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Que lire sur le Black Panther Party ?

Que lire sur le Black Panther Party ?

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Au milieu des années 1960, les États-Unis sortent d’une décennie de mobilisations pour les droits civiques qui a mis fin à la ségrégation légale du Sud (Civil Rights Act de 1964, Voting Rights Act de 1965). Dans les ghettos du Nord et de l’Ouest, pourtant, rien ne change : le chômage frappe massivement les Noirs, les logements sont insalubres, les écoles ségréguées de fait, et la police arrête, frappe ou tue (presque) sans conséquences judiciaires. Les émeutes de Watts (Los Angeles, 1965) puis de Detroit et de Newark (1967) mettent cette fracture sous les yeux du pays : les grandes lois signées sous la pression de Martin Luther King n’ont pas transformé la vie quotidienne des Noirs hors du Sud. En février 1965, l’assassinat de Malcolm X fait taire la voix la plus influente du courant opposé à Martin Luther King, celui qui défendait l’autodéfense armée et le nationalisme noir. Plusieurs groupes cherchent à prendre le relais. C’est dans ce contexte que Huey P. Newton et Bobby Seale, deux étudiants d’Oakland passés par le Merritt College, fondent le 15 octobre 1966 le Black Panther Party for Self-Defense.

Le parti adopte un programme en dix points qui réclame du travail, un logement décent, une éducation qui enseigne la véritable histoire des Noirs américains, la fin des brutalités policières, la libération de tous les prisonniers noirs, et des procès jugés par des jurys composés de leurs pairs — c’est-à-dire par d’autres Noirs, puisque les jurys entièrement blancs condamnent alors presque systématiquement les accusés noirs. Les premières actions font scandale : des militants armés suivent à distance les arrestations policières dans les quartiers noirs d’Oakland, fusil visible à la main et code pénal californien dans la poche pour rappeler leurs droits aux personnes interpellées. Le port d’armes chargées à vue est alors légal en Californie ; les élus de l’État voteront dès 1967 le Mulford Act précisément pour interdire cette pratique et couper court aux patrouilles. L’image des Panthères en béret noir et blouson de cuir, poing levé, entre dans la culture populaire.

Mais l’essentiel de l’activité quotidienne se joue sur un autre terrain : celui de l’action communautaire. Les Survival Programs — « programmes de survie » — offrent des petits-déjeuners gratuits à des dizaines de milliers d’enfants noirs, ouvrent des cliniques de santé gratuites, fondent des écoles alternatives comme l’Oakland Community School, organisent le dépistage de la drépanocytose (maladie génétique qui frappe surtout les personnes d’ascendance africaine, largement ignorée par la médecine américaine de l’époque) et distribuent vêtements et sacs d’épicerie. Le message est clair : la communauté noire peut s’auto-organiser sans attendre l’État. Entre 1967 et 1970, le parti s’implante dans plus de quarante villes, compte plusieurs milliers de membres et publie un hebdomadaire, The Black Panther, tiré à plus de 250 000 exemplaires à son apogée. Il noue des liens avec les luttes anticoloniales — Cuba, Vietnam, Algérie, Palestine — et accueille des délégations venues du monde entier.

Cet essor est brisé par la répression d’État. Dès août 1967, le FBI dirigé par J. Edgar Hoover étend aux Black Panthers son programme COINTELPRO (Counter Intelligence Program), créé dans les années 1950 contre le Parti communiste américain. Il ne s’agit plus de surveiller : il s’agit de détruire. Faux courriers envoyés d’une section à l’autre pour provoquer des règlements de comptes entre militants, infiltrations d’indicateurs, procès fabriqués, descentes armées. En juillet 1969, Hoover qualifie publiquement le BPP de « plus grande menace intérieure pour la sécurité du pays ». En décembre 1969, Fred Hampton, président de la section de Chicago à 21 ans, est abattu dans son sommeil au cours d’une descente policière : un indicateur infiltré par le FBI, William O’Neal, l’avait auparavant drogué avec un sédatif et avait remis à la police le plan de son appartement. Premier militant recruté par Newton et Seale, Bobby Hutton avait été tué dès avril 1968, à 17 ans : les Panthers d’Oakland avaient tendu une embuscade à la police ; retranché dans une maison que la police mit en feu, il en sortit les mains en l’air, désarmé, pour se rendre — et fut abattu sur place. Des dizaines d’autres militant·es meurent, s’exilent ou écopent de lourdes peines de prison.

