Aux confins de l’Empire espagnol, le Río de la Plata est longtemps une périphérie délaissée, loin des vice-royautés prestigieuses de Mexico ou de Lima. La région ne dispose ni de mines d’argent ni de population indigène assez dense pour intéresser la Couronne, qui ne crée une vice-royauté à Buenos Aires qu’en 1776 — et encore, pour des raisons défensives : il s’agit de contenir la menace portugaise venue du Brésil. Pourtant, c’est de ce territoire marginal que surgit, au début du XIXe siècle, l’un des mouvements d’indépendance les plus radicaux du continent. En mai 1810, à la faveur de l’effondrement de la monarchie espagnole — envahie par Napoléon depuis 1808 —, les élites créoles de Buenos Aires renversent le vice-roi et instaurent un gouvernement autonome. Mais la rupture avec l’Espagne ne donne pas naissance à un État unifié : quatorze républiques provinciales coexistent pendant des décennies, et il faut attendre 1853 pour qu’une constitution fédérale soit adoptée. L’Argentine se construit dès ses origines sur une tension structurelle entre Buenos Aires et les provinces de l’intérieur — entre le centralisme porteño (c’est-à-dire de Buenos Aires, la ville du port) et l’autonomie régionale.
Au tournant du XXe siècle, la pampa humide devient l’un des greniers à blé de la planète. L’exportation massive de viande et de céréales vers l’Europe propulse l’Argentine parmi les dix premières puissances économiques. Des millions d’immigrés — Italiens, Espagnols, mais aussi Syriens, Juifs d’Europe de l’Est, Allemands — affluent à Buenos Aires, qui passe de 180 000 habitants en 1870 à plus de deux millions en 1914. Mais cette prospérité repose sur une base fragile : une économie dépendante des exportations agricoles et des capitaux britanniques, une oligarchie foncière qui verrouille l’accès au pouvoir politique, et une classe ouvrière urbaine privée de toute représentation politique.
C’est dans cette fracture que s’engouffre Juan Perón. Élu président en 1946, il fonde son pouvoir sur une alliance inédite entre l’armée, les syndicats et les classes populaires. Son épouse Eva devient l’icône des descamisados — littéralement les « sans-chemise », c’est-à-dire les travailleurs pauvres —, et sa mort prématurée en 1952, à 33 ans, la transforme en figure quasi sacrée. Renversé par un coup d’État militaire en 1955, Perón s’exile à Madrid, mais conserve un ascendant considérable sur la vie politique argentine : les syndicats lui restent fidèles, les candidats péronistes se réclament de lui, et il adresse depuis l’étranger des consignes à ses partisans, si bien que chaque président en exercice doit se positionner par rapport à un leader absent mais omniprésent. De retour au pouvoir en 1973, il meurt un an plus tard. Le pays s’enfonce alors dans la violence : la dictature militaire instaurée en 1976 met en place, sous le nom de Proceso de Reorganización Nacional, un système clandestin de détention, de torture et d’extermination qui fait environ 30 000 disparu·es.
Le retour à la démocratie en 1983, les crises économiques à répétition — dont l’effondrement bancaire et social de 2001 — et les recompositions politiques qui suivent dessinent un pays qu’aucune grille simple ne suffit à expliquer — et que les sept ouvrages réunis ici abordent sous des angles complémentaires : histoire politique, histoire urbaine, analyse du péronisme, mémoire de la dictature et géographie du territoire.
1. Révolution et guerre. Formation d’une élite dirigeante dans l’Argentine créole (Tulio Halperin Donghi, 2014)

