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Que lire sur le massacre de Peterloo ?

Que lire sur le massacre de Peterloo ?

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Le 16 août 1819, à Manchester, entre 60 000 et 80 000 personnes — des hommes, des femmes, des enfants, pour la plupart des ouvrières et ouvriers du textile venus des villages du Lancashire — se rassemblent pacifiquement sur St Peter’s Fields. Ils réclament le suffrage universel masculin et une réforme de la représentation parlementaire, dans un pays où moins de 2 % de la population dispose du droit de vote. Les rotten boroughs (les « bourgs pourris »), ces circonscriptions quasi dépeuplées où quelques propriétaires terriens élisent à eux seuls un député, accaparent la représentation parlementaire, tandis que des villes industrielles comme Manchester, qui compte alors près de 100 000 habitants, n’ont aucun représentant au Parlement.

L’orateur Henry Hunt, l’une des voix les plus connues du mouvement radical — c’est-à-dire, dans le contexte britannique de l’époque, du mouvement pour la réforme démocratique —, doit prendre la parole devant cette foule disciplinée, habillée de ses vêtements du dimanche, qui brandit des bannières aux couleurs de la réforme. Mais les magistrats locaux ordonnent l’arrestation de Hunt et la dispersion du rassemblement. La Manchester and Salford Yeomanry, une milice montée composée de commerçants et d’industriels, charge la foule sabre au clair. Dans la panique, entre 11 et 18 personnes sont tuées et 400 à 700 sont blessées. La presse rebaptise aussitôt l’événement « Peterloo » — un mot-valise qui fusionne « St Peter‘s Fields » et « Waterloo » —, manière ironique de marquer le contraste entre la gloire militaire de 1815 et la brutalité de cavaliers qui sabrent des civils désarmés.

Même le conservateur Times condamne l’action des autorités. Le poète Percy Bysshe Shelley écrit en réponse The Masque of Anarchy, un appel à la résistance pacifique qui ne sera publié qu’après sa mort. Mais le gouvernement tory de Lord Liverpool, loin de sanctionner les responsables, fait voter les Six Acts, un arsenal législatif qui restreint la liberté de réunion et de presse. Peterloo devient alors un repère politique durable pour le mouvement réformateur britannique : la preuve que l’État est prêt à employer la force armée contre son propre peuple pour préserver les privilèges d’une minorité. L’événement nourrit pendant des décennies la mémoire militante, notamment celle du chartisme — ce vaste mouvement populaire des années 1830-1840 qui reprend et élargit les revendications de Peterloo (suffrage universel, vote à bulletin secret, rémunération des députés). En 2018, le cinéaste Mike Leigh lui consacre un long-métrage, Peterloo, et en 2019, à l’occasion du bicentenaire du massacre, Manchester inaugure un mémorial conçu par l’artiste Jeremy Deller.

Pour approfondir votre connaissance de cet épisode, voici trois ouvrages complémentaires, du cadre théorique le plus large au témoignage le plus intime, jusqu’aux recherches les plus récentes.


1. La formation de la classe ouvrière anglaise (Edward P. Thompson, 1963)

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Publié en 1963 et traduit en français seulement en 1988 — avant d’être réédité en poche chez Points en 2012, puis en 2017 avec une préface de l’historien François Jarrige —, ce bouquin de plus de mille pages est l’un des plus influents du XXe siècle. Historien marxiste britannique en rupture avec le dogmatisme stalinien, Edward P. Thompson (1923-1993) y entreprend ce qu’il nomme lui-même « une biographie de la classe ouvrière anglaise, de son adolescence à l’âge adulte ».