La répression attise les tensions internes, souvent alimentées par les faux courriers du FBI. En 1971, la scission éclate entre deux lignes. À Oakland, Newton et Seale privilégient les programmes sociaux et l’ancrage local. Réfugié à Alger depuis 1968 pour échapper à la prison après la fusillade où Bobby Hutton a trouvé la mort, le ministre de l’Information Eldridge Cleaver prône à l’inverse la guérilla urbaine et la clandestinité armée. L’affrontement entre les deux factions fait plusieurs morts, dont deux cadres assassinés à quelques semaines d’intervalle au printemps 1971. En 1974, Newton fuit lui aussi les États-Unis pour Cuba, après avoir été inculpé pour le meurtre d’une jeune femme de 17 ans, Kathleen Smith. Elaine Brown prend alors la direction du parti, de 1974 à 1977, et tente de le réorienter vers l’action électorale à Oakland, sans parvenir à enrayer le déclin. Le Black Panther Party cesse ses activités au début des années 1980. Son héritage reste vif dans les luttes afro-américaines actuelles : mobilisations contre les violences policières, abolitionnisme pénitentiaire, revendications de Black Lives Matter.

Les huit livres réunis ici sont autant d’entrées complémentaires dans cette histoire : synthèse historique, récits des deux fondateurs, autobiographies d’autres dirigeant·es et militant·es, lettres de prison, recueil de documents d’époque. L’ordre proposé va de la vue d’ensemble à la parole directe des protagonistes, puis aux sources primaires.


1. Panthères noires : histoire du Black Panther Party (Tom Van Eersel, 2006)

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Publié en 2006 aux éditions L’Échappée dans la collection « Dans le feu de l’action », ce livre du journaliste et historien français Tom Van Eersel est la meilleure synthèse courte en français sur le sujet. Fruit de deux années d’enquête et d’entretiens menés à Paris comme à New York auprès d’ancien·nes Panthères, il retrace en 160 pages la trajectoire du parti depuis sa fondation à Oakland en 1966 jusqu’à sa dissolution au milieu des années 1970.

Van Eersel refuse la représentation folklorique qui réduit les Panthères à leurs bérets, leurs blousons de cuir et leurs poings levés. Il restitue le projet politique du parti : ni intégrationniste (refus de s’assimiler au modèle blanc, comme le visait le courant de Martin Luther King), ni séparatiste (refus également du repli nationaliste prôné par la Nation of Islam), mais révolutionnaire et socialiste. Il montre surtout que les petits-déjeuners gratuits, les cliniques et les écoles communautaires formaient le cœur de l’action quotidienne, bien plus que les patrouilles armées devenues la carte postale du mouvement. L’enquête revient aussi sur la mécanique de la répression d’État : COINTELPRO, rôle personnel de Hoover, assassinats ciblés, infiltrations qui ont semé la discorde à l’intérieur du mouvement.

Le format court ne sacrifie ni la rigueur ni la précision. Le livre s’accompagne d’un appareil de sources, d’une bibliographie substantielle et de suggestions de films pour prolonger la lecture. À lire en premier, avant d’aborder les autobiographies plus volumineuses des protagonistes : sans cette trame générale, les renvois croisés qu’on y rencontre sont difficiles à situer.