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Ce livre, d’abord publié en espagnol en 1972 sous le titre Revolución y guerra, est un classique de l’historiographie latino-américaine, dont la traduction française aux éditions de l’EHESS n’a paru qu’après plus de quarante ans. Contraint à l’exil par la dictature du général Onganía en 1966 puis installé à l’université de Berkeley, l’historien argentin Tulio Halperin Donghi (1926-2014) analyse les conséquences de la révolution de 1810 et des guerres d’indépendance sur l’ensemble du Río de la Plata — de Buenos Aires jusqu’au Haut-Pérou, c’est-à-dire l’actuelle Bolivie. Le terme « créole » désigne ici les descendants d’Espagnols nés en Amérique, qui forment l’élite politique locale. L’ouvrage montre comment les guerres d’indépendance ont reconfiguré en profondeur l’équilibre social et économique de la région : la vie publique se militarise — les officiers qui mènent la guerre deviennent les nouveaux hommes forts — ; le pouvoir se déplace des villes vers les campagnes, où les grands propriétaires terriens et les chefs de milice supplantent les anciennes élites urbaines ; et les rapports hiérarchiques hérités de la colonie se desserrent partiellement, car l’effort de guerre impose de mobiliser — et donc d’armer — des populations jusque-là exclues de la vie politique, notamment les gauchos et les métis.
Halperin Donghi suit les trajectoires d’une élite politique créole sans cesse détruite et reconstituée par les conflits. Il décrit les luttes entre caudillos — ces chefs politico-militaires régionaux qui imposent leur autorité sur une province par la force et le clientélisme —, les rivalités entre Buenos Aires et l’intérieur, et les tentatives avortées de construction d’un pouvoir central. La guerre ne fait pas que renverser un ordre colonial : elle crée un ordre nouveau, où la propriété change de mains (les biens des loyalistes espagnols sont confisqués, les soldats sont récompensés par des terres), où de nouvelles fortunes se constituent, et où les anciennes distinctions de statut cèdent la place à des hiérarchies fondées sur le pouvoir militaire. Le livre rend ainsi compte de la naissance chaotique de deux États — l’Argentine et l’Uruguay — et de leur insertion progressive dans le marché économique mondial, principalement comme exportateurs de cuir et de viande salée vers l’Europe.
2. Des peuples en mal d’union. Aux origines de l’Argentine (Geneviève Verdo, 2025)

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Professeure d’histoire de l’Amérique latine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Geneviève Verdo prolonge dans ce livre ses travaux antérieurs — notamment L’indépendance argentine, entre cités et nation (Publications de la Sorbonne, 2006). Pourquoi le Río de la Plata est-il la seule région de l’ancien Empire espagnol à ne pas avoir engendré immédiatement un État unifié après les indépendances ? Partout ailleurs — au Mexique, au Pérou, en Colombie —, les nouvelles républiques se dotent rapidement d’un gouvernement central. Dans le Río de la Plata, au contraire, ce sont quatorze républiques provinciales autonomes qui voient le jour après la chute du pouvoir central en 1820, et il faut plus de trente ans pour qu’elles acceptent de se fédérer.
L’enquête couvre la période 1776-1853 et s’appuie sur des documents d’archives en grande partie inédits. Verdo restitue la genèse de ces entités provinciales, leur fonctionnement interne — chacune dispose de son gouverneur, de sa Chambre de représentants et de sa propre fiscalité — et les nombreuses tentatives de fédération qui jalonnent ces décennies. Ces tentatives passent le plus souvent par des pactes bilatéraux entre provinces plutôt que par une constitution commune : deux provinces voisines s’engagent mutuellement à ne pas se faire la guerre, à coordonner leur commerce, à se prêter assistance.
L’historiographie traditionnelle a longtemps présenté ces décennies comme une simple antichambre de la nation, un passage obligé et chaotique avant l’unification inévitable de 1853. Verdo renverse cette perspective : la construction d’un État-nation n’a représenté qu’une option parmi d’autres dans le paysage politique de l’époque. Le fédéralisme, la recherche du consensus entre provinces et les pratiques politiques héritées de l’Ancien Régime espagnol — en particulier l’autonomie des communautés locales, les pueblos, habituées à gérer leurs affaires bien avant la révolution — constituent les piliers d’une vie politique provinciale qui obéit à sa propre logique, irréductible au récit national qui s’est imposé après coup.
3. Histoire de Buenos Aires (Carmen Bernand, 1997)

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Anthropologue née à Buenos Aires, où elle a vécu vingt-cinq ans, Carmen Bernand aborde l’histoire de la capitale argentine non pas comme un récit chronologique classique, mais à travers les mythes, les légendes et les récits collectifs qui ont façonné l’imaginaire de la ville. Buenos Aires est une cité dont l’histoire est scandée par des disparitions — la première colonie espagnole, abandonnée en 1536 faute de vivres et sous la pression des populations indigènes, puis effacée de la mémoire ; les communautés noires et métis, progressivement invisibilisées dans le récit officiel d’une ville « blanche et européenne » ; les 30 000 disparu·es de la dictature. À chaque fois, la littérature, la poésie ou la musique ont comblé les silences de l’histoire officielle et préservé la trace de ce qui a été nié ou oublié. Bernand suit cette ville depuis ses débuts de bourgade vouée à la contrebande et à la chasse au bétail ensauvagé, à travers sa promotion au rang de capitale de vice-royauté en 1776, puis son rôle de berceau de la révolution de 1810, jusqu’à l’époque des dictatures du XXe siècle.
Le bouquin fait droit aux populations souvent absentes des récits officiels : Mulâtres, descendants d’esclaves, immigrés de toutes origines, compadritos — ces figures des faubourgs populaires, à mi-chemin entre le petit truand et le dandy de quartier, que l’on retrouve dans la littérature et les paroles de tango. Bernand rappelle la part africaine dans la culture porteña : le tango doit une partie de ses origines aux rythmes des communautés noires de Buenos Aires. Les grandes figures — Carlos Gardel, Jorge Luis Borges, Eva Perón — traversent aussi ces pages, mais Bernand s’en sert moins pour raconter leur vie que pour exposer les contradictions d’une métropole tiraillée entre son ambition européenne et sa réalité latino-américaine, entre son cosmopolitisme revendiqué et la nostalgie d’une grandeur dont elle n’a jamais su si elle l’avait réellement connue ou seulement rêvée.
4. Le siècle de Perón. Essai sur les démocraties hégémoniques (Alain Rouquié, 2016)

