Le 11 septembre 1973, à Santiago du Chili, les avions de la junte militaire bombardent le palais présidentiel de La Moneda. À l’intérieur, Salvador Allende, président socialiste élu trois ans plus tôt à la tête de l’Unité populaire (coalition de la gauche chilienne), prononce son dernier discours radiophonique puis se donne la mort avec un fusil d’assaut offert par Fidel Castro. Nommé commandant en chef de l’armée de terre moins de trois semaines plus tôt, un général de cinquante-sept ans prend la tête du putsch. Son nom : Augusto Pinochet Ugarte. Militaire discret, longtemps loyal au pouvoir civil, il s’imposera en quelques mois sur les autres membres de la junte pour devenir l’homme fort d’un régime qui durera dix-sept ans. Le coup d’État s’inscrit dans le contexte de la guerre froide et d’une Amérique latine où Washington, hanté par la révolution cubaine de 1959, soutient activement les régimes militaires anticommunistes.
De 1973 à 1990, la dictature chilienne fait plus de 3 200 morts ou disparu·es, 38 000 victimes de torture officiellement recensées, et pousse plusieurs centaines de milliers de Chilien·nes à l’exil. Elle transforme aussi en profondeur le modèle économique du pays, devenu le premier laboratoire à grande échelle des théories néolibérales de Milton Friedman : privatisations massives, dérégulation financière, affaiblissement des syndicats, recul de l’État social. Jeunes économistes chiliens formés à l’université de Chicago auprès de Friedman lui-même, les « Chicago Boys » pilotent la transformation. Pinochet meurt en 2006 sans jamais avoir été condamné, mais son arrestation à Londres en 1998 établit pour la première fois un principe lourd de conséquences : un ancien chef d’État peut être poursuivi à l’étranger pour des crimes contre l’humanité commis chez lui.
Voici les principaux livres disponibles en français à son sujet.
1. Augusto Pinochet (Michel Faure, 2020)

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Journaliste et grand reporter à L’Express qui a couvert l’Amérique latine pendant plusieurs décennies, Michel Faure signe chez Perrin une biographie complète du dictateur chilien. Le livre retrace la trajectoire d’un militaire sans éclat, longtemps fidèle au pouvoir civil : un enfant peureux devenu officier prudent, à la carrière sans relief jusqu’à sa nomination comme commandant en chef de l’armée dix-huit jours avant le coup d’État — par Allende lui-même, qui le croyait légaliste. Détail-clé souvent oublié : Pinochet n’a rejoint les conjurés que trois jours avant le putsch. Le paradoxe que Faure souligne tient à ceci : rien, dans ce profil effacé, ne permettait de deviner l’ampleur de la répression à venir ni la longévité du régime.
La force du livre tient à sa lecture nuancée du régime. Sans rien minimiser de la violence — la répression systématique, les milliers de disparitions, les tortures méthodiques de la DINA (police politique fondée en 1974) —, l’auteur examine les contradictions d’une dictature à la fois brutale, résolue à refonder les institutions à son avantage (notamment via la Constitution de 1980, aujourd’hui encore largement en vigueur), et convertie au libéralisme économique des « Chicago Boys ». Il s’attarde sur la manière dont Pinochet a neutralisé peu à peu les trois autres membres de la junte pour concentrer le pouvoir, ainsi que sur les liens, souvent méconnus, entre le gouvernement d’Allende et le bloc soviétique — sans pour autant édulcorer les responsabilités du général dans les crimes du régime.
Un portrait fouillé qui bouscule l’image du monstre absolu, sans tomber dans le pamphlet ni dans l’hagiographie. Le livre intéressera celles et ceux qui veulent comprendre comment un soldat médiocre s’est hissé au rang des dictateurs les plus redoutés du XXᵉ siècle — et pourquoi sa mémoire continue de fracturer la société chilienne, à la manière de celles de Franco en Espagne ou de Mussolini en Italie.
2. Découvrir la révolution chilienne (1970-1973) (Franck Gaudichaud, 2023)