De 1780 à 1832, le livre se déploie en trois parties. La première partie revient sur les traditions de contestation populaire héritées du XVIIIe siècle, et en particulier sur les sociétés radicales anglaises des années 1790 — comme la London Corresponding Society — qui, galvanisées par la Révolution française, réclament déjà une réforme du Parlement. La deuxième partie se tourne vers l’expérience des travailleurs pendant la révolution industrielle : la discipline de l’usine, la destruction des métiers artisanaux, mais aussi le rôle ambigu du méthodisme, ce courant protestant qui, selon Thompson, a à la fois canalisé la colère ouvrière vers la résignation religieuse et fourni aux travailleurs des habitudes d’organisation collective (prêcher, se réunir, gérer une communauté). La troisième partie suit la montée du radicalisme plébéien à travers le luddisme — ces révoltes d’artisans qui, entre 1811 et 1816, brisent les machines non par hostilité aveugle au progrès technique, mais pour défendre leurs conditions de travail face à des industriels qui écrasent les salaires et abolissent les régulations de métier. Le récit de Thompson culmine avec Peterloo : pour lui, la répression d’État y pousse les travailleurs à prendre conscience de leurs intérêts communs face à un gouvernement allié aux employeurs.

L’apport décisif de Thompson tient à sa méthode. Contre les interprétations de son temps — qu’il s’agisse du réformisme gradualiste des fabiens, qui ne voit dans les classes populaires que des victimes passives à secourir par le haut, ou du marxisme orthodoxe, qui déduit mécaniquement la « classe » de la position des individus dans le système de production —, Thompson affirme que la classe n’est ni une structure figée ni une catégorie abstraite, mais une relation historique, forgée dans le conflit et l’expérience partagée. Sa célèbre intention de « sauver de l’immense condescendance de la postérité » les tisserands à bras, les artisans radicaux et les luddistes a ouvert la voie à une histoire « par en bas » — c’est-à-dire une histoire écrite du point de vue des dominé·e·s et non des élites. Cette approche a exercé une influence majeure sur l’historiographie, et notamment sur les Subaltern Studies, un courant de recherche né en Inde dans les années 1980 pour écrire l’histoire des populations colonisées en dehors du récit nationaliste officiel.

Le livre, malgré les critiques qui lui ont été adressées — notamment sur la sous-estimation du patriotisme populaire ou sur la place trop réduite accordée aux ouvriers non qualifiés —, reste indispensable pour qui veut comprendre les conditions politiques, sociales et culturelles qui ont rendu Peterloo possible.


2. La Vie d’un radical anglais au temps de Peterloo (Samuel Bamford, trad. Laurent Bury, éd. Fabrice Bensimon, avec le concours de Robert Poole, 2019)

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Tisserand de Middleton dans le Lancashire, Samuel Bamford (1788-1872) est l’un des acteurs centraux du 16 août 1819. C’est lui qui, ce matin-là, prend la tête d’un cortège de 3 000 habitants, organisé en rangs de cinq et précédé de jeunes hommes porteurs de branches de laurier en signe de paix, pour marcher vers St Peter’s Fields. Arrêté après le massacre, jugé pour incitation à l’émeute et condamné à un an de prison, il rédige ses mémoires — Passages in the Life of a Radical — entre 1839 et 1842, en pleine effervescence chartiste. Thompson lui-même les qualifie de « lecture essentielle pour tout Anglais ». Traduit en français pour la première fois par Laurent Bury et édité par Fabrice Bensimon avec le concours de Robert Poole, ce livre paraît aux Éditions sociales en 2019, année du bicentenaire du massacre.

Le récit couvre les années 1816 à 1821, une période de récession économique où le prix du pain s’envole à cause des Corn Laws (lois protectionnistes sur les céréales) et où le gouvernement réprime toute forme de contestation. Bamford entraîne son lecteur·ice dans les tavernes où se tiennent les réunions clandestines, dans les prisons, sur les routes du pays qu’il parcourt à pied. Il lui fait croiser les grandes figures du mouvement réformateur — Hunt l’orateur, William Cobbett le pamphlétaire, le major Cartwright l’infatigable pétitionnaire — et une multitude d’anonymes des classes populaires. Son témoignage sur la journée du 16 août elle-même, auquel s’ajoute le récit de sa femme Jemima (l’un des rares témoignages féminins sur Peterloo), est devenu la source la plus citée sur Peterloo, au point d’en façonner la mémoire collective. Le film de Mike Leigh s’en inspire directement dans plusieurs séquences.