2. À l’affût : histoire du parti des Panthères noires et de Huey Newton (Bobby Seale, 1972)

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Premier grand récit écrit de l’intérieur par un des deux fondateurs du parti, À l’affût (Seize the Time en version originale) paraît aux États-Unis en 1970, puis en français l’année suivante chez Gallimard dans la collection Témoins. Cofondateur et président du Black Panther Party, Bobby Seale enregistre le texte au magnétophone depuis la prison de San Francisco entre 1969 et 1970, alors qu’il affronte deux procès politiques retentissants. Celui des Chicago 8 d’abord : Seale y est accusé, avec sept autres militants antiguerre, d’avoir conspiré pour provoquer les émeutes de la convention démocrate de 1968 — le juge ordonnera qu’il soit bâillonné et enchaîné à sa chaise pendant les audiences — scène restée l’un des symboles du procès —, avant que Seale ne soit finalement jugé séparément des sept autres. Celui des New Haven 14 ensuite : quatorze Panthères, dont Seale, sont accusés du meurtre d’Alex Rackley, membre du parti soupçonné d’être un informateur du FBI.

Le livre raconte les débuts du BPP : la rencontre entre Newton et Seale au Merritt College, la rédaction du programme en dix points, les premières patrouilles face à la police. Seale consacre de larges pages au portrait de Huey Newton — d’où le sous-titre — et décrit au jour le jour la construction d’une organisation à partir de rien : recrutements dans les quartiers, ventes de journaux, discipline interne, affrontements quasi quotidiens avec la police. La dictée depuis la prison donne au texte un ton oral, parfois didactique, qui peut dérouter — mais qui vaut précisément comme document sur la langue militante de l’époque.

La parution française de 1972 intervient au moment précis où éclate au grand jour la scission entre l’aile d’Oakland et celle de Cleaver, exilé à Alger ; le livre la documente de l’intérieur. Plus de cinquante ans après, À l’affût demeure le premier livre à lire pour comprendre comment et pourquoi le Black Panther Party a été créé.


3. Le Suicide révolutionnaire (Huey P. Newton, 2018)

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Publié en anglais en 1973, longtemps resté inédit en français avant sa parution aux éditions Premiers Matins de Novembre en 2018, Le Suicide révolutionnaire est l’autobiographie de Huey P. Newton, cofondateur et ministre de la Défense du Black Panther Party, théoricien principal du mouvement. L’édition française ajoute une préface de l’historien Amzat Boukari-Yabara (spécialiste du panafricanisme) et une introduction d’Ahmad Sa’adat, secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine, incarcéré dans une prison israélienne — choix qui inscrit la lutte des Panthères dans la filiation des mouvements de libération du tiers-monde.

Le récit revient sur l’enfance de Newton à Oakland, son rapport conflictuel à l’école publique ségréguée (il en sort quasi analphabète et apprendra à lire seul à dix-sept ans, sur La République de Platon), puis sa politisation au contact de Frantz Fanon, de Malcolm X et de Mao Zedong, avant la fondation du parti avec Bobby Seale. En octobre 1967, il est arrêté après une fusillade avec deux policiers d’Oakland : l’officier John Frey y trouve la mort, son collègue et Newton lui-même sont blessés. Le procès qui suit fait de Newton une figure mondiale de la gauche radicale ; « Free Huey » devient un mot d’ordre international. Condamné en 1968, il est libéré en 1970 après l’annulation du jugement.

Le concept de « suicide révolutionnaire » organise l’ensemble du livre. Pour Newton, l’opprimé privé de perspective politique se détruit lentement lui-même par l’alcool, la drogue ou la résignation : c’est ce qu’il appelle le « suicide réactionnaire ». Choisir l’affrontement conscient avec le système, quitte à y laisser la vie, inverse la logique : le « suicide révolutionnaire » redonne à l’existence sa dignité politique. Le texte oscille entre récit personnel et analyse marxiste de la condition noire. Certaines positions datées — en particulier l’admiration appuyée pour des régimes du bloc communiste — demandent à être replacées dans leur contexte. Pour le reste, c’est le livre qui pousse le plus loin l’effort de théorisation politique mené depuis l’intérieur du parti, et il se lit en complément des récits plus narratifs de Seale ou de Brown.


