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Que lire sur l'histoire de la Grèce moderne ?

Que lire sur l’histoire de la Grèce moderne ?

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En 1453, la prise de Constantinople par les armées de Mehmet II met un terme à l’Empire byzantin et place, pour quatre siècles, les Grecs et les autres chrétiens orthodoxes des Balkans et d’Anatolie sous domination ottomane. Sous le régime du millet, qui organise l’Empire en communautés confessionnelles, les Grecs conservent une autonomie religieuse et juridique confiée au Patriarcat œcuménique ; en contrepartie, ils acquittent la jizya (impôt de capitation dû par les non-musulmans), restent écartés des charges militaires et administratives supérieures — réservées aux musulmans — et subissent, jusqu’au début du XVIIIe siècle, le paidomazoma, la levée périodique d’enfants chrétiens destinés au corps des janissaires. À partir des années 1770, la diaspora marchande installée à Venise, Trieste, Vienne ou Odessa importe les idées de nation, de souveraineté populaire et de liberté politique léguées par les Lumières. Installé à Paris, le philologue Adamantios Koraïs forge une langue écrite intermédiaire entre le grec savant et le grec populaire, capable d’accueillir les sciences modernes sans cesser d’être lisible par un large public. Fondée à Odessa en 1814 par trois marchands grecs, la Philikí Etairía (la « Société des amis ») recrute clandestinement chefs militaires et notables pour préparer un soulèvement général.

En mars 1821, l’insurrection embrase le Péloponnèse et les îles de l’Égée. La réponse ottomane est féroce : le massacre de Chios en 1822 fait près de 25 000 morts et réduit 45 000 personnes en esclavage ; les trois sièges successifs de Missolonghi (1822-1826) s’achèvent par la chute et la destruction de la ville. Relayée par la presse, les tragédies de théâtre et les toiles de Delacroix, la mort de Lord Byron à Missolonghi en avril 1824 bouleverse l’opinion européenne. Des intérêts stratégiques convergents — Londres veut empêcher la Russie de profiter seule de l’effondrement ottoman, Saint-Pétersbourg cherche un accès libre à la Méditerranée, Paris joue son prestige sous Charles X — poussent les trois Puissances à anéantir la flotte turco-égyptienne à Navarin en 1827. Le traité de Londres de 1830 consacre l’indépendance d’un petit royaume limité au Péloponnèse, à l’Attique et à quelques îles proches, placé sous leur tutelle conjointe et doté d’un souverain bavarois qu’elles ont choisi, Othon Ier, âgé de dix-sept ans. Projet d’unir dans un même État toutes les terres peuplées de Grecs, la Megáli Idéa (« Grande Idée ») oriente pendant près d’un siècle la diplomatie athénienne. Les guerres balkaniques de 1912-1913 doublent la superficie du pays (annexion de la Macédoine, de l’Épire et des îles du nord de l’Égée, rattachement officiel de la Crète). Lancée en 1919 avec l’aval des Alliés, l’expédition militaire grecque en Anatolie s’achève toutefois en désastre : les troupes de Mustafa Kemal écrasent l’armée grecque en août 1922 et reprennent Smyrne, dont les quartiers chrétiens partent en flammes. Le traité de Lausanne (1923) entérine l’échange forcé des populations selon un critère strictement religieux : près de 1,2 million de chrétiens d’Anatolie sont expulsés vers la Grèce, et 400 000 musulmans de Grèce partent pour la Turquie.