Il faut toutefois garder à l’esprit l’écart entre le moment des faits et celui de l’écriture, comme le soulignent l’introduction et les notes de Fabrice Bensimon. Quand Bamford rédige ses mémoires, au tournant des années 1840, il n’est plus le radical de 1819 : il aspire à la respectabilité littéraire et s’oppose au chartisme de Feargus O’Connor, qu’il juge trop enclin à la violence. Son récit s’inscrit donc aussi dans un discours anti-chartiste et reconstruit un pacifisme de jeunesse peut-être en partie idéalisé. Lire Bamford, c’est lire à la fois un témoignage irremplaçable sur Peterloo et un document sur les usages politiques de la mémoire vingt ans après les faits. L’édition française, fidèle au texte de l’édition Oxford de 1984, est enrichie de notes qui éclairent le contexte pour un lectorat francophone — géographie du Lancashire, références littéraires, allusions culturelles — et d’une introduction substantielle sur l’histoire du radicalisme anglais.


3. Années de crises : le massacre de Peterloo en Grande-Bretagne et dans le monde (Rachel Rogers et Alexandra Sippel, coord., 2021)

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Paru dans la revue Caliban (n° 65-66) aux Presses universitaires du Midi, ce recueil est coordonné par Rachel Rogers et Alexandra Sippel, toutes deux enseignantes-chercheuses en civilisation britannique à l’Université Toulouse – Jean Jaurès. Il rassemble des contributions en anglais et en français qui proposent de nouvelles approches de Peterloo et de ses suites — nouvelles par leurs méthodes, par leurs sources, et surtout par leur cadre géographique, qui dépasse largement la seule Angleterre.

Là où le livre de Thompson inscrit le massacre dans la longue durée de la formation d’une classe et où les mémoires de Bamford en livrent le témoignage individuel, cet ouvrage adopte une perspective transnationale. Il ne se limite pas à la journée du 16 août 1819 : il s’intéresse aux années 1819-1820 dans leur ensemble, une période de forte agitation politique qui va de la répression de Peterloo au déclin du mass platform (le mouvement de grands rassemblements réformateurs en plein air) et à la radicalisation d’une frange révolutionnaire — dont l’épisode le plus spectaculaire est la conspiration de Cato Street (février 1820), un projet avorté d’assassinat de l’ensemble du cabinet ministériel britannique.

Plusieurs articles examinent ainsi comment la nouvelle du massacre a circulé hors de Grande-Bretagne — en Europe continentale comme dans les colonies — et comment elle a été utilisée, selon les contextes, pour dénoncer la répression politique ou pour justifier des revendications locales en matière de droits et de représentation. Robert Poole, l’un des grands spécialistes de Peterloo et auteur de Peterloo: The English Uprising (2019), y signe une contribution sur les vagues de protestation et d’insurrection qui ont suivi le massacre. L’ouvrage se clôt sur un entretien avec l’historienne Katrina Navickas, qui aborde Peterloo sous l’angle du droit de réunion : dans quelle mesure un rassemblement pacifique est-il légal, et que révèle sa répression sur la nature du régime qui l’ordonne ?

Ce recueil s’adresse aussi bien à des lecteur·ice·s déjà familier·ère·s de Thompson et de Bamford qu’à celles et ceux qui découvrent le sujet. Il constitue, par la diversité de ses angles d’approche, un état des lieux de la recherche récente sur Peterloo — et rappelle que les questions soulevées par le massacre de 1819 n’ont pas disparu avec le XIXe siècle.