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Paru aux Éditions sociales dans la collection « Découvrir », ce volume rassemble treize textes commentés qui servent d’introduction au Chili de Salvador Allende. Professeur d’histoire et d’études latino-américaines à l’université Toulouse Jean Jaurès, Franck Gaudichaud réunit des documents variés — discours, tracts, analyses universitaires, témoignages, débats internes à la gauche — et les replace dans leur contexte pour restituer l’effervescence des mille jours qui séparent l’élection d’Allende du putsch du 11 septembre 1973. On y croise aussi bien le président que des militant·es de base, des syndicalistes, des femmes mapuches (peuple autochtone du sud du Chili) ou des économistes partisans des nationalisations.
Le livre aborde les grandes questions du moment, à commencer par la « voie chilienne vers le socialisme » : un pari, inédit en Amérique latine, celui d’une transformation socialiste par les urnes et dans le respect de la Constitution. Il retrace l’interventionnisme des États-Unis (financement des partis d’opposition et des médias hostiles, soutien à la grève des camionneurs de 1972, blocage des prêts internationaux destiné à asphyxier l’économie) ainsi que la réforme agraire qui redistribue des millions d’hectares aux paysan·nes. Viennent enfin les cordons industriels (regroupements d’usines d’une même zone qui coordonnent production et résistance face aux pénuries) et les formes de pouvoir populaire qui émergent dans les quartiers de Santiago.
Une introduction idéale pour qui souhaite saisir les enjeux politiques, économiques et sociaux de l’expérience Allende sans se noyer d’emblée dans les épais travaux universitaires. Le format — textes courts, commentés, contextualisés — rend l’ensemble accessible à un public non spécialiste, et propose des pistes bibliographiques pour aller plus loin.
3. Chili 1970-1973 : mille jours qui ébranlèrent le monde (Franck Gaudichaud, 2013)

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Issu de la thèse de doctorat de Franck Gaudichaud, dirigée par Michael Löwy, ce livre paru aux Presses universitaires de Rennes propose une histoire de l’Unité populaire « vue d’en bas » — c’est-à-dire écrite depuis les acteur·ices populaires (ouvrier·ères, habitant·es des quartiers pauvres) plutôt que depuis les sommets de l’État ou les états-majors de partis. Gaudichaud étudie en particulier quatre formes d’auto-organisation qui redessinent le paysage chilien : les cordons industriels (regroupements d’usines d’une même zone qui coordonnent production, ravitaillement et auto-défense face aux pénuries organisées par le patronat) ; les commandos communaux (leur équivalent à l’échelle du quartier) ; le ravitaillement direct (circuits populaires qui contournent les marchés en pénurie) ; et le contrôle ouvrier (participation des travailleur·ses à la gestion des entreprises occupées ou nationalisées).
À l’appui d’archives militantes, de la presse de l’époque et d’une longue enquête orale auprès d’ancien·nes protagonistes, l’auteur retrace la radicalisation progressive des classes populaires et pose une question centrale : cette auto-organisation ouvrière est-elle compatible avec la stratégie par étapes d’Allende, qui mise sur le respect du cadre institutionnel pour avancer vers le socialisme ? La réponse est nuancée mais nette : les cordons poussent, dès 1972, pour une rupture plus rapide que celle voulue par le président, et cette tension interne affaiblit l’Unité populaire face à une droite qui, elle, n’hésite plus à sortir du cadre légal (grèves illégales des corporations patronales, attentats du groupe d’extrême droite Patria y Libertad, préparation active du coup d’État avec le soutien de la CIA).
Une étude de référence, régulièrement citée par les chercheur·ses latino-américanistes, qui rend leur place aux acteur·ices populaires que la mémoire chilienne officielle a longtemps laissés en arrière-plan. Plus dense que le précédent ouvrage, celui-ci s’adresse à un lectorat déjà familier des sciences sociales.
4. Septembre rouge : Le coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili (Olivier Besancenot et Michael Löwy, 2023)