Le XXe siècle grec est une succession de crises. Après la dictature autoritaire et anticommuniste de Ioannis Metaxas (1936-1941), l’invasion italienne d’octobre 1940 est repoussée par l’armée hellénique dans les montagnes d’Albanie, puis la Wehrmacht envahit le pays au printemps 1941 pour sauver l’allié fasciste humilié. Les réquisitions allemandes, le blocus maritime allié et l’effondrement des transports provoquent la famine de l’hiver 1941-1942, qui emporte à elle seule quarante mille habitants d’Athènes. L’occupation tripartite (allemande, italienne, bulgare) voit parallèlement la déportation de la quasi-totalité des Juifs de Thessalonique vers Auschwitz et l’essor d’une résistance dominée par le Front national de libération (EAM) et son bras armé, l’Armée populaire grecque de libération (ELAS), deux structures dirigées par le Parti communiste grec. La Libération débouche sur une guerre civile (1946-1949) qui oppose communistes et partisans du roi, soutenus d’abord par Londres puis par Washington au nom de la doctrine Truman. La dictature des colonels (coup d’État militaire du 21 avril 1967) s’effondre en juillet 1974 : sa propre tentative de coup d’État à Chypre déclenche un débarquement militaire turc sur l’île, auquel l’armée grecque se révèle incapable de répondre, et cette débâcle discrédite aussitôt la junte. Suivent la restauration démocratique, l’entrée dans la Communauté européenne en 1981 et la crise de la dette des années 2010, rythmée par les Mémorandums imposés par la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, FMI) en échange de prêts d’urgence.

Les sept livres présentés ci-après permettent d’aborder ce parcours sous plusieurs angles, du temps long aux crises les plus aiguës.


1. La Grèce et les Balkans, du Ve siècle à nos jours, 3 tomes (Olivier Delorme, 2013)

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Agrégé d’histoire, longtemps établi en Grèce, Olivier Delorme livre avec ces trois volumes publiés chez Gallimard (collection Folio Histoire) une somme inédite en langue française. Plus de deux mille pages couvrent seize siècles, depuis la formation de l’Empire byzantin jusqu’aux répercussions politiques de la crise de la dette. La ligne directrice consiste à ne jamais isoler la Grèce de son environnement balkanique, égéen et anatolien : les histoires hellène, slave, turque et albanaise se construisent depuis le haut Moyen Âge par guerres, conquêtes, migrations, conversions et cohabitations forcées.

Le premier tome se penche sur les legs byzantin et ottoman — carte confessionnelle des populations, structures agraires, autorité politique des hiérarchies religieuses, mémoires rivales — jusqu’à la révolution jeune-turque de 1908, ce coup de force des officiers libéraux qui rétablit la constitution impériale et rouvre la question des nationalités dans les Balkans. Le deuxième tome suit le fil des guerres balkaniques (1912-1913), de l’effondrement du front d’Asie Mineure en 1922-1923, puis des années d’occupation nazie et de guerre civile (1941-1949) au terme desquelles la Grèce se retrouve arrimée au bloc occidental. Le troisième tome aborde la période la plus récente : démocraties populaires yougoslave et bulgare, chute de la dictature des colonels, effondrement du bloc soviétique, guerres d’ex-Yougoslavie dans les années 1990, et politiques de l’Union européenne à l’égard d’Athènes jusqu’aux plans de sauvetage de la décennie 2010.

L’intérêt principal de cet ensemble tient à sa volonté de rompre avec une histoire strictement nationale, centrée sur Athènes et sur la seule formation de l’État grec. Delorme insiste sur la dépendance structurelle du jeune royaume envers les puissances protectrices — ce que les Grecs nomment la xénocratie, ou « pouvoir des étrangers » — qu’il documente à travers plusieurs mécanismes : emprunts contractés auprès des banques londoniennes pour rembourser les précédents, ingérence des ambassadeurs dans la formation des gouvernements, rôle disproportionné de l’armée dans les changements de régime. Malgré sa densité documentaire, le propos reste clair, et les cartes placées en annexe aident à saisir les recompositions territoriales successives.


2. Grecs et Ottomans, 1453-1923 : de la chute de Constantinople à la disparition de l’Empire ottoman (Joëlle Dalègre, 2002)

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Maître de conférences émérite à l’Inalco et rédactrice en chef des Cahiers Balkaniques, Joëlle Dalègre parcourt dans ce livre paru chez L’Harmattan près de cinq siècles d’interactions entre l’hellénisme orthodoxe et le pouvoir ottoman. Le point de départ est la prise de Constantinople en 1453, catastrophe fondatrice qui inaugure la Turcocratie ; le point d’arrivée est le traité de Lausanne de 1923, qui met fin à près de trois millénaires de présence grecque en Asie Mineure par l’échange forcé des populations.

