Né en 1783 à Caracas dans une riche famille de l’aristocratie créole — ces descendants de colons espagnols nés en Amérique, puissants sur le plan économique mais écartés des hautes fonctions politiques par la Couronne espagnole —, Simón Bolívar grandit à l’époque où les idées des Lumières et le choc de la Révolution française ébranlent l’ordre colonial. C’est à son précepteur Simón Rodríguez, penseur radical formé à la lecture de Rousseau, qu’il doit la conviction que l’Amérique peut s’affranchir de la tutelle de Madrid. Lors d’un voyage en Europe, le jeune homme assiste en 1804 au couronnement de Napoléon à Paris — une scène qui le marque profondément : un seul homme a donc pu renverser l’ordre politique d’un continent.
L’année suivante, à Rome, il prononce un serment solennel par lequel il s’engage à libérer l’Amérique du joug espagnol. Dès les années 1810, il prend la tête des forces indépendantistes et mène, pendant près de vingt ans, une guerre sans relâche contre l’Empire espagnol — du Venezuela à la Colombie, de l’Équateur au Pérou. Proclamé Libertador, il fonde la Grande-Colombie, une fédération qui regroupe les actuels Venezuela, Colombie, Équateur et Panamá. Mais cet ensemble vole en éclats en quelques années, miné par les rivalités régionales et les ambitions des caudillos — ces chefs militaires locaux qui entendent gouverner leur propre territoire. Républicain convaincu et pourtant partisan d’un exécutif fort — au point d’être accusé de dérive dictatoriale —, Bolívar se retrouve isolé, trahi par ses compagnons d’armes et rejeté par les élites régionales qui lui reprochent sa volonté de centraliser le pouvoir. Il meurt en 1830 à Santa Marta, en Colombie, à quarante-sept ans.
Pourtant, un pays porte son nom — la Bolivie — et une monnaie — le bolívar — perpétue sa mémoire. Sa figure, revendiquée aussi bien par les mouvements révolutionnaires de gauche que par les régimes autoritaires les plus conservateurs — Fidel Castro comme Hugo Chávez s’en réclament, mais aussi Franco —, reste au cœur de l’identité politique latino-américaine.
Pour mieux cerner le personnage, voici cinq ouvrages complémentaires : deux anthologies de textes de Bolívar lui-même, deux biographies et un ouvrage collectif.
1. Bolivar, pages choisies (Simón Bolívar, éd. Arturo Uslar Pietri, trad. Charles Vincent Aubrun, 1966)

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Initialement paru en 1934 sous les auspices de l’Institut International de Coopération Intellectuelle, ce recueil entre au catalogue de l’IHEAL en 1966, dans une collection patronnée par l’Unesco — l’un des premiers accès en langue française aux écrits fondamentaux de Bolívar. On doit la traduction à Charles Vincent Aubrun, hispaniste reconnu pour ses travaux sur les liens entre Bolívar et les Lumières françaises. La préface, signée par l’écrivain et intellectuel vénézuélien Arturo Uslar Pietri — auteur notamment des Lances rouges (1931), roman de référence sur les guerres d’indépendance du Venezuela —, inscrit la parole du Libertador dans la crise du monde hispanique au XIXe siècle. Uslar Pietri y montre comment l’effondrement de la monarchie castillane (le roi d’Espagne est contraint d’abdiquer sous la pression de Napoléon en 1808, ce qui prive les colonies de leur autorité de tutelle) et la diffusion des idées philosophiques européennes parmi l’élite créole ont rendu la rupture inévitable.
Le volume rassemble des discours, des proclamations et des lettres qui couvrent l’ensemble de la trajectoire politique de Bolívar. On y lit notamment le Mémoire adressé aux citoyens de la Nouvelle-Grenade (1812), dans lequel il analyse les causes de la chute de la première République vénézuélienne — la Nouvelle-Grenade correspond à peu près à l’actuelle Colombie. On y trouve surtout le célèbre Discours d’Angostura (1819), prononcé devant le Congrès réuni dans cette ville de l’Orénoque pour fonder la Grande-Colombie : Bolívar y expose sa vision d’un pouvoir exécutif fort, tempéré par un Sénat héréditaire, et plaide pour l’abolition de l’esclavage. Plus largement, ces textes montrent un penseur politique convaincu que les modèles européens et nord-américains ne peuvent pas être transposés tels quels en Amérique du Sud — Bolívar considère notamment le fédéralisme à l’américaine comme une source d’anarchie dans des nations jeunes, fragmentées et dépourvues de tradition démocratique. Quiconque veut lire le Libertador dans ses propres mots y trouvera son bonheur.
2. Simon Bolivar, la conscience de l’Amérique (Simón Bolívar, trad. et prés. Laurent Tranier, 2008)