4. Comme un goût de révolution : autobiographie d’une Black Panther (Elaine Brown, 2022)

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Traduit en français en 2022 aux éditions Syllepse, trente ans après sa parution originale aux États-Unis en 1992 (A Taste of Power), ce livre est l’autobiographie d’Elaine Brown, seule femme à avoir dirigé le Black Panther Party, de 1974 à 1977, pendant l’exil cubain de Huey Newton (qui venait de fuir les États-Unis après son inculpation pour le meurtre de Kathleen Smith). Née en 1943 dans un ghetto noir du nord de Philadelphie, Brown rejoint la section de Los Angeles du parti en avril 1968, quelques semaines après l’assassinat de Martin Luther King. Elle gravit les échelons, monte à Oakland au début des années 1970, intègre le comité central comme ministre de l’Information. Chanteuse, elle enregistre deux albums de chansons révolutionnaires pour le parti (Seize the Time en 1969, Until We’re Free en 1973).

Le livre refuse la mythologie héroïque. Brown y raconte aussi bien ses engagements que ses compromissions, le sexisme des camarades que les violences physiques internes, son admiration pour Newton que ses propres aveuglements. Elle revient sur une enfance où la couleur de peau et la classe sociale déterminent presque tout, sur ses années à Los Angeles, sur les amours et rivalités à l’intérieur du parti. L’arrivée à la direction fait apparaître une contradiction que peu d’autres livres du corpus abordent de front : comment des hommes opprimés par la suprématie blanche ont pu reproduire, contre leurs camarades femmes, des rapports de domination physique et sexuelle d’une telle violence. Brown quitte le parti — et les États-Unis — après avoir été elle-même battue par un cadre du parti sans que Newton, revenu de Cuba, n’intervienne.

Le livre comble une lacune évidente dans la bibliographie francophone : les témoignages de militantes sont rares, et celui d’une présidente est sans équivalent. Brown propose une lecture féministe de l’intérieur qui éclaire aussi bien la trajectoire du parti sous sa direction — repli sur Oakland, investissement dans la politique municipale (elle soutient en 1977 l’élection de Lionel Wilson, premier maire noir de la ville), rapprochement avec l’aile gauche du Parti démocrate — que les raisons de son effritement final.


5. We Want Freedom : une vie dans le Black Panther Party (Mumia Abu-Jamal, 2006)

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Publié en anglais en 2004 et traduit en français deux ans plus tard aux éditions Le Temps des Cerises, We Want Freedom a été rédigé par Mumia Abu-Jamal depuis le couloir de la mort d’une prison de Pennsylvanie. Il y est incarcéré depuis 1982 après une condamnation à mort très contestée pour le meurtre d’un policier de Philadelphie — il a toujours nié être l’auteur du coup de feu ; sa peine a été commuée en perpétuité en 2011 et il reste en prison aujourd’hui. Abu-Jamal a cofondé à quinze ans la section de Philadelphie du Black Panther Party, puis travaillé au journal national du parti avant de devenir, après la dissolution du mouvement, un journaliste radio reconnu à Philadelphie. Son procès et sa condamnation en ont fait une figure internationale : des intellectuel·les, des élu·es et plusieurs municipalités ont réclamé sa libération ; Paris l’a fait citoyen d’honneur en 2003.

Le livre fait dialoguer souvenirs militants et recherche historique. Abu-Jamal l’a rédigé à partir du mémoire universitaire qu’il a soutenu depuis sa cellule. Son apport principal : décentrer un récit trop souvent concentré sur Oakland et la Californie, et restituer l’expérience d’une section locale de la côte Est : ventes du journal à la criée, écoles politiques du samedi, discussions sur l’autodéfense, rapports souvent tendus avec le siège d’Oakland et avec les autres organisations noires de Philadelphie. Une place substantielle est accordée au rôle quotidien des militantes, largement oublié par les premiers historiens du mouvement, qui n’avaient guère travaillé sur les archives des sections locales.

