La Géorgie occupe le versant sud du Grand Caucase, entre la mer Noire et la mer Caspienne, à la frontière entre l’Europe et l’Asie. Pour les Grecs antiques, ce territoire est celui de la Colchide, celui où Jason et les Argonautes viennent chercher la Toison d’or. Deux royaumes s’y forment dans l’Antiquité : la Colchide à l’ouest, l’Ibérie à l’est. Au IVe siècle, sous l’influence de sainte Nino, le royaume d’Ibérie se convertit au christianisme ; pour traduire et diffuser les textes sacrés, les clercs géorgiens mettent au point un alphabet propre à la langue, qui sert encore aujourd’hui. Cette adoption précoce du christianisme, alors que les voisins perses pratiquent le zoroastrisme, ancre durablement la Géorgie dans le monde chrétien d’Orient et la rapproche de Byzance.
Au XIIe siècle, David IV le Reconstructeur chasse les Seldjoukides du Caucase ; sa descendante la reine Tamar porte ensuite le royaume à son extension maximale, des rives de la mer Caspienne jusqu’au nord-est de l’actuelle Turquie. Considérée comme l’âge d’or géorgien, cette époque est aussi celle de l’épopée nationale : le poète Chota Roustaveli compose alors Le Chevalier à la peau de panthère, encore lu aujourd’hui. Le royaume entre ensuite dans une longue phase de déclin. Au XIIIe siècle, les invasions mongoles ravagent le pays. Du XVIe au XVIIIe siècle, l’Empire ottoman à l’ouest et l’Empire perse safavide à l’est se partagent les anciens territoires géorgiens et soutiennent des principautés rivales. Désunie, la Géorgie cherche un protecteur ; elle finit par le trouver auprès de la Russie. En 1783, le roi de Karthli-Kakhétie, Héraclius II, place son royaume sous protectorat russe par le traité de Guéorguievsk pour échapper à la pression perse. Mais en 1801, le tsar Paul Ier passe outre et annexe purement et simplement la Géorgie orientale.
Pendant un siècle, le pays vit sous tutelle impériale ; un mouvement national géorgien y prend forme à partir des années 1860. À la faveur de la révolution russe, une République démocratique de Géorgie est proclamée à Tbilissi en 1918 ; elle est balayée trois ans plus tard par l’invasion de l’Armée rouge et absorbée dans l’Union soviétique — singularité d’une URSS dont trois des principales figures sont pourtant géorgiennes : Staline, Beria et Chevardnadze. La chute de l’URSS rend à la Géorgie son indépendance en 1991. La décennie qui s’ouvre est faite de violences : l’effondrement de l’État précipite une guerre civile, et deux régions — l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud — font sécession avec le soutien de Moscou. En 2003, la révolution des Roses porte au pouvoir le jeune Mikheïl Saakachvili, qui engage le pays sur une trajectoire pro-occidentale. Cinq ans plus tard, sa tentative de reprise de l’Ossétie du Sud déclenche la guerre russo-géorgienne d’août 2008 : en cinq jours, l’armée russe écrase les forces géorgiennes et reconnaît l’indépendance des deux régions sécessionnistes. Depuis, la Géorgie oscille entre rapprochement avec l’Union européenne et pressions du Kremlin, sur fond de manifestations massives à Tbilissi.
Pour saisir cette histoire de trois millénaires et la place que la Géorgie occupe entre les empires, voici les rares titres qui font référence en français.
1. Histoire de la Géorgie (Nodar Assatiani et Alexandre Bendianachvili, 1997)

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Nodar Assatiani, professeur à l’Université d’État Djavakhichvili de Tbilissi, et Alexandre Bendianachvili, spécialiste de l’histoire contemporaine à l’Académie des sciences de Géorgie, signent avec cet ouvrage paru chez L’Harmattan la première histoire générale de la Géorgie écrite par des historiens géorgiens et traduite en français. Les deux auteurs racontent l’histoire du pays depuis les premiers peuplements antiques jusqu’à l’annexion soviétique de 1921, soit près de trois millénaires couverts en 335 pages.
Le fil directeur tient en une idée simple : malgré les invasions successives, les changements de dynastie et les longues périodes de domination étrangère, la Géorgie maintient une continuité culturelle, religieuse et linguistique sur la longue durée. Les auteurs accordent une place importante à la christianisation du IVe siècle, à la formation de l’État au Moyen Âge et à l’âge d’or des XIIe et XIIIe siècles sous David IV puis Tamar, ainsi qu’aux siècles de fragmentation pendant lesquels Ottomans et Perses safavides se disputent les anciens territoires du royaume. La période impériale russe (1801-1917) reçoit elle aussi un développement conséquent, avec une attention particulière au mouvement national géorgien du XIXe siècle et à l’éphémère République démocratique de 1918-1921.
Le ton est sobre, parfois proche du manuel universitaire. On perçoit la formation soviétique des deux historiens, qui ont mené toute leur carrière à Tbilissi sous l’URSS. Cette particularité fait aussi la valeur du livre pour le lectorat francophone : il s’agit d’une histoire de la Géorgie écrite par des Géorgiens, peu accessible autrement en français, et qui ne fait pas systématiquement passer le pays par le filtre de l’historiographie russe ou soviétique. Pour entrer dans l’histoire géorgienne avant d’aborder les périodes contemporaines traitées par Razoux et Hoesli, c’est le point de départ le plus complet en français.
2. Histoire de la Géorgie : La clé du Caucase (Pierre Razoux, 2009)