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Publié aux éditions Toute Latitude dans la collection « Esprit latino », ce recueil propose une sélection actualisée et annotée des écrits politiques de Bolívar, traduite dans un français contemporain. Diplômé de droit et de science politique, spécialiste de l’Amérique latine, Laurent Tranier a retenu les textes qui jalonnent les grands tournants de la vie du Libertador — du Serment de Rome (1805) au testament politique rédigé sur son lit de mort — et les a accompagnés de notes qui replacent chaque document dans son contexte historique. Là où l’anthologie d’Uslar Pietri et Aubrun, parue quarante ans plus tôt, supposait un lecteur déjà familier de l’histoire latino-américaine, le bouquin de Tranier s’adresse à un public plus large : chaque texte est précédé d’une présentation qui en éclaire les enjeux immédiats (quel est le rapport de forces militaire ? qui sont les interlocuteurs ? quelles décisions politiques en découlent ?).
La sélection parcourt l’ensemble de la pensée bolivarienne : libération des peuples, abolition de l’esclavage, unification continentale, construction des États post-coloniaux, et surtout définition de l’identité créole. Sur ce dernier point, Bolívar écrit lui-même au Congrès d’Angostura que les Américains ne sont ni Européens, ni Indiens, ni Africains, mais un peuple nouveau, issu du mélange de tous. Le recueil montre aussi combien la parole bolivarienne reste présente dans la vie politique contemporaine : les notes de Tranier rappellent comment des régimes aux orientations radicalement opposées se sont emparés de ces mêmes textes au fil du XXe siècle.
3. Simón Bolívar : le rêve américain (Pierre Vayssière, 2008)

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Professeur émérite d’histoire politique de l’Amérique latine contemporaine à l’Université de Toulouse-Le Mirail, Pierre Vayssière est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur le sous-continent, dont Les Révolutions d’Amérique latine, devenu un classique. Dans ce bouquin de près de cinq cents pages, il reconnaît d’emblée la difficulté d’ajouter un livre à la considérable bibliographie bolivarienne — et justifie son projet par une ambition précise : comprendre de l’intérieur la personnalité d’un homme que rien, a priori, ne destinait à la rébellion. Plutôt qu’un récit chronologique, l’ouvrage s’organise autour d’entrées thématiques : les origines sociales et l’éducation du jeune aristocrate créole, le chef de guerre, l’homme politique, le rapport au pouvoir et, enfin, la fabrication du mythe. De fait, les campagnes militaires proprement dites n’occupent qu’une soixantaine de pages, ce qui pourra frustrer les lecteur·ices en quête d’un récit de batailles, mais permet à l’auteur de se concentrer sur ce qui fait de Bolívar un personnage politique et non un simple héros de guerre.
Les passages consacrées à la question du pouvoir comptent parmi les plus stimulants. Vayssière y pose une question frontale : le Libertador était-il un dictateur ? Sa réponse est nuancée — Bolívar a régné sans véritablement gouverner, absorbé par les campagnes militaires, et n’a jamais cherché à fonder une dynastie. L’auteur recourt aussi à la psycho-histoire, une méthode qui consiste à éclairer les décisions d’un personnage historique par sa psychologie intime — son enfance, ses émotions, ses relations personnelles. Vayssière relève par exemple que Bolívar a été élevé en partie par Hipólita, une esclave noire qui lui servit de seconde mère, et s’interroge sur le rôle que ce lien a pu jouer dans son engagement ultérieur en faveur de l’abolition. Cette approche, si elle peut prêter le flanc à la spéculation, donne au portrait une épaisseur psychologique rare dans les biographies du Libertador. La partie finale retrace la construction du mythe bolivarien, depuis les récits hagiographiques du XIXe siècle — où Bolívar est idéalisé en saint laïque — jusqu’aux récupérations politiques du XXe siècle, et permet de comprendre pourquoi ce personnage suscite encore, deux siècles après sa mort, des polémiques vives en Amérique latine.
4. Bolivar (Christine Pic-Gillard, 2020)

