres runiques de Jelling, les monnaies frappées à la croix, le pont monumental de Ravninge ou encore l’énigmatique disque « Curmsun » permettent de reconstituer l’ampleur et les ambitions du règne.
Lucie Malbos replace Harald dans le contexte politique et religieux de la seconde moitié du Xe siècle. En se convertissant au christianisme — probablement sous l’influence de l’empereur Otton Ier —, le roi des Danois ne se contente pas d’adopter une nouvelle foi : il importe un modèle de pouvoir occidental, renforce l’autorité royale et inscrit le Danemark dans le réseau des monarchies chrétiennes européennes. Le complexe de Jelling est l’illustration la plus frappante de ce passage du paganisme au christianisme : sur ce site du centre du Jutland se trouvent deux tertres funéraires, un alignement de pierres en forme de navire, une église en bois et surtout deux grandes pierres runiques — dont l’une, érigée par Harald, proclame qu’il « a gagné tout le Danemark et la Norvège et a fait les Danois chrétiens ». Éléments païens et chrétiens y coexistent, signe d’un roi qui ne rompt pas brutalement avec l’ancien monde mais le réinterprète à la lumière de la nouvelle foi.
L’historienne accorde également une attention particulière à la fin du règne, assombrie par la révolte de son fils Sven à la Barbe fourchue, qui pousse Harald à l’exil et à la mort. Les clercs chrétiens ont ensuite reconstruit la mémoire du roi selon leurs propres intérêts : Adam de Brême en fait un quasi-martyr trahi par son fils, là où Saxo Grammaticus se montre bien plus critique. Lucie Malbos démêle ces strates de réécriture et mesure la distance entre le Harald historique et les multiples figures que les auteurs médiévaux ont façonnées à partir de son règne. Doublement récompensée — Prix de la Dame à la Licorne 2022, Prix de la Biographie 2023 du Point —, Lucie Malbos comble avec cette biographie un manque longtemps patent dans les publications en français consacrées au Danemark médiéval.
2. La Saga des rois de Danemark : Knýtlinga saga (anonyme ; traduction et présentation de Simon Lebouteiller, 2021)

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Les sagas islandaises — ces récits en prose, le plus souvent anonymes, rédigés en vieux norrois entre le XIIe et le XIVe siècle — se situent à la croisée de la littérature et de la chronique historique : ni pures fictions, ni annales factuelles, elles racontent les hauts faits des rois et des grandes familles dans un style concis, souvent lapidaire. La Knýtlinga saga (littéralement « saga des descendants de Knut ») en est l’une des plus importantes pour l’histoire du Danemark. Composée en Islande, probablement entre 1250 et 1270, elle retrace les règnes des souverains danois sur plus de deux siècles et demi, de Harald à la Dent bleue (fin du Xe siècle) jusqu’en 1187, sous Knut Valdemarsson. Scandinaviste et enseignant-chercheur, Simon Lebouteiller en propose la première traduction française, publiée aux éditions Anacharsis. Son travail s’accompagne d’une introduction qui reconstitue les circonstances de rédaction du texte, identifie ses sources et ses manuscrits, et d’un appareil de notes qui éclaire les passages les plus obscurs.
La Knýtlinga saga est souvent considérée comme le pendant danois de la Heimskringla, la grande chronique que l’Islandais Snorri Sturluson a consacrée aux rois de Norvège au XIIIe siècle. L’auteur de la Knýtlinga — peut-être Óláfr Þórðarson, neveu de Snorri, qui a séjourné à la cour du roi Valdemar II de Danemark en 1240-1241 — a puisé dans des sources variées, écrites et orales. Parmi les quelque soixante strophes scaldiques (des poèmes composés par les scaldes, les poètes de cour des souverains scandinaves) retranscrites dans le texte, près de cinquante ne figurent dans aucun autre document connu. Or la poésie scaldique obéit à des règles métriques si strictes — jeux d’allitérations, structures syllabiques fixes, figures imposées — que toute modification ultérieure du texte est quasi impossible sans briser le vers. Les strophes sont donc considérées comme des témoignages plus fiables que la prose narrative, elle-même plus facilement remaniée au fil des copies.
Mais la Knýtlinga saga n’est pas un simple répertoire de vers : c’est aussi un récit politique où s’enchaînent alliances, trahisons, batailles navales et luttes pour la couronne, et où l’adoption du christianisme fonctionne comme un levier de pouvoir entre les mains de chefs rivaux — s’allier à l’Église ou à des souverains chrétiens étrangers, c’est gagner une légitimité que les concurrents païens ne possèdent pas. Première traduction française d’un texte resté jusqu’ici inaccessible aux non-scandinavistes, cette édition ouvre un accès direct à la mémoire politique du Danemark médiéval.
3. Les Peuples du Nord : De Fróði à Harald l’Impitoyable (Ier-XIe siècle) (Lucie Malbos, 2024)