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Historien et chercheur au Collège de défense de l’OTAN à Rome, spécialiste des conflits contemporains, Pierre Razoux est déjà connu pour son livre de référence sur l’armée israélienne (Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne). Son livre paraît au lendemain de la guerre russo-géorgienne d’août 2008. Ce conflit éclair de cinq jours, déclenché par la tentative géorgienne de reprendre l’Ossétie du Sud et conclu par l’écrasement de l’armée géorgienne par les forces russes, ramène la Géorgie dans l’actualité européenne et appelle un livre de synthèse en français.
Dans la première moitié, Pierre Razoux parcourt rapidement l’histoire longue, de l’Antiquité au XIXe siècle. Dans la seconde, il se concentre sur les XXe et XXIe siècles : la période soviétique, pendant laquelle Staline, Beria et Chevardnadze, tous trois géorgiens, occupent le sommet du pouvoir à Moscou ; la chute de l’URSS ; la révolution des Roses de 2003, mouvement pacifique qui porte Mikheïl Saakachvili au pouvoir et oriente la Géorgie vers l’OTAN et l’Union européenne ; et enfin la guerre de 2008. Parfois reproché à l’auteur par les lecteurs déjà familiers du sujet (l’âge d’or médiéval reçoit moins de pages que les années 2000), cet équilibre profite à qui souhaite saisir les enjeux géopolitiques contemporains de la Géorgie : oléoducs et gazoducs qui contournent la Russie pour acheminer le pétrole et le gaz de la Caspienne vers l’Europe, bras de fer entre Moscou et Washington autour de l’élargissement de l’OTAN, rivalités entre les clans politiques géorgiens.
Pierre Razoux ajoute à l’histoire géorgienne une grille de lecture militaire et stratégique, que l’on rencontre peu chez les historiens classiques de la région. C’est sur la guerre de 2008 que cette approche se révèle la plus éclairante : il défend la thèse selon laquelle Saakachvili, mal informé sur le soutien réel des États-Unis et provoqué par des opérations russes en Ossétie du Sud, est tombé dans un piège diplomatique tendu par Moscou. Le Kremlin aurait cherché à obtenir un prétexte d’intervention pour démontrer son retour parmi les grandes puissances et briser l’élan pro-occidental de Tbilissi. Le lecteur en ressort avec une vision claire de la place de la Géorgie dans la géopolitique caucasienne, sans avoir à se perdre dans la complexité des peuples de la région.
3. À la conquête du Caucase : Épopée géopolitique et guerres d’influence (Éric Hoesli, 2022)

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Journaliste suisse romand devenu professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Éric Hoesli signe un livre monumental — 686 pages dans l’édition originale de 2006, près de mille dans la version poche actualisée de 2022 — qui dépasse la seule Géorgie pour embrasser l’histoire de l’ensemble du Caucase sur deux siècles. Salué dès sa parution dans la presse française et helvétique (Bernard Guetta sur France Inter, Rémi Kauffer dans Le Figaro, le romancier Jonathan Littell), il est devenu la référence francophone sur la géopolitique caucasienne.
L’auteur articule son récit autour de six grands tableaux. Il commence par la conquête russe de la Tchétchénie et du Daghestan, époque à laquelle l’imam Chamil, chef religieux et militaire dagestanais, mène trente ans de guérilla contre les armées du tsar (1834-1859) avant de capituler. Vient ensuite la guerre tcherkesse, conjuguée au Grand Jeu — la rivalité diplomatique et militaire qui oppose le Royaume-Uni et l’Empire russe au XIXe siècle pour le contrôle de l’Asie centrale et la défense de l’Inde britannique — et qui s’achève en 1864 par l’expulsion massive des populations circassiennes vers l’Empire ottoman, l’une des premières grandes purges ethniques de l’histoire moderne. Hoesli aborde ensuite l’alpinisme britannique puis allemand dans la chaîne caucasienne. Au XIXe siècle, des grimpeurs anglais reconnaissent les sommets ; dans les années 1930 et 1940, des soldats de la Wehrmacht y plantent leurs drapeaux. Ces ascensions ne sont jamais purement sportives : elles servent aussi à cartographier le terrain en vue d’opérations militaires.
Cette dimension stratégique culmine en 1942, lorsque la Wehrmacht lance son offensive vers Bakou — capitale de l’Azerbaïdjan et premier centre pétrolier mondial à la fin du XIXe siècle — pour s’emparer de ses puits, sans y parvenir. L’histoire industrielle du pétrole caucasien prolonge ce thème, depuis les premiers gisements de Bakou jusqu’aux oléoducs du XXIe siècle. Le dernier tableau revient enfin aux conflits post-soviétiques : Tchétchénie, Haut-Karabagh, Abkhazie, Ossétie du Sud. La Géorgie n’occupe pas le centre du livre — Éric Hoesli s’attache d’abord au versant nord du Caucase, en territoire aujourd’hui russe — mais elle revient à chaque étape comme un passage obligé de la confrontation entre puissances pour le contrôle de l’isthme caucasien.
Hoesli applique les méthodes du journalisme d’enquête : il croise les archives, exploite des sources peu sollicitées par les francophones, garde une neutralité de ton qui le tient à distance des récits nationaux des différents protagonistes (russes, géorgiens, tchétchènes, circassiens). Le résultat se lit avec la même fluidité qu’un roman historique. Pour qui souhaite replacer la trajectoire géorgienne dans le contexte caucasien plus large — celui des rivalités d’empires, de la course au pétrole et des nationalismes du XIXe au XXIe siècle —, ce bouquin est l’un des plus recommandables en français.