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Maîtresse de conférences à l’Université de Saint-Denis de La Réunion et membre du laboratoire CRICCAL de Paris III – Sorbonne Nouvelle, Christine Pic-Gillard est l’autrice notamment de Révolutions à Cuba. De José Martí à Fidel Castro (Ellipses, 2007). Parue dans la collection « Biographies & mythes historiques » d’Ellipses, sa biographie de Bolívar tient en un peu plus de trois cents pages un pari difficile : couvrir la totalité de la vie et de la postérité du Libertador sans sacrifier la nuance à la brièveté. Elle y replace Bolívar dans le double contexte hispano-américain et européen : il n’est pas un phénomène isolé, mais un homme façonné par une époque où les Lumières gagnent les deux rives de l’Atlantique et où les élites créoles, économiquement puissantes mais politiquement marginalisées par la Couronne espagnole — qui réserve les postes clés aux Espagnols nés en métropole (les peninsulares) —, nourrissent un mécontentement de plus en plus prononcé.
Pic-Gillard structure son propos autour d’un fil directeur : la fidélité. Fidélité à María Teresa Rodríguez del Toro, son amour de jeunesse morte prématurément, même s’il a connu d’autres femmes par la suite ; fidélité à son serment de libérer les territoires hispano-américains ; fidélité à son ambition républicaine, y compris lorsque la réalité l’oblige à exercer les pleins pouvoirs. Mais l’autrice ne s’en tient pas au récit biographique. Elle consacre une part significative aux usages politiques et aux représentations artistiques de la figure bolivarienne — c’est-à-dire à la manière dont l’image de Bolívar a été façonnée, déformée et instrumentalisée après sa mort : héros christique pour les uns, Don Quichotte sud-américain pour d’autres, Néron pour ses détracteurs, ou simple modèle politique récupéré au gré des circonstances. La biographie la plus récente en français sur Bolívar.
5. Cahier de L’Herne n° 52 : Bolivar (dir. Laurence Tacou, 1986)

Ce volume appartient à la célèbre collection des Cahiers de L’Herne, qui a consacré des numéros à Borges, Céline, Foucault ou Cioran, entre autres. Dirigé par Laurence Tacou — éditrice et journaliste, fille de Constantin Tacou, fondateur de la collection —, il rassemble sur près de cinq cents pages des contributions d’écrivains et d’universitaires latino-américains et européens de premier plan. On y lit des textes de Pablo Neruda, Valéry Larbaud, André Maurois, Paul Valéry, Arturo Uslar Pietri, José Martí, Álvaro Mutis, l’historien britannique John Lynch, Miguel de Unamuno ou encore le Cubain Roberto Fernández Retamar. Plusieurs de ces auteurs sont morts bien avant 1986 : le Cahier réunit des textes historiques réédités pour l’occasion et des contributions originales — ce qui permet de mesurer l’évolution du regard porté sur le Libertador au fil de plus d’un siècle.
Le Cahier ne se réduit pas à une juxtaposition d’hommages. Les contributeur·ices s’affrontent sur des questions de fond : Bolívar était-il un démocrate ou un autocrate ? Un unificateur ou un facteur de fragmentation ? Un révolutionnaire ou un conservateur ? Les positions sont parfois irréconciliables. L’analyse des mythes bolivariens occupe une place centrale : Bolívar y apparaît tour à tour comme héros romantique aux yeux de Byron, précurseur révolutionnaire décrié par Marx (qui ne voyait en lui qu’un aventurier sanguinaire), inspirateur de la révolution cubaine, caution des dictatures conservatrices ou étendard des guérillas de tous bords. On y trouve également des textes et de la correspondance de Bolívar lui-même, une chronologie, une iconographie et une bibliographie, qui en font un instrument de travail autant qu’un recueil de lecture. Quarante ans après sa parution, ce Cahier reste le seul ouvrage collectif en français à réunir, sur la figure bolivarienne, des voix aussi nombreuses, aussi diverses, aussi contradictoires.