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Paru dans la collection « Mondes anciens » de Belin — dirigée par Joël Cornette —, cet ouvrage de plus de 630 pages est la synthèse de référence sur le premier millénaire scandinave en langue française. Lucie Malbos y embrasse l’ensemble des territoires du Nord — Danemark, Norvège, Suède, Islande, Groenland — sur une période de mille ans, des premiers contacts avec l’Empire romain jusqu’à la formation de royaumes chrétiens au XIe siècle. L’ampleur chronologique est l’un des grands intérêts de ce travail : là où la plupart des ouvrages se concentrent sur l’ère des raids (VIIIe-XIe siècle), Lucie Malbos restitue la Scandinavie d’avant les vikings, une période encore peu étudiée en France. On y découvre, par exemple, que la stratification sociale, la concentration des richesses aux mains d’élites guerrières et le savoir-faire naval qui rendront les expéditions vikings possibles se mettent en place dès l’âge du Fer romain (Ier-IVe siècle), soit plusieurs siècles avant le pillage du monastère de Lindisfarne, dans le nord-est de l’Angleterre, en 793 — traditionnellement considéré comme le premier grand raid viking. Les raids ne sont donc pas une irruption soudaine, mais l’aboutissement de transformations sociales et économiques étalées sur plusieurs siècles.
Lucie Malbos croise des sources de nature très différente — archéologie (y compris expérimentale), pierres runiques, manuscrits occidentaux, sagas islandaises, données numismatiques — pour déconstruire plusieurs idées reçues tenaces. Non, les casques à cornes n’ont pas existé — c’est une invention du XIXe siècle. Non, les femmes scandinaves ne jouissaient pas d’une liberté supérieure à celle des femmes du continent — même si elles disposaient de certains droits (le divorce, par exemple, était plus accessible que dans l’Europe chrétienne, mais une femme répudiée perdait la protection de son époux dans un monde où survivre seule était difficile) et si quelques figures individuelles, telles que la graveuse de runes Gunnborga ou la poétesse Jórunn Skáldmær, apparaissent ici et là dans les sources. Non, les navires funéraires mis en flammes sur l’eau, omniprésents au cinéma, ne sont attestés qu’une seule fois dans les textes. Les chronologies elles-mêmes sont à revoir : la colonisation de l’Islande, traditionnellement datée des années 870 d’après les sources écrites, remonte en réalité aux alentours de 800 d’après les analyses de sols.
Lucie Malbos insiste d’ailleurs sur une distinction fondamentale : le mot « viking » désigne une activité (partir en expédition maritime) et non un peuple, et ne doit pas être confondu avec « Scandinave ». L’« Atelier de l’historien » qui clôt le livre pose en outre un problème méthodologique de fond : comment écrire l’histoire d’un monde où l’écrit reste marginal jusqu’à la fin du XIe siècle, et où l’essentiel de ce que l’on sait provient de témoins extérieurs (auteurs romains, puis chroniqueurs chrétiens) ou de vestiges matériels ?
4. Histoire des pays nordiques : XIXe-XXIe siècle (Maurice Carrez et Jean-Marc Olivier, 2023)

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Ce manuel, publié dans la collection « U » d’Armand Colin, couvre un tout autre pan de l’histoire danoise : la période contemporaine, du début du XIXe siècle jusqu’aux mutations géopolitiques les plus récentes. Maurice Carrez, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Strasbourg, et Jean-Marc Olivier, professeur à l’université Toulouse-Jean Jaurès, figurent parmi les meilleurs spécialistes français de l’histoire nordique — ils sont notamment les cofondateurs de la Revue d’Histoire nordique. Leur panorama englobe l’ensemble des pays du Norden (Danemark, Norvège, Suède, Islande, Finlande) et aborde les dimensions économique, sociale, politique, diplomatique et culturelle. La progression est chronologique, mais chaque période donne lieu à des arrêts thématiques — sur l’industrialisation, les mouvements sociaux, les relations internationales — qui permettent d’approfondir des questions transversales.
Pour le Danemark, le XIXe siècle s’ouvre sur un déclassement brutal. Le pays est allié de Napoléon ; la Grande-Bretagne, qui craint de voir la flotte danoise tomber aux mains des Français, bombarde Copenhague en 1807 et s’empare des navires. Après la chute de Napoléon, le traité de Kiel (1814) contraint le Danemark à céder la Norvège à la Suède, et le pays se retrouve réduit au rang de petite monarchie périphérique. La défaite face à la Prusse en 1864 parachève ce déclin territorial et inaugure une longue phase de modernisation intérieure. Au XXe siècle, la « décade tragique » de 1939-1949 — occupation allemande, collaboration, résistance, épuration — puis la construction de l’État-providence danois à partir des années 1950 constituent des jalons que les deux historiens restituent avec soin.
C’est ici que la notion de « modèle nordique » prend tout son sens : il désigne un ensemble de traits communs aux pays du Norden — négociation sociale institutionnalisée entre syndicats et patronat, fiscalité élevée en échange de services publics universels (santé, éducation, protection sociale), taux d’emploi féminin parmi les plus hauts du monde. Or Carrez et Olivier montrent que ce modèle, souvent idéalisé en France, varie considérablement d’un pays à l’autre (le Danemark ne fonctionne pas comme la Finlande, et la Suède diffère de la Norvège) et se trouve aujourd’hui remis en question par la crise financière de 2008, la montée des partis populistes et d’extrême droite, et la réorientation géopolitique provoquée par l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 — qui a conduit la Finlande et la Suède à rejoindre l’OTAN. Le manuel le plus complet disponible en langue française sur la période, et un antidote aux clichés qui tiennent encore souvent lieu de connaissance de l’Europe du Nord.