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Alain Rouquié, politologue au CERI-Sciences Po et ambassadeur de France au Brésil, a rencontré Perón à Madrid en 1969, pendant les années d’exil du dirigeant argentin. Dans cet essai, il retrace la trajectoire péroniste sur près de huit décennies : l’arrivée au pouvoir en 1946 dans le prolongement d’un coup d’État militaire, la construction d’un régime fondé sur l’alliance entre l’armée, les syndicats et les classes populaires, le rôle d’Eva Perón comme médiatrice entre le président et les masses, la chute de 1955, les dix-huit ans d’exil, le retour et la mort en 1974, puis les métamorphoses du mouvement sous ses héritiers — de Carlos Menem, qui mène dans les années 1990 une politique néolibérale aux antipodes du péronisme originel, aux Kirchner, qui en revendiquent au contraire la filiation sociale. Le péronisme, montre Rouquié, n’est pas un accident de l’histoire argentine : c’est le clivage fondamental autour duquel s’organise toute la vie politique du pays, chaque force devant se définir comme péroniste, néo-péroniste ou anti-péroniste.
L’ambition du livre dépasse cependant le cas argentin. Rouquié forge le concept de « démocratie hégémonique » pour désigner un type de régime qui conserve les formes de la démocratie — élections régulières, pluralisme de façade — mais concentre le pouvoir réel entre les mains d’un leader charismatique, contrôle étroitement les médias et affaiblit les contre-pouvoirs institutionnels (justice, parlement, presse indépendante). Il applique cette grille d’analyse au Venezuela de Chávez, à la Turquie d’Erdoğan, à la Russie de Poutine, et montre que ces régimes partagent avec le péronisme une même structure : la légitimité populaire y sert de justification à l’exercice autoritaire du pouvoir. L’essai pose ainsi une question qui dépasse l’Amérique latine : le péronisme, loin d’être une anomalie, a-t-il fourni un modèle à des régimes apparus depuis sur tous les continents ?
5. Pouvoir et disparition. Les camps de concentration en Argentine (Pilar Calveiro, 2006)

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Pilar Calveiro n’est pas une observatrice extérieure de son sujet. Militante des Montoneros — la guérilla péroniste de gauche active dans les années 1970 —, elle est arrêtée en 1977 par la dictature militaire, puis détenue clandestinement pendant un an et demi dans plusieurs centres de torture. Elle passe notamment par l’ESMA (Escuela de Mecánica de la Armada), l’école de la marine de Buenos Aires convertie en centre de détention clandestin — l’un des lieux les plus emblématiques de la répression, où environ 5 000 personnes ont été séquestrées et où la grande majorité a été assassinée. Son compagnon, Horacio Campiglia, disparaît en 1980. Exilée au Mexique, devenue docteure en sciences politiques, elle publie en 1998 cet essai — traduit en français aux éditions La Fabrique — qui constitue l’une des premières analyses systématiques du dispositif concentrationnaire argentin.
Calveiro refuse de lire les camps comme une aberration, le fait de quelques militaires fanatiques. Elle les inscrit dans une logique institutionnelle planifiée : le régime, à travers 340 centres clandestins répartis dans onze provinces, met en place un dispositif méthodique qui vise à déposséder les détenu·es de leur humanité par la torture, de tout lien avec l’extérieur par l’isolement total, et finalement de leur existence même par l’assassinat — notamment les « vols de la mort », au cours desquels les prisonniers et prisonnières, après avoir été drogué·es pour les rendre inconscient·es, sont précipité·es dans le Río de la Plata ou dans l’océan Atlantique depuis des avions militaires.
Mais Calveiro ne se limite pas à décrire la mécanique de la terreur : elle analyse aussi les formes de résistance qui naissent à l’intérieur même des camps — gestes de solidarité entre détenu·es, transmission clandestine d’informations, maintien d’une parole et d’une identité face à un système conçu pour les annihiler. Le livre interroge aussi la responsabilité d’une société civile qui, pour une large part, a fermé les yeux, et porte un regard critique sur les erreurs stratégiques de la guérilla elle-même, notamment son isolement progressif par rapport à la population qu’elle prétendait défendre.
6. L’Argentine. Des provinces à la nation (Sébastien Velut, 2002)