Dalègre examine le système du millet, qui confie au Patriarcat œcuménique une autorité religieuse et juridique sur l’ensemble de la communauté orthodoxe de l’Empire, et analyse le rôle ambivalent des phanariotes : ces notables grecs du quartier du Phanar à Constantinople sont employés par la Sublime Porte comme drogmans (interprètes-diplomates), hospodars (princes gouverneurs) de Moldavie et de Valachie, ou négociateurs avec les puissances chrétiennes. Auxiliaires indispensables du pouvoir impérial, ils sont aussi les principaux mécènes d’une renaissance culturelle grecque qu’ils financent par la création d’écoles, l’impression d’ouvrages et le soutien à des traducteurs et savants — ambivalence qui leur vaudra d’être disqualifiés comme « collaborateurs » par une partie des révolutionnaires de 1821. Dalègre revient ensuite sur la place économique des armateurs des îles de Hydra, Spétsai et Psara, dont les flottes marchandes deviennent en 1821 un atout militaire décisif face aux vaisseaux ottomans, sur le réveil culturel porté par la diaspora et les Lumières grecques, enfin sur le basculement de 1821 et les conflits qui amputent peu à peu l’Empire : guerre russo-turque de 1877-1878, guerres balkaniques de 1912-1913, Première Guerre mondiale, guerre gréco-turque de 1919-1922.

Le livre fait office de référence pour saisir la longue durée d’une histoire où les destins grec et turc sont étroitement imbriqués, sans céder à la tentation d’un récit strictement antagoniste. Dalègre rappelle que l’espace ottoman fait coexister des identités où les frontières religieuses ne recouvrent pas les frontières linguistiques : en Cappadoce, les karamanlis sont des chrétiens orthodoxes qui parlent turc et l’écrivent en caractères grecs ; dans les montagnes d’Épire ou en Crète, des communautés parfaitement hellénophones sont passées à l’islam depuis des siècles ; sur les rives méridionales de la mer Noire, les Grecs pontiques perpétuent un dialecte grec archaïque loin de tout territoire grec. L’autrice reconnaît la difficulté d’écrire cette histoire de façon apaisée, mais s’y emploie avec rigueur et une solide maîtrise des sources grecques et turques.


3. Construire la Grèce, 1770-1843 (Dimitri Skopelitis et Dimitri Zufferey, 2011)

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Issu d’un mémoire de maîtrise soutenu à l’Université de Genève sous la direction de l’historien Michel Porret, cet ouvrage paru aux Éditions Antipodes constitue la première synthèse de langue française sur la naissance de l’État grec moderne depuis les années 1950. La période retenue, 1770-1843, court de la tentative d’insurrection péloponnésienne soutenue par la flotte du comte Alexis Orlov pendant la guerre russo-turque — une tentative rapidement écrasée par les troupes ottomanes — jusqu’à l’adoption de la première constitution grecque, arrachée à Othon Ier par l’insurrection militaire du 3 septembre 1843.

Le plan suit sept étapes : « penser la Grèce » (Lumières grecques, réveil national, débat sur la langue — faut-il écrire en grec savant, en grec populaire dit démotique, ou dans une forme intermédiaire, la katharévousa forgée par Koraïs ?) ; « préparer la Révolution » (rôle de la Philikí Etairía, des clephtes — bandits chrétiens réfugiés dans les montagnes — et des armatoles — milices chrétiennes créées par l’administration ottomane précisément pour poursuivre les clephtes, mais dont les membres passent souvent d’un camp à l’autre et basculent massivement dans la révolution en 1821) ; « libérer les Grecs » (guerre d’indépendance, interventions diplomatiques européennes, bataille de Navarin) ; « créer un État » (gouvernement de Ioannis Capodistrias, Grec des îles Ioniennes et ancien ministre des Affaires étrangères du tsar Alexandre Ier, de son accession en 1828 à son assassinat en 1831) ; « édifier un État » (régence bavaroise installée par les trois Puissances, qui confient le pouvoir réel à des fonctionnaires allemands puisque le roi Othon n’a que dix-sept ans) ; « établir un territoire » (pacification intérieure, lutte contre le brigandage, tracé des frontières) et « régner » (monarchie d’Othon Ier et pressions des mouvements constitutionnalistes).