Un passage entier est consacré à l’opération COINTELPRO et aux techniques employées par le FBI pour détruire le parti de l’intérieur : faux courriers attribués à des membres pour provoquer des règlements de comptes entre factions, infiltrations d’indicateurs, assassinats maquillés en rivalités internes, manipulation des médias noirs locaux. Réédité et augmenté en anglais en 2016 après la vague Black Lives Matter, We Want Freedom fournit une grille d’analyse qui reste utile pour comprendre comment les mouvements sociaux contemporains sont surveillés, infiltrés et divisés par les services de renseignement.


6. Assata, une autobiographie (Assata Shakur, 2018)

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Publié en anglais en 1987 et traduit en français en 2018 aux éditions Premiers Matins de Novembre — avec une préface du collectif Cases Rebelles pour la réédition —, Assata, une autobiographie retrace la trajectoire d’Assata Olugbala Shakur, née JoAnne Deborah Byron en 1947. Militante de la section de Harlem du Black Panther Party à partir de 1970, elle rejoint rapidement la Black Liberation Army (BLA), organisation clandestine née des décombres des sections de la côte Est après l’offensive du FBI. Le 2 mai 1973, sur la New Jersey Turnpike, un contrôle routier tourne à la fusillade : un policier de l’État (Werner Foerster) et un camarade d’Assata (Zayd Malik Shakur) y trouvent la mort ; Assata, grièvement blessée, est arrêtée. Condamnée en 1977 malgré un dossier d’accusation fragile, elle s’évade en 1979 à l’aide d’un commando armé de la BLA, gagne Cuba où Fidel Castro lui accorde l’asile politique, et y vit jusqu’à sa mort en septembre 2025. En 2013, le FBI l’avait inscrite, première femme de l’histoire, sur sa liste des dix fugitifs les plus recherchés du pays.

Le livre alterne deux temporalités : d’un côté le récit de l’enfance et de la politisation, de l’autre le quotidien carcéral, les violences subies, les procès successifs. La jeune JoAnne y grandit entre New York et le Sud ségrégué, apprend tôt la violence raciale, milite dans les mouvements étudiants noirs et contre la guerre du Vietnam, soutient les grèves de loyers et le contrôle communautaire des écoles, rejoint le BPP en 1970, puis le quitte au bout d’un an pour basculer dans la clandestinité armée. Le récit assume ses silences : des pans entiers de son activité dans la BLA restent volontairement dans l’ombre, pour ne pas compromettre d’autres militant·es encore recherché·es au moment de l’écriture.

Des poèmes s’intercalent entre les chapitres et donnent au livre une dimension littéraire qui le place à part dans le corpus des mémoires militantes du BPP. Shakur pratique autant l’autocritique — sur ses erreurs de jeunesse, son patriotisme américain initial, son rapport tendu à différents courants militants — que la critique du système judiciaire et carcéral états-unien. Adressé directement aux opprimé·es, le livre est devenu un classique de la pensée radicale noire, bien connu des diasporas africaines, caraïbes et latino-américaines.


7. Les Frères de Soledad : lettres de prison (George Jackson, 1971)

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Publié aux États-Unis en octobre 1970 sous le titre Soledad Brother avec une préface de Jean Genet, traduit en français l’année suivante chez Gallimard dans la collection Témoins puis réédité en 2020 aux éditions Syllepse, Les Frères de Soledad rassemble la correspondance que George Jackson écrit entre 1964 et 1970 depuis les prisons californiennes de Soledad et de San Quentin. Incarcéré à dix-huit ans pour le vol de soixante-dix dollars dans une station-service, il est condamné à une peine dite « indéterminée » : ce régime propre à la Californie d’alors laisse aux commissions de libération conditionnelle le pouvoir de prolonger l’incarcération sans limite ; les détenu·es considéré·es comme rebelles n’en sortent jamais. Jackson passe ainsi onze de ses douze dernières années derrière les barreaux, dont sept à l’isolement total. Un gardien l’abat dans la cour de San Quentin le 21 août 1971, à trente ans, lors d’une tentative d’évasion dont les circonstances exactes restent débattues (ses proches soutiennent qu’il est tombé dans un piège).