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Publié chez Textuel pour le cinquantenaire du coup d’État, ce livre ne ressemble à aucun autre titre de cette liste. Olivier Besancenot, candidat de la Ligue communiste révolutionnaire à la présidentielle française en 2002 et 2007 (aujourd’hui membre du Nouveau Parti anticapitaliste), et Michael Löwy, sociologue franco-brésilien et directeur de recherche émérite au CNRS, assument un pari formel : le docu-fiction. Plutôt qu’un énième essai historique, ils livrent un récit bâti sur des faits réels, avec des personnages authentiques et des dialogues parfois reconstitués à partir de sources documentées, parfois librement imaginés.
Le récit suit les heures qui précèdent et qui suivent l’assaut sur La Moneda, du point de vue des militant·es de l’Unité populaire, des travailleur·ses des cordons industriels et des proches d’Allende. Il rappelle aussi le rôle décisif de Richard Nixon et de Henry Kissinger (alors à la fois conseiller à la sécurité nationale et, à partir de septembre 1973, secrétaire d’État), dont l’administration a asphyxié économiquement le Chili (gel des crédits, boycott du cuivre chilien sur les marchés mondiaux), financé les médias et partis d’opposition, et soutenu les grèves patronales qui paralysaient le pays dans les mois qui précèdent le coup. Une annexe « Que sont-ils devenus ? » suit le parcours des protagonistes après le 11 septembre, pour celles et ceux qui ont survécu.
Un hommage politique aux vaincu·es du 11 septembre, porté par deux auteurs qui n’ont jamais caché leur engagement à gauche. À réserver de préférence à qui connaît déjà les grandes lignes du récit historique — la dimension romancée peut dérouter si l’on cherche un manuel d’histoire classique — mais à recommander chaleureusement pour qui cherche à revivre ces journées de l’intérieur plutôt qu’à en lire l’analyse distante.
5. Des femmes contre Pinochet : Odile Loubet et les résistantes de l’ombre (Chili 1973-1990) (Samuel Laurent Xu, avec la collaboration de Gaspard Marcacci Thiéry, 2023)

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Publié chez Karthala, ce livre issu d’une longue enquête menée dans les quartiers populaires de Santiago éclaire un angle mort de l’histoire chilienne : celui des femmes, souvent chrétiennes, qui ont organisé la résistance quotidienne à la dictature. Au cœur du récit, la sœur dominicaine française Odile Loubet (de son vrai nom Nadine Loubet, 1931-2010), originaire de Saint-Girons, envoyée en mission au Chili en 1964 et installée dans les poblaciones (bidonvilles et quartiers populaires) de l’ouest de Santiago. Horrifiée par la brutalité du coup d’État, elle se met au service des familles de disparu·es et de militant·es recherché·es : cachette pour les traqué·es, transport clandestin de documents, lettres à l’étranger pour alerter sur les disparitions, accompagnement juridique, aide matérielle aux pobladoras (habitantes des bidonvilles) confrontées à la faim. Pendant dix-sept ans, elle consigne tout cela dans des carnets, des poèmes et des lettres qui forment un témoignage unique sur la dictature.
Historien et réalisateur du documentaire Au nom de tous mes frères (2019), Samuel Laurent Xu s’appuie sur ces archives personnelles et sur un ensemble d’entretiens oraux pour retracer les réseaux souterrains qui ont caché des militant·es, documenté les disparitions et soutenu les familles des victimes pendant toute la durée du régime. Le livre rappelle aussi que cette résistance féminine, longtemps peu audible, a parfois été marginalisée au sein même de l’Église catholique chilienne, partagée entre la Vicaría de la Solidaridad (organisation de défense des droits humains créée en 1976 par le cardinal Raúl Silva Henríquez) et des hiérarchies plus proches du pouvoir militaire.
Un livre qui rend justice à des figures effacées par les récits officiels. Il éclaire aussi les liens, dans l’Amérique latine des années 1970-1980, entre engagement religieux — notamment via la théologie de la libération, courant catholique latino-américain qui associe foi chrétienne et lutte pour la justice sociale —, émancipation des femmes et résistance politique. Un complément aux ouvrages consacrés à la répression, trop souvent racontée depuis la seule expérience des partis de gauche à prédominance masculine.
6. Les années Condor : Comment Pinochet et ses alliés ont propagé le terrorisme sur trois continents (John Dinges, 2004)