L’intérêt du livre tient à une thèse assumée : l’édification du jeune royaume est une importation européenne. Droit administratif d’inspiration bavaroise, tutelle des trois Puissances protectrices, modèle étatique calqué sur des références occidentales — tout concourt à faire de la Grèce le premier État moderne né d’une sécession de l’Empire ottoman, mais au prix d’une ingérence diplomatique permanente que les décennies suivantes ne feront qu’aggraver. Les auteurs appuient leur démonstration sur une bibliographie dense qui inclut des sources grecques et allemandes traduites pour la première fois en français.


4. Vertiges de la guerre. Byron, les philhellènes et le mirage grec (Hervé Mazurel, 2013)

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Spécialiste de l’Europe romantique et de l’histoire des sensibilités, Hervé Mazurel retrace dans ce livre paru chez Les Belles Lettres le parcours des quelque mille deux cents volontaires européens qui partent combattre aux côtés des insurgés grecs entre 1821 et 1829. La première partie reconstitue ce que l’auteur appelle la cristallisation philhellène : redécouverte de l’Antiquité au XVIIIe siècle, diffusion du néoclassicisme, idée d’une dette contractée par l’Europe cultivée envers la Grèce antique, dette qu’il lui revient d’acquitter par les armes au profit des Grecs modernes, tenus pour les descendants des Anciens. La Révolution française, puis l’imaginaire romantique, rechargent cet héritage de significations politiques : la Grèce devient le lieu où se rejoue, contre l’« Asie despotique » supposée, le combat pour la liberté des peuples.

La seconde partie suit les volontaires sur le terrain, depuis les comités philhellènes de Genève, Stuttgart ou Paris jusqu’aux marais fiévreux de Missolonghi. Le choc entre l’image rêvée et la réalité du pays se révèle brutal. Les paysages rocailleux du Péloponnèse n’ont rien des décors néoclassiques peints dans les ateliers de Paris ou de Weimar, les populations locales accueillent avec suspicion ces étrangers qui ne parlent pas leur langue, la guerre irrégulière menée par les palikares (combattants grecs issus des montagnes) déconcerte les officiers formés aux armées napoléoniennes, et le paludisme tue plus sûrement que les Turcs. La plupart des engagés meurent de maladie ou repartent désenchantés. Seul survit, amplifié par la mémoire collective, le mythe de la mort de Lord Byron à Missolonghi, le 19 avril 1824.

Mazurel inscrit cette aventure dans une histoire plus longue de l’engagement volontaire international. Le philhellénisme constitue l’un des premiers grands mouvements d’opinion humanitaire à l’échelle européenne : souscriptions publiques, tragédies jouées à Paris comme Léonidas interprété par Talma en 1825, Scènes des massacres de Scio de Delacroix, poèmes de Hugo (Les Orientales, 1829) et de Shelley (Hellas) forgent un répertoire de la compassion à distance. Cet héritage culturel traverse tout le XIXe siècle et nourrira encore, bien plus tard, l’engagement de Malraux auprès des républicains espagnols en 1936 ou la figure mythifiée de Lawrence d’Arabie. Depuis sa parution, l’ouvrage s’est imposé comme une référence sur la fabrique romantique de la guerre lointaine.


5. Un siècle de relations gréco-turques (Joëlle Dalègre, 2022)

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Publié en 2022 chez L’Harmattan, ce second livre de Joëlle Dalègre reprend le fil chronologique là où Grecs et Ottomans l’avait laissé, au lendemain du traité de Lausanne de 1923. Le propos se porte désormais sur la complexité contemporaine du triangle Athènes — Ankara — Nicosie : conflits aériens et maritimes en mer Égée liés aux différends sur le plateau continental et la largeur des eaux territoriales, partage de Chypre depuis 1974, délimitation des zones économiques exclusives, concurrence autour des hydrocarbures de Méditerranée orientale.