Les lettres sont adressées à sa famille, à son avocate Fay Stender, à Angela Davis — qui deviendra l’une de ses proches — et retracent la trajectoire d’un jeune homme qui se forme seul en cellule au marxisme, à l’histoire coloniale et aux écrits des révolutionnaires du tiers-monde (Fanon, Mao, Guevara). En janvier 1970, Jackson est inculpé avec deux autres détenus pour le meurtre d’un gardien, John Mills. Trois jours plus tôt, un autre gardien avait abattu trois prisonniers noirs dans la cour d’exercice ; le meurtre de Mills, survenu quelques heures après que ce tir a été déclaré « légitime défense » par un grand jury, est interprété par les autorités comme une représaille. Les trois « Frères de Soledad » deviennent une cause internationale ; Huey Newton fait de Jackson le field marshal (chef militaire) du parti. Le 7 août 1970, son frère cadet Jonathan, 17 ans, prend en otage au tribunal du comté de Marin le juge et plusieurs jurés pour exiger la libération des Frères de Soledad : il est abattu par la police avec deux détenus au cours de l’échange de tirs.

Jean Genet, dans sa préface, salue la dimension poétique d’une correspondance qui passe de la maladresse des premières lettres à la mère à une écriture politique d’une haute densité dans les derniers envois. Le livre est devenu une référence pour les luttes contre le système pénitentiaire, en France comme ailleurs ; il garde toute sa pertinence à l’heure où les prisons américaines continuent d’incarcérer massivement les populations noires et pauvres.


8. All Power to the People : textes, entretiens, déclarations des Black Panthers (Philip S. Foner dir., 1971)

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Rassemblée par l’historien marxiste américain Philip S. Foner, cette anthologie paraît aux États-Unis en 1970 sous le titre The Black Panthers Speak. La première traduction française voit le jour dès 1971 chez François Maspero ; une édition entièrement révisée et augmentée, établie par le Collectif Angles Morts, paraît en 2016 aux éditions Syllepse dans la collection Radical America, avec un appareil critique renouvelé et des textes inédits en français.

Le volume rassemble les textes de référence produits par les Panthères elles-mêmes : articles du journal The Black Panther, discours de Huey Newton, Bobby Seale, Eldridge Cleaver, Fred Hampton, Kathleen Cleaver, Ericka Huggins, déclarations publiques, entretiens avec la presse, manifestes, textes programmatiques. Les sujets couvrent l’ensemble de l’activité du parti : autodéfense armée, programmes sociaux communautaires, lutte dans et contre les prisons, positions sur le Vietnam et les luttes de libération du tiers-monde, débats internes sur la ligne politique, rapports avec les alliés de la nouvelle gauche blanche et latino (Weather Underground, Young Lords).

L’intérêt de cette anthologie tient à sa valeur documentaire. À la différence des autobiographies, qui passent les faits par le filtre de la mémoire des décennies après coup, les textes réunis ici ont été produits sur le moment, à chaud, et donnent accès à la pensée militante dans sa forme brute, contradictions comprises. L’édition 2016 ajoute des documents sur les programmes communautaires, le rôle des militantes et la Black Liberation Army, qui prolongent le recueil jusqu’au déclin du mouvement. À réserver plutôt à un second temps de lecture, une fois la trame historique assimilée grâce aux synthèses et aux récits de témoins : sans ce cadre, ces textes sources peuvent vite sembler obscurs.