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Géographe et enseignant à l’École normale supérieure, Sébastien Velut part d’un constat : on confond trop souvent l’Argentine avec Buenos Aires. La capitale concentre certes un tiers de la population nationale (environ 13 millions d’habitants pour l’agglomération), mais l’interior — les provinces, selon le vocabulaire des Argentins eux-mêmes — présente une diversité géographique, économique et politique considérable, de la Patagonie glacée aux provinces subtropicales du Nord-Ouest, des régions viticoles de Mendoza aux plaines céréalières de Santa Fe. Comment ces territoires aux profils si différents forment-ils un ensemble national sous la bannière fédérale ?
Le livre, issu d’une thèse de doctorat, retrace d’abord la formation du système spatial argentin, de la période coloniale au Mercosur — le marché commun sud-américain créé en 1991 avec le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay —, avant d’analyser les mutations des années 1990 (privatisations, ouverture commerciale, désindustrialisation) et leurs effets sur les équilibres régionaux. La question fiscale y est déterminante : dans le système fédéral argentin, les provinces dépendent largement des transferts financiers décidés par Buenos Aires, ce qui donne au gouvernement central un levier de pression considérable ; en retour, les provinces peuvent bloquer le fonctionnement de l’État fédéral si elles refusent de coopérer, ou monnayer leur soutien politique contre des avantages budgétaires.
Trois études de cas — Neuquén aux portes de la Patagonie, riche en hydrocarbures ; Santa Fe, confrontée aux enjeux de l’intégration régionale ; San Luis, petite province qui a misé sur les incitations fiscales pour attirer l’industrie — montrent comment chaque province négocie sa place dans la fédération. Velut met ainsi en évidence un mécanisme souvent sous-estimé : le dualisme entre provinces et État fédéral n’est pas une simple opposition entre centre et périphérie, mais un jeu de dépendances réciproques dont les crises politiques argentines — y compris celle de 2001 — sont en partie le produit.
7. L’Argentine. Géographie d’un espace latino-américain (Nicolas Bernard, Yvanne Bouvet et René-Paul Desse, 2023)

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Publié aux Presses universitaires de Rennes, ce volume rassemble les travaux de trois géographes de l’Université de Bretagne Occidentale, spécialistes du littoral argentin et de ses transformations récentes. Il vise à rendre accessible la géographie d’un pays souvent réduit, en Europe, à quelques images convenues — la pampa, les gauchos, la Patagonie des récits de voyage — alors que son territoire, le huitième du monde par la superficie, couvre des milieux aussi différents que la forêt subtropicale du Chaco, les glaciers de Terre de Feu, les vignobles andins de Mendoza ou l’immense conurbation de Buenos Aires.
L’ouvrage s’organise en quatre parties : la population et la société argentines (immigration, urbanisation, inégalités), les fondements physiques et historiques du territoire, les grands ensembles régionaux (Pampa, Patagonie, Nord-Ouest andin, Mésopotamie, Cuyo) et enfin les fragilités qui menacent l’espace argentin — déforestation dans le Chaco pour la culture du soja, recul des glaciers en Patagonie, étalement urbain autour de Buenos Aires. Les entrées sont tantôt thématiques (agriculture, industrie, transports), tantôt régionales, ce qui permet de saisir un même phénomène sous plusieurs angles : l’expansion du soja transgénique, par exemple, est analysée à la fois comme un choix macro-économique (l’Argentine est le troisième exportateur mondial) et comme un facteur de transformation locale (déplacement de populations, concentration des terres, destruction de la forêt native).
Ce bouquin complète ainsi les perspectives de Sébastien Velut : il couvre la période la plus récente et fait des questions environnementales son fil conducteur — des glaciers de Patagonie à la pollution du Riachuelo, le cours d’eau le plus contaminé du pays, qui traverse le sud de Buenos Aires.