L’autrice passe en revue les grandes séquences du siècle. Dans les années 1930, Vénizélos et Atatürk nouent une entente inattendue, scellée par la visite du Premier ministre grec à Ankara en 1930 et par un traité d’amitié qui tient malgré le traumatisme récent de l’échange des populations. Le rapprochement des années 1950 se brise sur les pogroms d’Istanbul des 6 et 7 septembre 1955, émeutes télécommandées par l’État turc sur fond de crise chypriote, qui ravagent en une nuit les boutiques, églises et domiciles de la communauté grecque de la ville et précipitent son exode vers la Grèce. Vient ensuite la crise chypriote de 1974 : un coup d’État nationaliste grec-chypriote téléguidé par la junte d’Athènes renverse le président Makarios pour rattacher l’île à la Grèce (enosis) ; cinq jours plus tard, la Turquie réplique par un débarquement militaire au nom de la protection de la minorité chypriote-turque et coupe l’île en deux — division toujours en vigueur aujourd’hui. Les escarmouches autour des îlots d’Imia-Kardak en mer Égée en 1996 opposent les deux pays pour deux rochers inhabités qu’ils revendiquent simultanément. La diplomatie sismique amorcée après les tremblements de terre meurtriers d’Izmit en Turquie et d’Athènes en 1999 voit enfin les deux populations s’entraider et les ministres Georges Papandréou et İsmail Cem engager un dialogue inédit. Les dossiers minoritaires sont traités avec soin : musulmans de Thrace occidentale côté grec, Rûm (« Romains », c’est-à-dire Grecs orthodoxes) d’Istanbul et chrétiens des îles d’Imvros et Ténédos côté turc.

L’intérêt de l’ouvrage ne tient pas seulement à la reconstitution des crises diplomatiques. Dalègre consacre plusieurs chapitres à l’image que chaque peuple se forme de l’autre : manuels scolaires, presse, cinéma, échanges gastronomiques et musicaux. Cette attention aux représentations croisées permet de saisir pourquoi les relations gréco-turques demeurent empreintes, même en temps de paix, d’une méfiance persistante que des décennies de coopération touristique et commerciale n’ont pas dissoute.


6. Dans la Grèce d’Hitler, 1941-1944 (Mark Mazower, 2002)

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Traduit en français en 2002 aux Belles Lettres (l’édition originale anglaise, Inside Hitler’s Greece, date de 1993), ce livre de Mark Mazower a souvent été rapproché du La France de Vichy de Robert Paxton pour ce qu’il apporte à la connaissance d’un pays occupé. Historien britannique formé à Oxford, aujourd’hui professeur à Columbia, Mazower a reçu pour cette enquête le Fraenkel Prize in Contemporary History.

Le récit commence avec l’échec italien de l’automne 1940 dans les montagnes d’Albanie, se poursuit avec l’invasion allemande d’avril 1941 — destinée à sauver l’allié fasciste humilié —, et suit les trois années d’occupation tripartite jusqu’à la libération d’Athènes en octobre 1944. Plusieurs chapitres retracent la famine de l’hiver 1941-1942 : les réquisitions allemandes, le blocus maritime allié et l’effondrement du réseau de transports vident les magasins des villes ; quarante mille habitants d’Athènes meurent de dénutrition en quelques mois. D’autres pages s’attachent à la déportation presque complète des Juifs de Thessalonique — communauté séfarade issue des exilés d’Espagne de 1492, qui formait près de la moitié de la population salonicienne au début du XXe siècle et avait fait de la ville la « Jérusalem des Balkans » ; près de cinquante mille personnes, soit quatre-vingt-quinze pour cent de la communauté, sont acheminées à Auschwitz entre mars et août 1943. Les derniers chapitres suivent la répression des maquis communistes dans les montagnes d’Épire, de Roumélie (Grèce centrale) et du Péloponnèse, avec son cortège de villages incendiés et de massacres (Distomo, Kalavryta).