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Correspondant du Washington Post au Chili pendant la dictature, aujourd’hui professeur de journalisme à l’université Columbia, John Dinges signe avec ce livre paru à La Découverte l’enquête de référence sur l’opération Condor. Ce réseau clandestin, mis sur pied dès 1975 à l’initiative de Santiago, a réuni les polices politiques du Chili, de l’Argentine, de l’Uruguay, du Paraguay, de la Bolivie et du Brésil — tous six sous le joug de dictatures militaires — autour d’un objectif simple : traquer, enlever, torturer et liquider les opposant·es à ces régimes, y compris lorsqu’iels s’étaient réfugié·es dans un autre pays latino-américain, en Europe ou aux États-Unis. Le bilan global des « sales guerres » conduites par ces six dictatures dépasse 30 000 disparu·es, dont une partie — impossible à chiffrer précisément — dans le cadre de Condor lui-même.
L’enquête puise dans trois sources principales : les documents de la CIA et du département d’État américain déclassifiés à la fin des années 1990 ; les « archives de la terreur », des tonnes de dossiers de la police politique paraguayenne retrouvées par hasard, en 1992, dans un commissariat de banlieue près d’Asunción ; et de nombreux entretiens avec d’ancien·nes militant·es, agents de renseignement et responsables américains qui s’expriment parfois pour la première fois. Dinges reconstitue les grandes opérations du réseau : l’assassinat à la voiture piégée, en plein Washington en 1976, de l’ancien ministre d’Allende Orlando Letelier ; les enlèvements de dirigeants uruguayens à Buenos Aires, dont les corps ont été largués en mer depuis des avions militaires (les tristement célèbres « vols de la mort » au-dessus du Río de la Plata) ; la tentative d’élimination du démocrate-chrétien chilien Bernardo Leighton à Rome en 1975.
Un travail journalistique de haute volée, qui établit sans ambiguïté la complicité de Washington — et de Henry Kissinger en particulier — dans la coordination transnationale de la terreur sud-américaine. Aucun débat sérieux sur la dictature chilienne ne peut désormais ignorer ces pages, qui restent la référence francophone sur la dimension continentale de la répression.
7. 38, rue de Londres : De l’impunité, Pinochet et le nazi de Patagonie (Philippe Sands, 2025)

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Le 16 octobre 1998, Augusto Pinochet est arrêté dans une clinique londonienne à la demande du juge espagnol Baltasar Garzón, qui invoque le droit international et la présence de victimes espagnoles parmi les personnes torturées ou assassinées sous la dictature chilienne. Avocat franco-britannique spécialisé dans les droits humains et professeur de droit à l’University College de Londres, Philippe Sands est alors sollicité par l’entourage du général avant de rejoindre finalement Human Rights Watch pour plaider en faveur de l’extradition. Dans ce livre paru chez Albin Michel — retenu parmi les trente livres de l’année 2025 par Le Point, en lice pour le prix Médicis essai —, Sands revient vingt-cinq ans plus tard sur cette bataille juridique. Après plusieurs rebondissements devant la Chambre des Lords, alors plus haute juridiction britannique, celle-ci refuse de reconnaître à un ancien chef d’État toute immunité pour des crimes de torture. Pinochet finira par rentrer au Chili en 2000 pour raisons de santé — raisons dont Sands, documents à l’appui, suggère très fortement qu’elles ont été fabriquées —, mais le précédent juridique reste.
Sands ne se contente pas de la procédure londonienne. Il croise ce récit avec celui de Walther Rauff, officier SS responsable de la conception des camions à gaz utilisés pour l’assassinat de près de 100 000 juif·ves au début de la Shoah, mort paisiblement à Santiago en 1984 sans jamais avoir été extradé. Réfugié à Punta Arenas, tout au sud de la Patagonie, où il dirige une conserverie de crabe royal, Rauff aurait été protégé par les milieux militaires chiliens et aurait même travaillé pour la DINA, la police politique de Pinochet. Fruit de huit années d’enquête, cette double trame — à la fois mémoire personnelle, enquête historique, drame judiciaire et récit de voyage — s’inscrit dans le sillage de Retour à Lemberg (2017) et de La Filière (2020), deux livres dans lesquels Sands suivait déjà des trajectoires nazies, de la Shoah aux filières d’exfiltration vers l’Amérique du Sud.
Un livre singulier et redoutablement efficace, qui pose de plein fouet la question de l’impunité : pourquoi les plus grands criminels finissent-ils si souvent par mourir de leur belle mort ? Plus largement que le seul cas chilien, Sands réfléchit aux limites de la justice internationale, à un moment où la juridiction universelle — le principe qui permet à un État de juger des crimes contre l’humanité commis ailleurs — subit des attaques répétées : sanctions américaines contre la Cour pénale internationale, retraits successifs de plusieurs États africains, remise en cause par les puissances que ce cadre pourrait un jour atteindre.