L’intérêt majeur du livre tient à sa méthode. Mazower ne se contente pas de décrire les atrocités : il reconstitue la vie ordinaire sous l’occupation — marché noir, inflation monétaire telle que les salaires doivent être payés chaque jour, délitement de l’administration grecque collaborationniste, bascule de la paysannerie vers les maquis à mesure que la violence allemande s’intensifie. Il montre comment de vieilles querelles politiques (royalistes contre républicains), sociales (paysans contre notables) et régionales (rivalités entre villages voisins) s’emboîtent dans la lutte contre l’occupant et préparent la guerre civile à venir. Les responsables allemands eux-mêmes apparaissent dans toute leur ambiguïté — parfois cyniquement prédateurs, parfois lucides sur les effets d’une politique de réquisitions qu’ils ne parviennent pas à corriger. C’est l’un des premiers ouvrages à avoir introduit en français la thèse d’une continuité directe entre occupation nazie et affrontements fratricides d’après-guerre.


7. De la résistance à la guerre civile en Grèce, 1941-1946 (Joëlle Fontaine, 2012)

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Publié en 2012 par La Fabrique, ce livre de Joëlle Fontaine prolonge le travail de Mazower et se concentre sur la période 1941-1946, depuis les débuts de la résistance organisée jusqu’au seuil de la guerre civile proprement dite. Agrégée, longtemps enseignante d’histoire-géographie et contributrice au Monde diplomatique, l’autrice a consacré ses recherches universitaires à la résistance grecque et fréquente le pays depuis le début des années 1960.

La thèse défendue est la suivante : la résistance grecque, l’une des plus efficaces de l’Europe occupée, animée par l’EAM (organisation politique du Front national de libération) et son bras armé l’ELAS, deux structures dirigées par le Parti communiste grec (KKE), a été délibérément brisée par l’intervention britannique au moment même de la libération d’Athènes. L’objectif de Churchill est alors limpide : restaurer la monarchie, ramener sur le trône le roi Georges II exilé à Londres, et empêcher qu’un gouvernement issu de la résistance ne prenne durablement le pouvoir. Les chapitres centraux reconstituent les événements de décembre 1944 — les Dekemvrianá, littéralement « les événements de décembre » : une manifestation pacifique de l’EAM sur la place Syntagma écrasée dans le sang le 3 décembre, puis six semaines d’affrontements dans Athènes qui opposent les partisans de l’ELAS aux troupes britanniques épaulées par d’anciennes milices collaborationnistes et des royalistes. Suit la terreur blanche de 1945, vague de représailles anticommunistes menée par le gouvernement restauré et par des bandes armées d’anciens collaborateurs, qui vise syndicalistes, résistants désarmés et militants démocrates, tandis que les auteurs d’exactions commises sous l’occupation reprennent place dans l’appareil d’État.

Le livre s’appuie sur les correspondances de Churchill, les archives britanniques et les travaux des historiens grecs pour rappeler un élément clé : Staline a lâché le Parti communiste grec au nom de « l’accord de pourcentages » signé à Moscou en octobre 1944, par lequel Churchill et Staline se sont partagé, sur un simple bout de papier griffonné, les futurs domaines d’influence dans les Balkans, avec la Grèce attribuée à 90 % à la sphère britannique. Fontaine ne cache pas son orientation politique — l’éditeur La Fabrique est connu pour son engagement à gauche —, mais la démonstration reste solidement argumentée et elle a trouvé un écho favorable chez plusieurs historiens du second conflit mondial. Il éclaire enfin les causes longues des fractures politiques grecques qui referont surface lors de la crise de la dette des années 2010, lorsqu’une partie de l’opinion relira les plans d’austérité imposés par Berlin et Bruxelles à la lumière d’une longue histoire d’ingérences étrangères.